DANS LA GRANDE TRADITION DE RERUM NOVARUM

Encyclique Caritas in veritate

mardi 7 juillet 2009

CARITAS IN VERITATE :

La première encyclique sociale de Benoit XVI et la première depuis Jean-Paul II (1991, Centesimus annus), voilà déjà qui fait de Caritas in veritate un événement. Mais ce texte est aussi un grand texte, qu’il faut découvrir en raison de sa richesse et de sa profondeur. S’il est novateur, il se situe en même temps dans la grande tradition de la Doctrine sociale de l’Eglise depuis Léon XIII. De quoi s’agissait-il en 1891 avec Rerum novarum ? D’appliquer les principes fondamentaux, qui, comme le dira plus tard Jean-Paul II, « appartiennent au patrimoine doctrinal de l’Eglise », aux choses nouvelles de l’époque.

Benoit XVI fait la même chose : appliquer les principes, qu’aucun pape ne saurait changer, au monde d’aujourd’hui, celui de la crise économique et financière, de la mondialisation, et surtout de la crise morale. Ne dit-il pas lui-même : « Il n’y a pas deux typologies différentes de doctrine sociale, l’une préconciliaire et l’autre postconciliaire, mais un unique enseignement, cohérent et en même temps toujours nouveau » (§12). Enfin, il faut noter qu’une lettre, fut-elle encyclique, a toujours des destinataires, des évêques aux laïcs. Or, comme Jean-Paul II l’avait fait, Benoît XVI y ajoute « tous les hommes de bonne volonté », car en matière de société il faut s’adresser à tous et depuis saint Thomas d’Aquin, l’Eglise parle de ces questions en utilisant le langage de la foi, mais aussi celui de la raison, qui, lui, est accessible à tout homme de bonne volonté.

77 paragraphes denses, 6 chapitres : il faut faire des choix. On admettra qu’un économiste choisisse quelques thèmes dans son domaine, avec tout ce que le choix a d’arbitraire. Ecartons tout de suite ce que certains avaient annoncé « en exclusivité » : le grand soir, le nouveau manifeste du parti communiste, l’acte de décès de l’économie capitaliste. L’objet n’est pas la révolution, si ce n’est celle des cœurs, mais l’adaptation, l’humanisation et la moralisation des institutions économiques naturelles.

Dès le début, c’est la question de la justice et de la charité, thème déjà abordée dans Deus caritas est. « Toute société élabore un système propre de justice. La charité dépasse la justice, parce qu’aimer, c’est donner, offrir du mien à l’autre ; mais elle n’existe jamais sans la justice qui amène à donner à l’autre ce qui est sien, c’est-à-dire ce qui lui revient en raison de son être et de son agir. Je ne peux pas « donner » à l’autre du mien, sans lui avoir donné tout d’abord ce qui lui revient selon la justice. Qui aime les autres avec charité est d’abord juste avec eux » Et « la charité dépasse la justice et la complète dans la logique du don et du pardon » (§6). Toute réflexion économique devrait commencer par là. Même la société la plus juste ne peut vivre sans charité. Un échange juste, c’est donner à l’autre « le sien » : c’est le cœur de l’économie marchande. Mais la charité, elle, va infiniment plus loin. Toute une partie des problèmes actuels ne viennent-ils pas d’une part des injustices, de l’autre de l’absence de charité ou, comme on dit d’une manière très affaiblie, de solidarité ?

Ensuite, la question du profit, importante pour la survie des entreprises et la rémunération des dirigeants : « le profit est utile si, en tant que moyen, il est orienté vers un but qui lui donne une sens relatif aussi bien à la façon de le créer que de l’utiliser. La visée exclusive du profit, s’il est produit de façon mauvaise ou s’il n’a pas le bien commun pour but ultime, risque de détruire la richesse et d’engendrer la pauvreté » (§ 21). La crise n’a-elle pas pour origine la confusion entre le vrai profit, celui qui rémunère un service utile, rendu par l’entreprise, par exemple pour le client, dans un climat de pluralisme économique, et le faux profit, ou rente, fruit d’un monopole, d’une spéculation sans raison économique, d’une manipulation, d’une tromperie ? De même, s’il est normal de rémunérer l’actionnaire, qui a apporté des capitaux et pris des risques, comment accepter de rémunérer celui qui a échoué ou triché, ou encore celui qui n’utilise pas une part des profits pour le développement futur de l’entreprise ?

Troisième exemple : l’homme est marqué par le péché originel. Comment l’économie échapperait-elle à cette réalité ? « A la liste des domaines où se manifestent les effets pernicieux du péché, s’est ajouté depuis longtemps déjà celui de l’économie » (§ 34). Non que tout acte économique intéressé soit mauvais en soi : il est normal de gagner honnêtement sa vie, d’acheter de quoi faire vivre sa famille ou encore d’épargner honnêtement. Mais l’économie aussi peut être marquée par le péché et la conscience du péché originel est le commencement de la sagesse dans ce domaine. Voilà pourquoi Benoît XVI insiste sur la nécessité d’une éthique économique, qui éclaire les consciences et vise à moraliser autant que faire se peut l’économie. Il faut des hommes justes pour réduire les mauvais comportements. Or le marché en lui-même n’a pas ces régulateurs éthiques : on peut y vendre le bien comme le mal. Le fondement éthique viendra donc de l’Eglise, de l’éducation et des familles. L’économie ne fonctionnera pas sans une éducation à un comportement moralement responsable. C’est pour l’avoir oublié que nous avons connu la crise actuelle.

Autre exemple, le marché. En soi, « lorsqu’il est fondé sur une confiance réciproque et générale, le marché est l’institution économique qui permet aux personnes de se rencontrer, en tant qu’agents économiques, utilisant le contrat pour régler leurs relations et échangeant des biens et des services fongibles entre eux pour satisfaire leurs besoins et leurs désirs » (§35). Mais Benoît XVI ajoute aussitôt : pas de marché sans justice commutative ; et il souligne aussi l‘importance de la justice distributive. Sinon, « sans formes internes de solidarité et de confiance réciproque, le marché ne peut pleinement remplir sa fonction économique. Aujourd’hui, c’est cette confiance qui fait défaut et la perte de confiance est une perte grave ». Ne sommes-nous pas au cœur de la crise actuelle, crise de confiance. Benoît VI vient d’en donner les raisons. Mais il précise aussi que c’est « la raison obscurcie de l’homme qui produit ces conséquences, non l’instrument lui-même » (ici, le marché). « C’est pourquoi, ce n’est pas l’instrument qui doit être mis en cause, mais l’homme, sa conscience morale et sa responsabilité personnelle et sociale » (§36).

Il ne faut pas se méprendre à partir de ces quelques exemples non exhaustifs (l’encyclique en donne des dizaines). L’Eglise n’a pas de solutions techniques à offrir. Mais elle prend la parole comme « experte en humanité » (Paul VI) parce, comme l‘affirme Benoît XVI, « la question sociale est devenue radicalement une question anthropologique » (§75), qui concerne la vie elle-même. L’Eglise doit donc dénoncer les mauvaises institutions (« les structures de péché » selon Jean-Paul II) et montrer à chacun de nous le chemin de la moralisation des comportements économiques, y compris dans nos activités les plus quotidiennes.

Jean-Yves Naudet
Professeur à l’Université Paul Cézanne
Président de l’Association des économistes catholiques.

Lire aussi :

http://www.libertepolitique.com/vie-de-leglise/5468-caritas-in-veritate-une-encyclique-durable

et
http://www.libertepolitique.com/vie-de-leglise/5469-encyclique-unis-comme-des-freres-dans-la-verite

ou

http://www.libertepolitique.com/vie-de-leglise/5471-caritas-in-veritate-primaute-de-la-morale-

Messages

  • Le Parti Chrétien-Démocrate salue la parution de l’encyclique sociale Caritas in Veritate

    « Ce texte nous oblige à dépasser les logiques de gesticulation médiatique pour trouver des réponses à la hauteur des enjeux » déclare sa présidente Christine BOUTIN.

    « La parution de ce texte manifeste la richesse et la pertinence pour notre temps de la pensée sociale chrétienne » déclare Christine BOUTIN, présidente du PCD.

    « En évoquant en profondeur des thèmes tels que la mondialisation, la crise financière et les nouvelles formes d’entreprise, ce document pose des pistes pour réfléchir au nouveau monde que nous devons construire », commente l’ancien Ministre.

    « Caritas in Veritate nous met tous devant nos responsabilités : il n’y a pas de développement intégral sans de profondes modifications de nos habitudes.
    Ce texte nous oblige : il nous pousse à dépasser les postures et les déclarations spectaculaires sans lendemain pour voir en face quelques points désormais incontournables :
    Pas de société humaine sans prise en compte de la gratuité et du don ;
    Pas d’éthique sociale sans éthique de la vie ;
    Pas de sortie de crise sans nouvelle synthèse humaniste ;
    Pas de mondialisation sans garantie des besoins primaires des personnes ».

    L’appel de Benoit XVI à une « attention vigilante à la civilisation de l’économie » doit être entendu.

    Pour ce qui le concerne, le Parti Chrétien-Démocrate fera dès l’automne des propositions au Président SARKOZY pour rendre opérationnelles ces orientations.

    Voir en ligne : http://frs-49.blogspot.com/2009/07/...

  • L’encyclique Caritas in Veritate comprend une introduction, six chapitres et conclusion.

    Dans l’introduction, Benoît XVI rappelle que la charité est la voie royale de la doctrine sociale de l’Eglise, même si elle risque d’être mal comprise et non incluse dans le bagage éthique. Or, "un christianisme de charité sans vérité risque de n’être qu’un catalogue de bons sentiments, utiles pour la vie sociale mais marginaux. Le développement a besoin de la vérité » et le pape retient deux critères d’action morale provenant du concept de charité dans la vérité : la justice et le bien commun. « Tout chrétien est appelé à la charité y compris dans son rôle social ».

    Le premier chapitre reprend le message de l’encyclique Populorum Progressio et réaffirme l’importance fondamentale de l’Evangile pour une société de liberté et de justice. « La foi traite du développement sans s’appuyer sur des privilèges ou un pouvoir mais sur le Christ seulement. Les causes du sous-développement ne sont pas que matérielles ». Elles découlent aussi d’un manque de fraternité entre les personnes et les peuples.

    Amour de Dieu et du prochain.

    Nouvelle du salut annoncée aux hommes par Jésus.
    Le pape appelle à un nouveau plan de développement
    Le développement est le thème développé par le second chapitre. « La recherche du seul profit comme but épuise la richesse et crée la pauvreté ». Ainsi une finance largement spéculative est-elle une des causes du mauvais développement. Les flux migratoires, « souvent provoqués puis mal gérés, ainsi que l’exploitation sans règle des ressources de la terre aggravent le phénomène ». Face à ces problèmes entremêlés, le pape propose une nouvelle vision humaniste et l’élaboration d’un plan de développement nouveau, car la croissance de la richesse mondiale en termes purement absolus ne fait qu’accroître les inégalités et créer de nouvelles pauvretés.

    Au plan culturel, des interactions ouvrent de nouvelles perspectives de dialogue, mais non sans risques de voir un éclectisme culturel dans lequel les cultures seraient d’égale valeur, un abaissement de la culture à n’importe quel style de vie. Quant au scandale de la faim, il appelle une juste réforme agraire dans les pays en voie de développement.

    Le Saint-Père souligne également que le respect de la vie ne saurait d’aucune façon être séparé de la question du développement. « Lorsqu’une société tend à mettre en doute la sacralité de la vie et à envisager sa suppression pour ne pas avoir à assumer le service de l’homme », elle trahit le développement dans la vérité. Cette tendance peut aller jusqu’à la négation du droit à la liberté religieuse, une violence qui culmine également dans le terrorisme d’inspiration fondamentaliste.

    Le don comme échange économique

    Le troisième chapitre est réservé au thème de la fraternité, du développement économique et de la société civile. Il s’ouvre par l’éloge du don, souvent mal perçu « à cause d’une vision de la vie comme spécifiquement productive et utilitaire ». Le développement selon Benoît XVI, qui « doit être vraiment humain, doit donner sa place au principe de gratuité ». En matière de marché, la logique mercantile doit être « soumise à la perspective du bien commun, ce qui est de la responsabilité première de la classe politique ». L’encyclique Centesimus Annus affirme la nécessité d’un système fondé sur le marché, l’État et la société, et tendant à une civilisation de l’économie. On manque encore des principes d’une économie solidaire alors que le marché et la politique ont besoin d’acteurs formés à la solidarité. La globalisation ensuite ne doit pas être comprise comme un simple processus socio-économique, d’autant qu’elle a besoin « d’une orientation culturelle personnelle comme communautaire, ouverte à la transcendance et capable de se corriger ».

    L’éthique au cœur de l’économie

    Le développement des peuples, les droits et les devoirs face à l’environnement constituent les arguments du quatrième chapitre. Les gouvernements et les instances internationales ne peuvent négliger l’objectivité et l’intangibilité des droits, d’autant plus importantes qu’elles sont liées à la croissance démographique. Et la sexualité ne devant pas se « réduire à l’hédonisme et à la distraction », les États sont « appelés à appliquer des politiques mettant la famille au centre » de l’attention sociale.

    Plus généralement, l’économie a besoin d’éthique pour bien fonctionner, « mais d’une éthique respectant la personne dont la centralité doit être la référence de toute action de développement, notamment en matière de coopération internationale. Les organismes internationaux ont le devoir de s’interroger sur l’efficacité de structures spécialisées, souvent trop coûteuses ». Puis le pape évoque la question énergétique. L’accaparement des richesses naturelles par certains États ou groupes de pouvoir constituent « une grave entrave au développement des pays pauvres. Les sociétés avancées peuvent et doivent diminuer leurs besoins en énergies et accroître la recherche des énergies renouvelables ».

    Au chapitre suivant, Benoît XVI aborde la question de la collaboration. « Le développement des peuples dépend avant tout de la conscience d’être une seule famille humaine », d’où le rôle que le christianisme est en mesure de jouer en insistant sur un développement qui n’est « possible que si Dieu a sa place dans la sphère publique ».

    Il évoque ensuite le principe de subsidiarité qui aide la personne « dans l’autonomie des corps intermédiaires », puisqu’il est « le meilleure antidote contre l’assistanat et le meilleur agent d’humanisation de la globalisation ».
    Le pape encourage les pays riches à destiner une plus grande partie de leur PIB au développement, dans le respect des engagements. Mais il faut aussi un plus large accès à l’éducation, au développement des personnes, car céder au relativisme est un appauvrissement assuré, qui s’exprime jusque dans la perversité du tourisme sexuel. « Il est désolant de constater que ceci se développe souvent avec l’aval des pouvoirs publics locaux ». Enfin, il cite les phénomènes migratoires pour rappeler que chaque personne migrante dispose de tous les droits humains, lesquels doivent être strictement respectés, et place cet argument dans le contexte plus large de la nécessaire réforme de l’ONU comme « de l’architecture économique et financière mondiale ».

    L’ultime chapitre de l’encyclique traite du développement des peuples face à la technologie, et met en garde contre la tentation prométhéenne pour laquelle « il serait possible de refonder l’humanité grâce aux prodigues technologiques », alors que la technologie ne dispose pas de la liberté absolue. Le combat culturel entre absolutisme technologique et responsabilité morale de l’homme a pour champ d’action premier la bioéthique. La raison sans la foi est condamnée à se réduire à l’illusion de la toute puissance. La question sociale anthropologique est primordiale alors que la recherche sur les embryons ou le clonage sont développés par « une culture qui pense avoir dévoilé tout mystère". Benoît XVI craint une planification eugéniste des naissances, affirmant en conclusion que le développement humain « a besoin de chrétiens tournés vers Dieu, priants, remplis d’amour et de pardon, de renoncement et d’accueil de l’autre, de justice et de paix ».

    Vatican Information Service 7 Juillet 2009

Un message, un commentaire ?


Les forums restent ouverts durant 15 jours après la date de publication

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.