Entretien avec Monseigneur Pascal Gollnisch

Catholiques d’Orient en France

propos recueillis par Vincent Aucante

mercredi 27 mai 2015

Monseigneur Pascal Gollnisch, vous êtes à la fois directeur général de l’Œuvre d’Orient et vicaire général pour les Églises orientales en France : comment conjuguez-vous ces deux missions ?

Pascal Gollnisch : Ces deux missions sont complémentaires et se fécondent mutuellement.

Le directeur général de l’Œuvre d’Orient est élu par le conseil d’administration de cette association, sur proposition de l’archevêque de Paris. L’Œuvre d’Orient, comme vous le savez, est tournée vers les chrétiens qui vivent en Orient, catholiques ou orthodoxes, et a pour mission de leur apporter le soutien de l’Église de France et des Français. Sauf exception, l’Œuvre d’Orient n’a pas pour vocation d’agir sur le territoire national.

Je rappelle souvent que le christianisme est une religion asiatique avant d’être occidentale : le christianisme est né en Orient, et les traditions spirituelles de ces Églises orientales font mémoire de nos origines, de nos racines spirituelles. Autour de la Méditerranée en particulier, ce sont des voisins immédiats : nous appartenons à la même civilisation. La communion spirituelle qui unit les rites orientaux et le rite latin nourrit notre catholicité.
Par ailleurs, le cardinal Vingt-Trois a la tutelle des communautés de catholiques de rite oriental qui vivent en France et n’ont pas d’évêque attitré. En tant que vicaire général à l’ordinariat pour les catholiques orientaux, j’assiste le Cardinal dans sa mission. Ces communautés doivent trouver leur place dans l’Église de France et dans la société française. Il s’agit pour elles de garder leur tradition, leur rite, leur langue, leur spiritualité, et d’être présentes en même temps dans l’Église de France. Il leur faut conserver le caractère propre de leur tradition, rester solidaires de leurs Églises de rattachement, et s’intégrer dans notre société. Chaque communauté vivant à nos côtés devient ainsi un pont entre la France et les Églises de leur pays d’origine. Toutes ont des diasporas importantes dans le monde entier, qui en sont solidaires. Mais le véritable enjeu est de construire un équilibre entre garder leurs rites, et trouver leur place dans l’Église de France.

Il faut reconnaître que les liturgies orientales sont riches et ont beaucoup à apporter au rite latin : elles célèbrent d’abord la gloire de Dieu, et ce principe a notamment permis aux Églises slaves de traverser les persécutions communistes. Elles vivent aussi un sens de la famille qui s’est souvent émoussé sous nos latitudes.

Un patriarche aimait à répéter : «  Nous sommes arabes, mais nous ne sommes pas musulmans ; nous sommes orientaux mais nous ne sommes pas orthodoxes ; nous sommes catholiques mais nous ne sommes pas latins.  » Tout un programme !

Vous voyagez régulièrement au Kurdistan, au Liban, en Irak : comment percevez-vous la situation des chrétiens d’Orient sur place ?

Les événements attisent un désir de départ qui existait déjà à cause des actes de discrimination dont sont victimes les chrétiens depuis des siècles. Selon les pays, ces discriminations sont constitutionnelles, juridiques, économiques, voire culturelles.

Par exemple les deux millions de chrétiens vivant en Arabie saoudite n’ont aucune liberté de culte alors que cet État est membre des Nations unies. Et je pourrais multiplier les exemples. Inversement, le Liban est le seul pays du Proche et du Moyen-Orient qui reconnaisse pleinement la liberté religieuse, ainsi que le droit de changer de religion. Je déplore le silence des associations de défense des droits de l’homme sur ces questions.

Depuis maintenant des années, les chrétiens d’Orient sont victimes de violences ponctuelles, comme l’attentat contre la cathédrale syriaque de Bagdad, mais aussi de véritables persécutions. Il faut bien distinguer les deux : une persécution a un caractère systématique, organisé, et dure dans le temps, comme lorsqu’une centaine de lieux de culte chrétiens ont été incendiés en Égypte en 2013. Il y a même à présent une intention génocidaire explicite dans les crimes perpétrés par Daesh en Syrie et en Irak, avec la volonté d’exterminer les chrétiens et les Yézidis. Le massacre des 21 coptes égyptiens, puis celui des 28 Éthiopiens, tués en Libye parce qu’ils étaient chrétiens en sont l’illustration dramatique.

Quel est l’impact de cette situation sur les communautés vivant en France ?

D’une manière générale, les chrétiens en France, de rites latin et orientaux, sont très mobilisés pour aider leurs frères et sœurs. Les différentes associations catholiques françaises ont déjà envoyé près de quinze millions d’euros. Je constate un vrai sentiment de solidarité de la part des Français, qui dépasse les cercles chrétiens.

Que pensez-vous de la position officielle de la France devant cette situation ? La laïcité, qui semble se durcir depuis quelques mois, vous semble-t-elle un obstacle ?

Il y a aujourd’hui environ 120 000 chrétiens déplacés en Irak et plus encore en Syrie : il est impossible de tous les accueillir en Occident, a fortiori en France. Notre pays a accueilli, en quelques mois, plus de mille cinq cents réfugiés, ce chiffre n’est pas négligeable. Est-il souhaitable d’ailleurs que tous les réfugiés quittent leur pays ? Ils sont là-bas chez eux, depuis deux millénaires. S’ils partent tous, ils feront défaut à leur pays d’origine où ils sont les témoins du christianisme des origines. Je trouve que la France a réagi avec dignité à plusieurs occasions : Laurent Fabius est venu au Kurdistan en visite officielle, et il a rencontré les évêques des Églises orientales. Le président de la République s’est aussi déplacé, ce qui n’est pas rien. La France a donc bien été au rendez-vous, elle n’est pas le dernier pays à avoir agi. Le chemin de ces déplacements officiels avait été ouvert par les visites successives des évêques de Troyes et Châlon, puis du cardinal Barbarin, enfin de l’évêque de Saint-Étienne. Aucun autre pays que la France n’a prêté tant d’attention aux chrétiens d’Orient. Je pense que la laïcité ne fait pas obstacle au fait de reconnaître les souffrances de ces communautés chrétiennes persécutées, qui sont francophones et francophiles grâce aux écoles catholiques : la France doit être proche d’elles en raison de ses intérêts bien compris, car elle a des liens privilégiés avec cette population. De plus, c’est notre propre sécurité qui est en jeu dans ce conflit. La laïcité ne devrait pas faire obstacle à la reconnaissance de la dimension chrétienne. D’ailleurs, alors que la France présidait le Conseil de sécurité des Nations unies, Laurent Fabius a demandé que l’on se penche sur la sécurité des chrétiens d’Orient, et il a invité le Patriarche de Bagdad à témoigner devant les autres membres. Les crispations de certaines administrations sur ces questions viennent du laïcisme, de la laïcité mal comprise.

Vous avez été élevé à la dignité de chorévêque : quelle est la signification de ce titre ?

Autrefois, le chorévêque était l’évêque de la campagne, un auxiliaire de l’évêque dans les zones reculées difficilement accessibles. Aujourd’hui, c’est un titre honorifique que m’a décerné le Patriarche de l’Église syriaque le 7 mars dernier, et qui correspond au titre de prélat dans le rite latin. D’autres directeurs généraux de l’Œuvre d’Orient ont reçu cette distinction de la part d’une Église catholique de rite oriental pour saluer leur action et leur implication. Cela renforce nos liens fraternels entre latins et orientaux

Quels sont selon vous les chantiers qui attendent les Églises orientales en France ?

Il y a d’abord le problème des ressources financières dans les communautés orientales. Il faut dire qu’en Orient, le rapport financier entre les particuliers et l’Église est inversé : c’est elle qui apporte un soutien social, pourvoit aux écoles, aux plus démunis. Ici, certains peinent parfois à comprendre qu’ils doivent soutenir financièrement leur communauté. Cela n’empêche pas d’importants projets, comme la construction d’une nouvelle église pour les Chaldéens en région parisienne. Il y a un projet similaire à Lyon, au profit des Syriaques.

La question des vocations doit aussi être évoquée : la grande majorité des prêtres vient des territoires d’origine, et il y a peu de vocations en France. Je dois quand même signaler l’ordination prochaine d’un jeune prêtre pour les Chaldéens, mais c’est une exception.

La formation est un enjeu important pour toutes les communautés de rite oriental. Ces communautés sont très vivantes, souvent dynamiques. Il leur faut éviter le repli sur elles-mêmes, et engager des actions de formation pour tous. Le catéchisme pose des difficultés particulières et révélatrices de la situation : certaines communautés restreintes se heurtent au problème des rythmes scolaires et à l’éparpillement géographique des communautés ; elles ont du mal à rassembler les enfants. Les Églises d’Orient assurent aussi une tâche importante de catéchuménat auprès des arabophones, la plupart musulmans d’origine.

Enfin, il est indéniable que les catholiques orientaux sont portés à une certaine ouverture à l’égard de nos frères et sœurs orthodoxes : ils sont impliqués dans l’enjeu œcuménique.


MESSE DE L’ŒUVRE D’ORIENT A NOTRE-DAME DE PARIS

DIMANCHE 31 MAI 2015 À 15H30

La divine liturgie de Saint Jean Chrysostome sera célébrée par le cardinal Sandri, Préfet de la Congrégation pour les Eglises Orientales, et sous la présidence de S.E. Mgr André Vingt-Trois, Cardinal Archevêque de Paris et Ordinaire des catholiques orientaux en France.

http://notredamedeparis.fr/spip.php?article1962


http://www.oeuvre-orient.fr/

http://fr.wikipedia.org/wiki/L%27%C5%92uvre_d%27Orient

Pour aller plus loin :

Messages

  • Cet article comporte, en page 9 (voir fichiers PDF joints à l’entretien avec Mgr Gollnisch) un schéma très clair montrant l’origine historique des différentes Eglises. Toutefois un élément de ce schéma me semble inexact. L’existence d’églises autocéphales n’est pas postérieure à 1453, elle date des premiers siècles du christianisme. Par exemple l’Eglise de Géorgie, ou plus exactement l’Eglise d’Ibérie, puisque tel était le nom que portait alors le royaume qui s’étendait sur la partie orientale de la Géorgie actuelle, est devenue autocéphale à la fin du Ve siècle. Les sources historiques s’accordent sur ce point. La date la plus probable pour l’apparition de cette première Eglise autocéphale géorgienne est 484, même s’il existe, selon les sources, quelques différences sur cette date. On pourrait d’ailleurs citer d’autres exemples qui daterait très tôt l’apparition d’Eglise autocéphales.

    Il pourrait être utile pour les lecteurs de la revue d’apporter ce correctif au schéma publié.

    Gabriel DUPUY

    • Il existe aujourd’hui en France plusieurs communautés constituées de catholiques de rite oriental. L’ambition du tableau proposé dans le numéro 3443 de France Catholique est de retracer schématiquement les origines de ces communautés.

      La communion avec Rome est longtemps allée de pair avec la reconnaissance d’autres patriarcats indépendants. Depuis le concile œcuménique de Constantinople en 381, il y en avait quatre en plus de Rome : Constantinople, Antioche, Alexandrie, Jérusalem. Les Églises dites « autocéphales » se sont déclarées indépendantes par rapport à Rome (ou plus tard à Constantinople) le plus souvent dans des ruptures théologiques ou politiques. Ainsi l’Église assyro-chaldéenne, qui refusa d’adhérer au concile d’Ephèse en 431, et est restée nestorienne depuis cette date. Plus tard, quasiment toutes les églises slaves, de la Bulgarie à la Russie, se sont séparées du patriarcat orthodoxe de Constantinople, lui-même déjà séparé de Rome après le grand schisme, fondant autant d’Églises orthodoxes autocéphales.

      Quant aux terres de l’actuelle Géorgie, elles ont découvert le christianisme vers le IVe siècle. La tradition rapporte que c’est une sainte femme vivant en ermite qui a inspiré la conversion de « l’Ibérie », nom du royaume de l’époque. Son nom a été oublié, et l’histoire la reconnaît comme « Nonno », autrement dit « la consacrée ». Comme l’Eglise arménienne toute proche, l’Eglise d’Ibérie, quoique rattachée théoriquement au patriarcat d’Antioche, est quasiment autonome depuis sa fondation. Elles ont refusé toutes deux les thèses du concile œcuménique de Chalcédoine de 451 auxquelles elles n’avaient pu être représentées, et dont elles n’eurent que des relations confuses. Elles devinrent alors totalement indépendantes de Rome.

      Dans toutes les Églises autocéphales, des communautés se sont plus tard rapprochées de Rome afin de restaurer la communion avec le pape. Ce mouvement a été entravé en Géorgie par la politique des tsars, puis par les communistes. Les chrétiens géorgiens qui voulaient embrasser le catholicisme ont adopté le rite latin, ou le rite arménien. Aujourd’hui, il existe néanmoins de petites communautés de catholiques géorgiens qui suivent leur rite d’origine, mais aucune en France.

      Vincent AUCANTE

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