Changement de cap ?

par Gérard Leclerc

mercredi 9 mars 2016

En négociant avec la Turquie, qui, du coup va récupérer chez elle tous les migrants bloqués surtout en Grèce, l’Union européenne signifie l’impossibilité actuelle d’une nouvelle immigration massive à l’intérieur de ses frontières. Comment juger cette attitude diamétralement contraire à celle qu’avait préconisé Angela Merkel ?

Angela Merkel ne semble pas avoir changé son discours, en dépit d’une forte opposition intérieure. Elle ne renie pas l’accueil généreux fait à la vague de migrants dans son propre pays. Mais il faut croire que cette générosité a des limites, puisque c’est bien la Chancelière qui, la première, a négocié avec les autorités d’Ankara pour que soient conduits en Turquie tous les nouveaux migrants qui se pressent aux portes de l’Europe. Ne serait-ce que pour soulager la Grèce, qui n’en peut plus sous le poids de réfugiés désormais dans l’impossibilité de traverser les Balkans. Et c’est maintenant l’Union européenne tout entière qui s’accorde sur cette ligne de conduite. La Turquie, à elle seule, va devoir supporter cette charge qui s’ajoute à l’asile qu’elle accorde déjà à trois millions de Syriens.

Est-il possible de tirer la leçon de ce changement de cap ? Cette expression doit d’ailleurs être relativisée. Car l’Europe, à l’exception de l’Allemagne, n’avait pas vraiment fait le choix de sa politique. Les pays de l’Est étaient vent debout contre Angela Merkel, et la France n’acceptait qu’avec réticence le principe des quotas de migrants à se partager. S’il y a donc une première leçon à tirer, c’est celle d’un vrai désarroi de l’Europe à faire face à un défi qui la dépasse. Renaud Girard, bon observateur du monde contemporain, se montre sévère, dans Le Figaro, à l’égard des autorités de Bruxelles, insensibles aux données de « la grande histoire ». En ne considérant que les facteurs économiques, ces autorités ont fait fi des facteurs permanents que constituent la religion, la culture, la nation. Plus généralement, Jean-Pierre Le Goff, dans son dernier essai, Malaise dans la démocratie (Stock), fait une critique acérée de la mentalité contemporaine, qui se montre insensible à la dureté de l’histoire : « Un discours filandreux et bourré de bonnes intentions forme comme un cocon qui maintient la distance avec l’épreuve du réel et tente tant bien que mal de mettre du baume au cœur. (…) Beaucoup s’accrochent encore à ce monde fictif, comme s’ils voulaient à tout prix se persuader qu’il est possible de vivre en dehors de l’histoire et du tragique qui lui est inhérent. »

Est-ce à dire qu’il n’y aurait que les rapports de force de la Realpolitik et plus d’espace pour la générosité ? Sûrement pas, mais la véritable générosité ne va pas sans intelligence des situations et définition d’une ligne en cohérence avec les équilibres du monde.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 9 mars 2016.

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