Traduit par Bernadette Cosyn

Contre le caractère impersonnel

par David Warren

vendredi 8 mars 2019

Voici une question éthique pour l’honorable lecteur :

« Est-il juste d’envoyer des bombes artisanales par la poste aux gens que vous n’aimez pas ? » Une question subsidiaire pourrait être : « Et si ce sont des politiciens ? »

Alors, si nous sommes au clair là-dessus, nous pourrions considérer le problème sous un angle plus subtil. L’envoi de bombes artisanales et autres activités similaires ont été décrits comme crimes haineux. Est-ce cela qui rend ces actes mauvais – la haine ? Ou est-ce la façon dont cette haine est exprimée ?

Pourrait-il être acceptable, par exemple, d’envoyer des bombes artisanales au hasard, à des gens que vous ne haïssez pas, et même que vous ne connaissez pas du tout ?

Ou pourrions-nous l’imputer à la haine également, en en faisant un crime de misanthropie étendue ?

Je reconnais me montrer légèrement facétieux. Je ne vois pas comment on peut l’éviter de nos jours. J’écoute avec stupéfaction les moralistes des médias et autres têtes pensantes assignant louange et blâme aux plus remarquables causes. Le dernier gentleman que j’ai écouté blâmait le président Trump pour toutes ces bombes artisanales.

Est-ce qu’il sort en douce et les envoie au milieu de la nuit ? Non, apparemment, il n’y a pas de preuve de cela (bien que nous devions attendre les résultats de l’enquête Mueller). C’est plutôt quelque chose que le président dit ou a dit : quelque chose de « haineux ».

Cela servira d’exemple évident, mais j’ai entendu des condamnations qui n’étaient pas claire du tout. Au départ, on pense qu’on a saisi l’hypothèse (idiote) sur laquelle la déclaration repose. Mais alors on est moins affirmatif. La distinction que nous avions l’habitude de faire entre des hypothèses fausses et d’autres franchement débiles devient de jour en jour plus difficile à soutenir.

Un chose certaine : elles ne sont pas chrétiennes. Par « elles » je fais référence à ces têtes pensantes. Certaines pourraient l’être, ou se considèrent comme telles, des sortes de chrétiens du temps libre. Mais si j’en suis à juger par ce que je vois et lis, des notions qui ne peuvent pas être chrétiennes, à fortiori catholiques, viennent de tous côtés ; ces « crimes de haine » servant de hors d’œuvre.

Il y a une sorte de chirurgie spirituelle de réaffectation, dans laquelle rien n’est péché ou tout est péché, si bien que personne ne peut être blâmé pour ses propres actes, seulement pour ceux des autres. La culpabilité consiste entièrement à absorber des pensées haineuses. Mais qui diable les a fait circuler ?

C’est bien cela : le Diable. Et pourtant il n’est jamais critiqué, du moins à l’antenne. C’est peut-être, ai-je souvent pensé, parce que toutes les têtes pensantes travaillent pour lui.

Pourtant, dans toute cette folie, il reste des vestiges de foi chrétienne disséminés. L’idée d’une source surnaturelle du mal ne disparaîtra pas entièrement. Nous n’avons fait qu’arrêter de la nommer et de la personnaliser. De même que la source surnaturelle de tout bien qui s’y oppose. Nous ne lui donnons pas de nom, là non plus. Nous ne lui donnons même pas une désignation abstraite, comme l’appeler « le Bien », dans notre empressement à éviter de personnaliser quoi que ce soit, parce que ce serait à un cheveu de devenir très personnel.

D’un point de vue chrétien, la personne (les personnes ?) qui envoie des bombes artisanales (ou similaires) serait coupable. C’était aussi l’opinion de la loi, il fut un temps.

Serait-elle capturée et ferait-elle des excuses telles que « le diable m’a fait agir ainsi » ou « le président Trump, dans un rêve, m’a suggéré l’idée », on ne lui pardonnerait pas pour autant. Elle pourrait être conduite dans un asile psychiatrique, ou, de façon plus traditionnelle, au gibet, mais la connexion crime-châtiment tiendrait.

De nos jours, je n’en suis pas si sûr. La proposition « vous avez fait ceci, vous devez payer » a été sapée et même moquée par les médias, les universités et les services gouvernementaux y compris les tribunaux. La culpabilité n’est plus tant établie qu’attribuée. Quelqu’un doit toujours payer, mais la recherche se fait de qui a les poches les mieux garnies. (Généralement, c’est le gouvernement.)

Je dis cela autant par expérience personnelle que par attention excessive portée aux médias. Les victimes de crimes reçoivent rarement une compensation, et quand c’est le cas, c’est plus probablement en poursuivant l’employeur du scélérat que le scélérat lui-même (comparativement désargenté).

Celui, par exemple, qui m’a récemment pris 8 200 dollars dans un cambriolage, sans même avoir l’obligeance d’être le percepteur.

Comme chrétien, je me dois de ne pas haïr cet homme. Je veux simplement récupérer mon argent. Et j’ai été suffisamment heureux de l’obtenir sur les rémunérations reçues à casser des cailloux par le gentleman qui m’avait volé. Je ne vais même pas réclamer un intérêt, au delà du taux de l’inflation.

Maintenant, ce n’est qu’un petit crime relativement à l’économie au sens large, mais cependant significatif à sa modeste façon. Appelez la police et ils vous demanderont de venir à leur bureau et de remplir des paperasses pour l’assurance. Ils seront assez francs pour vous dire que les chances qu’ils recherchent le coupable, ne parlons même pas de le retrouver ou de retrouver le butin, sont approximativement nulles.

Comparons avec les méthodes à l’ancienne mode, quand j’ai appelé la police dans certain pays du tiers-monde. Ils sont venus à ma porte, ont fait un inventaire soigneux de ce qui manquait, ont souri, se sont inclinés et sont partis. Quelques heures plus tard, ils sont revenus avec tous les biens, rayonnant de fierté et acceptant poliment mon modeste pourboire.

Dans l’intervalle, je suppose, ils avaient fait le tour des « suspects habituels » y ajoutant peut-être quelque rival en amour d’un policier, les ont « cuisinés », etc. L’esprit occidental « moderne » ne peut pas supporter d’y penser. Par chance pour moi, je n’ai pas cette tournure d’esprit.

D’accord, c’était à Bangkok, et il y a bien des années. Mais je donne cet exemple qui fait contraste, et je le loue, parce que le service était si personnel. L’esprit médiéval (et l’esprit chrétien) le comprendrait, et jouerait le jeu avec satisfaction.

Pour lui, le cambrioleur était une personne, sa victime était une personne et pour finir Dieu était une personne.

David Warren est ancien rédacteur du magazine Idler et chroniqueur dans des journaux canadiens.

Illustration : « La vertu défendant la justice contre l’ignorance et le vice »par Antonio Balestra, vers 1700 [pinacothèque du palais Chiericati, Vicence, Italie]

Source : https://www.thecatholicthing.org/2018/10/26/against-impersonality/

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