Comment envisager la question d’une vie amoureuse et sexuelle chez Jésus ?

par Benoît A. Dumas

samedi 10 novembre 2018

A en juger d’après la réserve habituelle de l’enseignement théologique et le silence de la prédication, la sexualité de Jésus semble être un sujet sinon interdit et tabou, du moins malaisé à aborder. Ce terrain laissé vacant par l’absence de réflexions pertinentes et l’ignorance gênée de nombreux chrétiens suscite d’autant la curiosité et les élucubrations subjectives, pas toujours saines et bienveillantes, de la part de gens qui réunissent quelques unes des caractéristiques suivantes :

- se tenir à distance ou en marge de la foi chrétienne,

- s’intéresser toutefois suffisamment au problème Jésus,

- être justement travaillés par la question amour et sexualité chez un personnage religieux de l’importance et du rayonnement de Jésus,

- avoir un goût assez prononcé pour des sujets à scandale au succès assuré,

- vouloir provoquer l’Eglise et s’imaginer la mettre dans l’embarras...

Il faut d’abord rappeler que les textes sur lesquels se fondent les chrétiens pour connaître et relater la vie et l’histoire de Jésus sont muets sur une éventuelle vie sentimentale, amoureuse, sexuelle du Seigneur. Manifestement les auteurs bibliques n’ont pas été sollicités par cette problématique. Leur silence pourrait être troublant et ressembler à du parti pris si l’Evangile ne témoignait assez abondamment de relations sélectives de Jésus avec des femmes et de beaucoup d’attention et de sollicitude à leur égard : femmes dans l’épreuve, rejetées, maltraitées…, amies, disciples particulièrement proches, femmes avec qui il conversa longuement, à qui il révéla sa personne et qui l’accompagnèrent dans sa mission, femmes, telle Marie de Magdala qui furent les premières messagères de sa résurrection. *

Rien ne permet de dire qu’il y eut de la part du Maître une relation amoureuse ou un engagement physique à leur égard. En revanche, il est possible que telle ou telle femme ou jeune fille, peut-être même un grand nombre, ait éprouvé pour lui un sentiment amoureux... Jésus devait être parfaitement séduisant, au delà de toute mesure. Mais on peut supposer tout de même que l’élévation de son enseignement, la découverte de sa mission immense, l’intuition de son origine transcendante... les ait maintenues à distance. Ainsi que la conscience de leur finitude et de leurs limites en présence de l’absolu de Dieu se donnant à découvrir à travers lui et en lui.

Une exception sans doute à cette réserve : cette femme, identifiée à tort comme étant Marie-Madeleine qui, alors que Jésus était à table chez un Pharisien, lui arrosa les pieds de ses larmes, les essuya avec ses cheveux, les couvrit de baisers et les oignit de parfum. L’Evangile dit de cette femme qu’elle était une pécheresse dans la ville, et qu’elle lui manifesta ainsi son repentir et son amour. Repentir amoureux ? En tout cas, accepté comme tel par Jésus, qui fut touché à l’extrême par ce geste d’amour sensiblement exprimé et prononça ces paroles inoubliables : “Ses péchés, ses nombreux péchés lui sont pardonnés parce qu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on remet peu montre peu d’amour.” (Lc 7, 36-50). Amour envers moi, son Seigneur.

Le silence évangélique ne vaut pas explication. Suffit-il de constater l’absence d’ “histoires” concernant la vie affective et sexuelle de Jésus, pour certains le meilleur prétexte à en inventer ? Face à une mentalité contemporaine souvent obnubilée par la sexualité, en recherche de sens, avide de sensationnel chez tout ce qui peut-être catalogué de près ou de loin comme “star”..., peut-on se contenter de laisser un blanc ?
Je voudrais pour ma part répondre à des questions claires : pourquoi Jésus n’est-il pas entré dans le champ de la vie amoureuse et sexuelle ? Pourquoi n’a-t-il pas eu de liaison, pourquoi ne s’est-il pas marié ? Pourquoi n’a-t-il pas voulu d’enfants ?

Abordons d’abord le problème au plan de la décision volontaire et de la vocation. La réponse est simple, massive même. Jésus n’est pas là pour ça, pour mener une vie de couple et se marier. (1) Encore moins pour bricoler des relations amoureuses et sexuelles sans lendemain. Cette réponse n’est recevable qu’à la condition d’admettre qu’une finalité essentielle de la vie amoureuse et sexuelle est la génération de nouvelles créatures. (2) Or, manifestement, Jésus ne vient pas pour s’inscrire dans la perpétuation des générations humaines ; pour être un anneau dans la chaîne de la transmission de la vie naturelle. Il vient pour communiquer aux humains la grâce de devenir réellement enfants de Dieu en dépendance fraternelle de sa propre filiation divine, pour donner à des multitudes la possibilité de renaître d’En Haut, nous engendrer à « la vie éternelle ». Et cette vie ne vient pas de la chair et du sang. C’est à dire : elle n’est pas du ressort de nos capacités biologiques, elle est un don de Dieu, une nouvelle création de grâce, à laquelle les hommes, les femmes et les enfants accèdent par la foi et, quand cela est possible, par le baptême.

Depuis le début des temps évangéliques, l’appel à la chasteté pour le Royaume de Dieu a la même signification : des hommes et des femmes sont appelés par Jésus à ne pas entrer dans le cycle de l’amour humain et des générations humaines, mais à se consacrer corps et âme au grand chantier de la renaissance d’En Haut.

Une fois l’objectif perçu et fixé, le Royaume de Dieu à implanter sur la terre, et, plus décisif encore, l’attraction à lui, Jésus, de toute personne humaine appelée à trouver en lui la vie en plénitude, l’engagement et le comportement de Jésus suivent : point par mépris, embarras ou incapacité, mais à cause de sa polarisation par des finalités supérieures, Jésus, absorbé tout entier par sa mission, délaisse le champ de l’amour humain.
Certains objecteront : mais lui, doté de tant d’humanité et de sensibilité, si bien disposé à l’égard des femmes, compréhensif, aimant, en syntonie manifeste avec elles, n’aurait-il pu au moins se livrer à quelque expérience gratifiante… ?

Je réponds en deux temps. Premièrement, je pense qu’un amour à l’essai, sans engagement durable, et dissociant par conséquent le plaisir sensible d’avec l’engagement spirituel de la personne tout entière dans la durée, est impensable de la part du Seigneur, lui qui vient guérir les blessures de notre moi, ici comme ailleurs, ici plus qu’ailleurs, en recherche d’harmonie et d’intégration. Et pour la personne mal aimée, quel échec, quelle frustration auraient été l’abandon du Seigneur, l’aventure une fois terminée...!
L’autre raison va plus encore au fond des choses. Elle questionne le principe même de la possibilité chez Jésus d’un amour humain semblable au nôtre. Voici pourquoi. Jésus, dont l’humanité côtoie Dieu, dont la nature humaine est prise dans et assumée par la personne divine du Verbe et Fils de Dieu créateur, ne se situe pas comme un homme quelconque vis à vis de la femme, image féminine de Dieu. Celle-ci n’est pas son complément adorable et chemin vers une plénitude, car de cette plénitude il est déjà porteur. Jésus, personne humano-divine abrite éminemment en lui toutes perfections humaines, aussi bien féminines que masculines, et nulle parmi les créatures, ses créatures, n’allume en lui un feu divin, dont il est l’incendiaire.
La communication spirituelle, psychologique, morale... entre la part humaine de Jésus (son humanité) et son essence divine demeure des plus mystérieuses. Jésus est pleinement homme. Rien d’humain ne lui est étranger. Il a “joué” à fond l’aventure humaine, exercé sans tricherie ni restriction son “métier d’homme”. Mais pas au point d’ignorer qui il était et de mettre entre parenthèses ou de ne pas ressentir son rapport divin fondateur à l’égard de toute personne humaine.

Si l’on accepte le placement, l’insertion, le sertissement en Dieu de l’humanité de Jésus, on abandonnera l’idée de lui chercher de petites ou grandes aventures amoureuses. Car Dieu est amour.


Dans son livre “l’Evangile selon Pilate”, Eric-Emmanuel Schmitt imagine comment Jésus, jeune homme, fut amené à se détourner de sa passion amoureuse naissante pour une jeune fille nommée Rébecca. A deux reprises, alors qu’ils fêtaient leur première vraie rencontre dans une auberge, Rébecca avait repoussé un vieillard et un enfant misérables venus à leur table, richement garnie, quémander un peu de nourriture.
L’auteur prête ces paroles à Yéchoua (Jésus) :

“Le lendemain, je rompais nos fiançailles. (...) La vérité est que ce soir-là, au bord du fleuve, dans l’euphorie enamourée qui nous collait l’un contre l’autre et nous faisait rejeter la misère, j’avais découvert ce qu’il y a de profondément égoïste dans le bonheur. Le bonheur est à l’écart, fait de huis clos, de volets tirés, d’oubli des autres, de murailles infranchissables ; le bonheur suppose que l’on refuse de voir le monde tel qu’il est ; en un soir, le bonheur m’était apparu insupportable.

Au bonheur, je voulais préférer l’amour. Et surtout pas l’amour que j’éprouvais pour Rébecca, l’amour exclusif, cette prévalence furieuse. Je ne voulais plus l’amour en particulier, je voulais l’amour en général. L’amour, je devais en garder pour le vieillard et l’enfant affamés. L’amour, je devais en garder pour ceux qui n’étaient ni assez beaux, ni assez drôles, ni assez intéressants pour l’attirer naturellement, de l’amour pour les gens non aimables.

Je n’étais pas fait pour le bonheur. Et n’étant pas fait pour le bonheur, je n’étais donc pas fait pour les femmes. Malgré elle, Rébecca m’avait appris tout cela. Six mois plus tard, elle se mariait avec un très beau cultivateur de Naïn dont elle devint la femme fidèle et amoureuse.” (livre de poche, pp 24-28)

Bien qu’elle soit extrêmement lucide, cette compréhension des choses ne vaut pas dans tous les cas. Il se peut qu’un amour sans frontières soit parfois mieux vécu en couple, pourvu que l’un et l’autre partagent la même rage d’aimer et de servir... L’amour sur cette base peut alors gagner en équilibre, extension intensité... Le mariage, la famille, l’expérience de l’amour humain sont des dons de Dieu qui permettent à l’homme de se donner et de progresser.

La vraie raison du célibat volontairement choisi “pour le Royaume de Dieu” n’est pas à chercher exclusivement du côté des possibilités que celui-ci ouvre à l’amour universel, mais du côté de l’attrait prioritaire exercé par Dieu seul et son Royaume.


Notez : Ces pages sont une petite partie d’un livre que je vais chercher à publier sur « la masculin et le féminin en Dieu et dans sa créature humaine ».

* Lc 8, 2-3 ; 23, 55-56 ; 24, 1-11 ; Jn 20, 11-18

(1) La visée de son bonheur dépasse son épanouissement personnel au sein du couple. D’emblée, il se situe sur le plan de l’amour universel et sans frontières.

(2) “une finalité essentielle” : ce n’est pas la seule. Dans l’ordre, c’est même l’amour qui est premier, et l’enfant vient comme son fruit.

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