Texte n° 379 paru dans F.C.-E. – N° 1914 – 19 août 1983

COURRIER DES LECTEURS

À propos de la chronique « Du bon usage de la baleine »

lundi 4 mai 2015

Voici les trois lettres de lecteurs [1].

1) L. de M. : À la lettre. J’ai lu avec intérêt votre article «  Du bon usage de la baleine  » dans le numéro du 1er juillet de F.C.-E. Si j’ai bien compris votre pensée, la Bible est un livre inspiré et donc on ne doit pas l’interpréter d’une façon symbolique mais y croire littéralement. Puis-je vous demander si vous croyez littéralement à la création de l’homme et de la femme par Dieu telle que la Bible la raconte ? Si ce n’est pas le cas, pouvez-vous dire combien de scientifiques notoires semblent partager votre conviction ?

2) J.-M. C. : Revenir à l’hébreu. Comme beaucoup d’abonnés, j’apprécie fort vos articles de la F.C. Cette fois-ci, je prends la liberté de vous l’écrire, tant vos conclusions m’enchantent. Voyez-vous, catholique pratiquant, je me suis mis à l’hébreu, passée la soixantaine, pour acquérir successivement la licence, puis la maîtrise, et je suis sur le chemin d’une thèse ! Et l’étude de la Bible, de la Michna dans le texte m’a fait voir les deux vérités suivantes que l’immense majorité des chrétiens ignorent :

– D’abord, l’hébreu biblique est une langue tellement dense qu’il n’y a pas de bonne traduction. Même la simple phrase : “Tu aimeras ton prochain comme toi-même” passe à côté d’une nuance intraduisible (entre parenthèses, la traduction de « daga » par « gros poisson » est erronée.)

– Ensuite, l’exégèse chrétienne, parce qu’elle s’est attachée aux traducteurs, latins ou grecs, est incapable de voir le sens obvie du texte. Elle a été sensible aux symboles et elle en a tiré des ouvrages enrichissants, dont on n’épuisera pas l’enseignement, mais elle a passé à côté du texte littéral, et de ses enseignements.

– Et voici que c’est justement ce que vous recommandez. Bravo ! (...)

3) M. P. : Bé, bé, bé. Bravo à Aimé Michel pour sa sincérité, sa pondération, sa simplicité, pour son invitation dans un but louable, à faire les moutons de Panurge dans son article F.C.-E. n° 1907 du 1/7/83 «  Un bon usage de la baleine  ». Il a raison, il ne coûte pas grand-chose de faire Bé, bé, bé, ça rassure les pharisiens et les fidèles du Christ sont réconfortés, à Dieu de faire le triage... entre l’hypocrisie des pharisiens et l’hypocrisie des Bé, bé, bé. Merci Aimé Michel, j’ai toujours apprécié vos articles sur F.C.-E, simples et clairs.

P.S. Toute la Bible est un beau livre, plein de lyrisme, de grandeur olympienne, de beauté majestueuse, d’amour, de tragédie, et même d’humour comique bien des fois. Les trois différentes religions issues de la Bible l’interprètent de trois façons différentes, les Hébreux par la « culpabilité de l’homme envers Dieu », l’Islam par la « soumission de l’homme à Dieu », et les chrétiens par « le don d’amour de Dieu, de son fils unique, Jésus-Christ » à l’humanité toute entière.

Aux deux questions que pose L. de M. (2e lettre), je propose les réponses suivantes :

1) Homo sapiens 2 × 23 chromosomes, ses trois compagnons anthropomorphes (chimpanzé, gorille et orang-outan), 2 × 24 chromosomes. Le changement du nombre de chromosomes n’est pas (ne peut pas être) un phénomène continu. La description actuellement proposée (Pr Jacques Ruffié, Collège de France) suppose d’abord une mutation sur un seul sexe, puis sa transmission au sexe opposé selon les lois de la génétique dans la génération suivante [2]. La génétique ne peut nous dire si l’homme fut tiré de la femme ou l’inverse, mais ce fut l’un ou l’autre.

2) Combien de savants, à ma connaissance, admettent ce schéma ? À ma connaissance, il n’y en a pas d’autres.

Mais il faut encore répondre à deux questions :

3) Si la Bible est le texte qui approche le plus la vérité ultime, peut-on et doit-on y chercher des solutions aux problèmes scientifiques ? Certainement pas. La science continuera de progresser dans vingt ou quarante siècles, ayant tout oublié des idées scientifiques actuelles, comme nous avons oublié les harmonies des sphères, le phlogistique, l’éther, les épicycles, etc. Cependant, on continuera alors de lire la Bible, toujours prophétique.

4) Mais peut-on au moins chercher des concordances entre la Bible et la science ?

Certes, on le peut, mais c’est un jeu vain, dangereux (appelé concordisme [3]). Exemple : en montrant Dieu tirant la femme du flanc de l’homme, l’auteur de la Genèse avait-il en vue la génétique et les chromosomes ? Il avait en vue, je crois, bien plus que cela, que nous ignorons encore, et dont la Bible nous donne la signification religieuse.

Aimé MICHEL

Texte n° 379 paru dans F.C.-E. – N° 1914 – 19 août 1983


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 4 mai 2015


[1Ces lecteurs réagissent à la chronique n° 378, Du bon usage de la baleine – Pourquoi je prends la mystérieuse baleine de Jonas comme on la conte, mise en ligne la semaine dernière.

[2Aimé Michel résume une théorie présentée par l’hématologiste et généticien Jacques Ruffié dans De la biologie à la culture (coll. Champs, Flammarion, Paris, 1983) auquel j’emprunte les explications et citations qui suivent. Les différences les plus visibles entre les chromosomes des primates actuellement vivants (orang-outan, gorille, chimpanzé, homme) portent sur des déplacements (appelés translocations) et des retournements (inversions) de segments de chromosomes, non sur la création de segments nouveaux. « La nature innove à peu de frais ». Ces différences sont assez nombreuses mais la principale d’entre elles résulte de la fusion de deux des 24 paires de chromosomes des pongidés (notés 2p et 2q) pour en former un seul, le chromosome n° 2 des hommes.

Cette mutation, qui est une translocation, s’est produite dans une cellule sexuelle d’un individu préhominien. Cette cellule mutée contenait 47 chromosomes : 23 paires normales et une paire formée de 3 éléments : un chromosome 2p, un 2q et le nouveau chromosome fusionné (qui deviendra le n° 2 des humains) résultat de cette mutation. Lors de la formation des gamètes (au cours de ce qu’on appelle la méiose), les paires de chromosomes se séparent et chaque chromosome passe dans un gamète. Chez les individus normaux les gamètes produits contiennent chacun un 2p et un 2q mais chez l’individu muté cela n’était plus possible et 4 types de gamètes se sont formés : un type normal contenant les chromosomes 2p et 2q et trois types anormaux contenant respectivement les chromosomes 2p et 2, 2q et 2, et enfin le chromosome 2 seul.

Lors de l’accouplement de l’individu muté avec un individu normal, les œufs formés ont été également de 4 types différents : à 48 chromosomes (comme le parent normal), à 47 chromosomes (comme le parent muté) et deux types à 48 chromosomes avec soit une paire de 2p, un 2q et un 2, soit une paire de 2q, un 2p et un 2. Les œufs de ces deux derniers types ne sont généralement pas viables et ont donc été éliminés.

À la génération suivante si deux individus à 47 chromosomes se croisent, 25 % des individus qui naîtront auront 23 paires de chromosomes dont une paire de chromosomes mutés (n° 2 ; translocation à l’état homozygote), ce furent les premiers hominiens. Cette apparition a pu se produire d’autant plus facilement que la population de préhominiens était petite et à forte endogamie. Dans ces groupes humains primitifs, comme chez les singes actuels, un mâle dominant pouvait jouer un rôle prépondérant dans la fécondation des femelles, avec des croisements incestueux fréquents entre pères et filles (plus rares entre frères et sœurs, exceptionnels ou nuls entre mères et fils).

Si on suppose que l’état homozygote du chromosome muté n° 2 procure un avantage important (on peut penser à la station debout permanente par exemple), la mutation a pu se diffuser très rapidement. Au bout de quelques siècles seuls ont subsisté les individus porteurs de la mutation. « Cette hypothèse, faisant appel à un seul ancêtre, porteur au départ de la mutation fondamentale, véritable Adam de l’Écriture, a été baptisée théorie adamique de l’hominisation. » D’autres mécanismes hypothétiques ont été proposés pour rendre compte de cette transition des préhominiens aux hominiens mais ce ne sont que des variations sur le même thème. Notons, comme le souligne Aimé Michel, qu’on ne peut préciser le sexe de l’individu porteur de la mutation initiale.

[3Le concordisme est, historiquement, « une position exégétique qui consiste à rechercher un accord direct, sans médiation, entre un passage des Écritures et une connaissance scientifique » (Dominique Lambert, Sciences et théologie. Les figures d’un dialogue, Éditions Lessius, Bruxelles, 1999). Cette lecture littérale de la Bible qui a eu un certain succès chez les exégètes au XIXe siècle et est encore prônée par des fondamentalistes, est explicitement rejetée par la Commission biblique pontificale. Tout le monde ou presque s’accorde donc pour dire que le rôle de l’Écriture n’est pas d’enseigner les sciences naturelles. Mais comme toute notion complexe chargée d’une longue histoire, le concordisme prête à des formulations plus ou moins nuancées.

Le physicien et théologien Jean-Pierre Longchamp, de l’université de Metz, dans un petit livre qui est un chef d’œuvre de concision, d’érudition et de clarté, est très sévère à son égard. Il y voit un « mélange vicieux des genres » ce qui est « la définition même que P. Ricœur donne du mot “compromission” ». Il ne se prive donc pas d’égratigner Saint Augustin, Pierre Chaunu, Trinh Xuan Thuan ou Jean Guitton lorsqu’ils y ont recours (Science et croyance, Desclée de Brouwer, Paris, 1992, pp. 220-221).

Toutefois Claude Tresmontant dans un article non dépourvu d’humour sur « Le concordisme » (dans Problèmes de notre temps, O.E.I.L., Paris, 1991, pp. 315-320) montre les limites de cette attitude. « Mais enfin le fait est là, remarque-t-il l’œil malicieux. L’astrophysique qui est une science expérimentale découvre au milieu du XXe siècle de notre ère que l’Univers physique a commencé. Et des théologiens hébreux du VIe siècle avant notre ère [les auteurs du livre de la Genèse] le pensaient et le disaient déjà (…). Car le fait est qu’ils l’ont pensé, la preuve en est qu’ils l’ont écrit noir sur blanc. Souvenons-nous qu’au IVe siècle avant notre ère le grand Aristote enseignait, comme tous les philosophes grecs anciens, que l’Univers est éternel dans le passé, éternel dans l’avenir, sans genèse, sans corruption, sans usure, sans vieillissement. » Pour Aristote les astres étaient des substances divines. Or, seuls à leur époque, « les théologiens hébreux qui ont composé Genèse I ont osé dire que le Soleil et le Lune, les divinités des Sumériens et des Babyloniens, n’étaient que des lampadaires ! – C’était le commencement du rationalisme. C’est parce qu’ils ont dé-divinisé ou désacralisé l’Univers et la nature que les Hébreux ont été capables de penser que l’Univers a commencé et qu’il s’use comme un vêtement qui vieillit. Autrement dit, il existe bien une certaine relation qui n’est pas quelconque entre une assertion théologique, une affirmation métaphysique, et une affirmation scientifique portant sur la réalité objective, sur l’Univers physique. Et donc n’importe quoi en théologie n’est pas compatible avec n’importe quoi en sciences. Et c’est peut-être la raison pour laquelle la Sainte Ecriture, qui n’est certes pas chargée de nous enseigner les sciences naturelles ni l’astronomie, ne dit cependant pas n’importe quoi lorsqu’elle parle de l’Univers. Elle dit qu’il a commencé et qu’il est périssable, parce qu’il n’est pas divin. »

Le physicien et philosophe Dominique Lambert résout ces apparentes contradictions en rejetant à la fois le concordisme (« position qui, implicitement ou explicitement, place la science et la théologie sur le même plan en gommant ou atténuant leurs différences spécifiques ») et le discordisme (« qui érige une barrière hermétique entre les deux approches, interdisant en principe toute apport de l’une vers l’autres »). Il prône au contraire un troisième mode d’interaction entre science et théologie, l’articulation, qui respecte leurs différences mais les met en dialogue et les coadapte de manière à acquérir un point de vue cohérent. C’est cette attitude que Tresmontant illustre ci-dessus dans le cas de la création et Aimé Michel dans bien d’autres exemples. D. Lambert reconnaît que cet équilibre est délicat à maintenir et que le moindre écart le compromet en concordisme ou en discordisme.

Voir aussi à ce propos la chronique n° 319, Un petit caillou sur la berge : qui peut scruter au télescope le mystère divin ? – Une pensée scientifique libérée du concordisme, du dogmatisme et de l’athéisme, 16.02.2015.

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