Changer le modèle change la vertu

Randall Smith, traduit par Vincent

vendredi 17 juillet 2020

Les Vertus cardinales et théologales
Palais apostolique du Vatican.

De nombreux catholiques ont entendu parler des quatre vertus cardinales : la prudence (ou la sagesse), la justice, la force et la tempérance. Il y a aussi les trois vertus « théologales » : la foi, l’espérance et la charité. Mais pour l’instant, je souhaite me concentrer sur les quatre classiques. Je veux suggérer que, lorsque nous essayons d’incarner ces vertus dans nos vies, beaucoup dépend de qui nous considérons comme le modèle de cette vertu.

Il existe de nombreuses façons d’exprimer une vertu particulière. Un juge peut être juste ou injuste, mais un enseignant, une mère ou un propriétaire de magasin le peut aussi. Un soldat peut être courageux ou non, mais il en va de même pour un patient avant une opération ou un jeune adulte qui se rend à un entretien d’embauche. Ce que les chrétiens doivent considérer, c’est la personne qu’ils s’imaginent imiter lorsqu’ils envisagent une vertu particulière. Je ne suis nullement l’auteur de cette question. Elle fait partie de celles que les Pères et les Docteurs de l’Église ont traitées à maintes reprises.

Disons que la vertu recherchée est la tempérance. Il faut un certain type de tempérance si vous cherchez à devenir « l’homme magnanime » d’Aristote, capable de distribuer les bons avantages dans la bonne quantité, sans dépense excessive ni lésine. Ce n’est pas une vertu sans importance, surtout si vous avez les ressources voulues pour en faire profiter d’autres et financer des biens publics.

Mais considérez maintenant la différence si vous avez pris comme modèle Saint François d’Assise. Pour les Grecs (et soyons honnêtes, pour la plupart des Américains modernes), Saint François serait le modèle même d’un manque de tempérance. Comme la plupart des autres saints. Leurs sacrifices et leurs dévotions sont tout simplement… extrêmes. Ou du moins c’est ce qu’elles peuvent sembler être.

Et la force ? Considérez la différence entre prendre comme modèle de force Achille, Énée ou un autre guerrier célèbre plutôt que de prendre comme modèle l’un des martyrs : Perpétue et Félicité, peut-être, ou Maximilien Kolbe. Pour quelle cause êtes-vous courageux ?

Et la sagesse ? Qui devrait être notre modèle ? Socrate ? Platon ? Dr Phil ? Ou Augustin, Thomas d’Aquin, Basile, Grégoire, Athanase ? Je ne dis pas que vous ne pouvez pas en prendre dans la colonne A et dans la colonne B. (Mais vraiment ? Dr Phil ?)

Considérez la différence à la fois personnelle et culturelle entre votre modèle de génie intellectuel, des hommes comme Albert Einstein et Nils Bohr, des hommes qui ont dévoilé les secrets de la nature et rendu possibles de nouvelles technologies incroyables. Ou Thomas d’Aquin, un théologien médiéval. Quelqu’un penserait-il qu’un théologien est « vraiment intelligent » ? La théologie est-elle même un sujet sérieux ? Que faut-il vraiment savoir ? Où sont leurs formules mathématiques élaborées ?

Et enfin, qu’en est-il de la justice ? Dans l’Énéide de Virgile et l’Enfer de Dante, nous trouvons le légendaire roi Minos qui juge les âmes des morts : chez Virgile, soit ils se rendent aux plaisirs des Champs Élyséens, soit aux tortures du Tartare ; chez Dante, dans quelque cercle de l’enfer. Il s’agit, certes, d’une sorte de justice. Et si votre modèle de justice n’était pas Minos, ni même Salomon, mais Jésus-Christ ? Quelqu’un en qui la justice et la miséricorde s’embrassent ? Quelqu’un dont la justice rend les gens justes ? Quelle différence cela pourrait-il faire ?

Classiquement et chez les Pères et les Docteurs de l’Église, la vie selon les vertus est considérée comme la clé de notre but ultime : le bonheur, la béatitude. C’était la mesure ultime de la réussite humaine.

Quel est notre modèle de réussite à nous ? Qui fait la couverture des magazines ? Qui fait la « personne de l’année » ? Qui est salué, même par les magazines des anciens des grandes universités « catholiques » ? Le père ou la mère, consciencieux et travailleur, de trois enfants intelligents, gentils, brillants et respectueux ? Le bon voisin, actif dans la politique locale, attentif à des choses comme les collectes locales de déchets, les écoles, l’éducation, les bibliothèques, le centre pour sans-abri, l’embellissement de la ville, les soins aux personnes âgées ? Ou des gens d’affaires de haut niveau, des chefs d’entreprise, des militants politiques libéraux, des célébrités, des stars ?

Vous pourriez prendre ces gens comme modèles, je suppose. Les universités modernes semblent vouloir que vous fassiez cela. Ce sont les personnes à qui ils décernent des « honneurs », les personnes qu’ils invitent à prononcer des conférences et des discours lors des remises de diplômes. Qui veut entendre un historien ennuyeux parler de l’histoire de la politique d’immigration alors que vous pourriez avoir un activiste qui lance des bombes ? Pourquoi demander à un professeur de littérature de parler de Dante ou de Chaucer alors que vous pourriez demander à un journaliste célèbre de parler du dernier livre sur ce qui ne va pas dans le monde ?

Je ne veux pas nier qu’il y a quelque chose de précieux et d’important dans les vertus grecques et romaines classiques. Mais il est également important que nous prêtions attention à la façon dont ces vertus ont été transformées par les enseignements chrétiens sur la foi, l’espérance et l’amour, ainsi que la miséricorde et la grâce de Dieu.

Je soupçonne que beaucoup d’entre nous sont toujours païens par disposition habituelle. Nous pensons à la tempérance en termes de don de notre richesse plutôt que de notre pauvreté. Nous pensons au courage en termes d’attaque plutôt que de tenir bon. Nous pensons au succès en termes de richesse, de pouvoir et de statut plutôt que de sacrifice et de service.

La vie, la mort et la résurrection du Christ n’ont pas nié les vertus ; elles les ont perfectionnées. Mais ne vous y trompez pas, le christianisme a renversé le monde classique et ses valeurs. Il fera probablement de même pour la plupart d’entre nous si nous le prenons au sérieux.

Mais voici une dernière considération. Qui serait un meilleur modèle de courage en ce moment ? Achille ou Perpétue ? Ou qui vaudrait-il mieux avoir comme voisin en ces temps difficiles ? L’homme magnanime d’Aristote ? Ou quelqu’un dont le modèle est Saint François ou Mère Teresa ?

Qui, selon vous, est susceptible d’avoir ses idées sur la nature humaine anéanties dans les semaines à venir ? L’humaniste laïque libéral, qui imagine qu’avec le progrès et la technologie, nous pouvons résoudre tous les problèmes ? Ou le chrétien, qui croit que, bien que nous soyons faits à l’image de Dieu et donc capables de choses étonnantes et d’espoirs au-delà de cette vie, nous sommes aussi des créatures déchues qui, lorsque nos ventres commencent à se sentir vides, sont tout aussi susceptibles de devenir égoïstes et démoniaques ?

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À propos de l’auteur

Randall B. Smith est professeur titulaire de théologie. Son livre Reading the Sermons of Thomas Aquinas : A Guidebook for Beginners (« Lire les sermons de Thomas d’Aquin : Un guide pour les débutants ») est disponible auprès d’Emmaüs Presse. Et son livre Aquinas, Bonaventure, and the Scholastic Culture at Paris : Preaching, Prologues, and Biblical Commentary (« D’Aquin, Bonaventure, et la culture scolastique à Paris : prédication, prologues, et commentaire biblique ») doit sortir de Cambridge University Press à l’automne.

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