Texte n° 369 paru dans F.C.-E. – N° 1883 – 14 janvier 1983

CORRESPONDANCE : LETTRE DE M. INCHAUSPE À M. NOROY

À propos de la chronique « Pourquoi le darwinisme n’est plus un parapluie »

lundi 16 octobre 2017

Monsieur,

À force de paradoxes et de subtilité, les articles d’Aimé Michel sur l’évolution finissent par créer de la confusion. Son dernier article (FC–E N° 1877, 3/12/82 [1]) suggère ainsi que Darwin était un imbécile, comme tous ceux qui, de nos jours, se réclament encore de lui (j’en suis).

Rien n’est plus faux. Darwin a eu le mérite immense d’établir le fait de l’évolution, c’est-à-dire l’apparition successive dans le temps de formes vivantes appartenant à une même série. D’autres en avaient eu l’intuition, certes ; mais c’est à son œuvre que reste attachée cette découverte. Découverte dont l’importance est facile à mesurer, puisque beaucoup de gens ne l’acceptent pas encore. Je parierais volontiers qu’une bonne partie des lecteurs de France Catholique-Ecclesia n’y croit pas [2] (en France, les gens que l’on dit « cultivés » sont précisément ceux qui n’ont aucune culture scientifique).

Ce que Darwin n’a pas trouvé, c’est le mécanisme de l’évolution, ou plutôt il n’a trouvé que la moitié de l’explication, à savoir l’élimination des inadaptés. Mais il n’a pas expliqué pourquoi la nature produisait subitement des êtres plus ou moins bien adaptables. Depuis Darwin, la génétique a bien montré qu’au plan microscopique ou cellulaire, le hasard ou des raisons diverses pouvaient provoquer des mutations. Mais on s’est vite rendu compte qu’on ne pouvait raisonnablement pas obtenir une mutation macroscopique (celles qui nous intéressent : singe-homme) en cascadant des mutations microscopiques. Bref, plus d’un siècle après Darwin, on en est toujours au même point : ce qu’il a trouvé est acquis, et ce qu’il n’a pas trouvé ne l’est toujours pas. Observation quelque peu triste qui remet à leur bonne petite place les Sous Darwin géniaux qui font l’admiration d’Aimé Michel.

N’en concluez surtout pas que les articles d’Aimé Michel ne m’intéressent pas. Au contraire, je les trouve très stimulants et je pense que France Catholique-Ecclesia devrait « chroniquer » davantage sur la vraie science et moins sur les sciences humaines qui, pour nous autres vrais scientifiques, ne sont que des sciences de charlatan (les témoins de Jéhovah de la science orthodoxe).

L’Église a perdu le monde du travail, se lamente. Or, aujourd’hui, combien plus grave pour l’avenir est-il de perdre le monde de la science en continuant de l’ignorer.

Réponse d’Aimé Michel à M. Inchauspe

1) Darwin a souvent rappelé que l’idée d’évolution par filiation avait été déjà clairement exposée par Lamarck [3]. Dans une certaine mesure, Darwin admettait même l’hérédité de certains caractères acquis (cf. Ernst Mayr dans l’Évolution, ouvrage collectif, Pour la science, Paris 1978, p. 6, col. 3).

2) Darwin a proposé sa propre explication de l’évolution, explication qu’il dit expressément avoir empruntée à l’économiste Malthus : « Dans la lutte pour la vie, seul le plus apte se perpétue ». Les darwiniens actuels des diverses obédiences n’acceptent plus cette explication depuis les découvertes de la génétique. La théorie souvent admise actuellement, dite « synthétique », se fonde surtout sur les mutations et la sélection. Sous une forme plus mathématique, la génétique des populations invoque les mêmes phénomènes explicatifs, mais statistiques.

3) Ceux qui gardent mes articles savent que j’ai souvent exprimé mon admiration pour le génie de Darwin [4], qui, par une « explication » philosophique conforme aux idées de son époque, a, non pas découvert l’évolution mais convaincu ses contemporains et successeurs de la réalité de l’évolution [5]. Quant à l’explication réelle de l’évolution, Darwin ne l’a pas trouvée, et comme le dit M. Inchauspe, on n’est pas plus avancé actuellement.

Que signifie alors, en 1982, l’expression employée par M. Inchauspe « Se réclamer encore de lui (Darwin) ? »

Si c’est croire à « l’apparition successive dans le temps de formes vivantes appartenant à une même série », il me semble que ce n’est pas rendre justice à Lamarck, génie malheureux que le tout-puissant Cuvier poursuivit de sa haine et qui professa cette idée presque un demi-siècle plus tôt.

Si c’est croire aux théories modernes issues de Darwin et surtout de Morgan et Simpson, elles sont largement contestées, comme je l’ai signalé, par des esprits aussi éminents que Motoo Kimura, Grassé, Piveteau, Waddington [6]. Les difficultés de la recherche actuelle sur la théorie de l’évolution sont évidentes. On peut les résumer d’un mot : la paléontologie et la biochimie prouvent la réalité de l’évolution par filiation et cette évolution ascendante reste inexpliquée.

Si j’ai correctement compris les reproches que me fait notre aimable lecteur, il me semble donc, en définitive, que nous sommes en plein accord sur le fond des choses.

J’applaudis particulièrement à sa dernière phrase, mais en y ajoutant ceci : jamais depuis cinq siècles la science ne fut si riche d’interrogations religieuses. C’est ce que je m’efforce de montrer dans ces articles [7].

Aimé MICHEL

Texte n° 369 paru dans F.C.-E. – N° 1883 – 14 janvier 1983


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 16 octobre 2017


[1La chronique visée par le lecteur est la n° 366, Pourquoi le darwinisme n’est plus un parapluie – La « pression de sélection » comme protection contre « l’inconcevable ». Elle fait partie d’un ensemble auquel appartiennent également les chroniques n° 362, Dupont n’est pas Durand, est-ce là le secret de l’évolution ? – À propos du « Traité du vivant » de Jacques Ruffié et n° 367, Ce qui oriente l’évolution, qui le dira ? – La plus grande énigme de la nature. Toutes trois sont consacrées à la critique d’un concept clé du néo-darwinisme, la pression de sélection et se fondent notamment sur la théorie neutraliste du généticien japonais Motoo Kimura. Dans mes commentaires de ces chroniques, j’ai tenté de faire la part des choses. D’une part, la controverse opposant neutralistes et sélectionnistes s’est éteinte, chacune des théories gardant sa part de vérité (voir note 6 de la n° 366 et les notes 3 et 4 de la n° 367). D’autre part, en dépit des affirmations de certains néo-darwiniens, les objections faites par les théoriciens des systèmes complexes au mécanisme mutation-sélection sont sérieuses et montrent que les mécanismes par lesquels la vie a pu apparaitre et évoluer ne sont pas encore compris dans le détail (voir note 5 de la n° 367).

[2Je ne sais si cette remarque de M. Inchauspe vaut encore pour les lecteurs de F. C. mais elle reste d’actualité. Ils ne semblent pas si rares, en effet, les catholiques qui éprouvent encore une certaine répugnance à l’idée que leurs lointains ancêtres aient pu être des animaux. Les réactions de surprise de la presse française et internationale à la déclaration du pape François le 27 octobre 2014 au siège de l’Académie pontificale des Sciences (« L’évolution dans la nature n’est pas contradictoire avec la notion de création car l’évolution nécessite la création d’êtres qui évoluent. ») suggèrent que, pour la plupart des journalistes, l’Église catholique dans son ensemble partage ces réticences. Sans doute est-ce le résultat d’impressions un peu vagues, mais bien enracinées, fondées sur une lecture trop littérale du livre de la Genèse et sur les relations mouvementées de l’Église et des sciences au cours des derniers siècles. Pour une réflexion sur ce point, voir la chronique n° 353, Darwin contre la Bible : un combat d’arrière-garde – La Bible ne dit que deux choses sur l’origine du corps de l’homme, 09.02.2015.

[3Sur Lamarck, voir la note 1 de la chronique n° 366, déjà citée. Nous reviendrons sur « le cas Lamarck » à l’occasion d’une autre chronique.

[4D’une façon générale, il ne faut pas croire qu’Aimé Michel tienne les auteurs qu’il critique pour des imbéciles, bien au contraire. Souvent il le dit, à un moment ou un autre. Par exemple dans la chronique n° 125, Une recette pour ne pas penser, il écrit : « Darwin est un immense génie scientifique. Quand on lit la moindre de ses œuvres, on est émerveillé de sa sagacité, de son sérieux, de la masse énorme de ses connaissances, de l’aisance avec laquelle il s’y meut ». Deux autres exemples pris dans le même registre le montrent : celui de François Jacob dont il reconnait que c’est « un savant éminent, un grand esprit » (« Ce qu’il pense est le résultat d’une longue méditation qui mérite le respect et qui, de toute façon, enrichit quiconque en prend connaissance » ; chronique n° 291, Objections à François Jacob) et celui de Jacques Monod : « Votre science, monsieur le professeur, m’inspire un immense respect, ainsi que votre caractère, votre fécondité intellectuelle » (chronique n° 33, Un biologiste imprudent en physique). N’oublions pas que le chroniqueur doit s’exprimer en moins de 1500 mots et qu’il ne peut tout dire en une fois. Seuls ceux qui « gardent ses articles » pourront compléter les uns par les autres pour en approfondir le sens, en éclairer les « paradoxes et subtilités » et en éviter les excès.

[5Darwin réussit à convaincre parce qu’il « sut réduire toutes les ci-devant merveilles à un mécanisme élémentaire simple, aveugle, expurgé de tout danger métaphysique, et (ruse ultime) exactement identique au mécanisme fondamental de la société victorienne qui alors dominait le monde. » (Chronique n° 366).

[6On trouvera des précisions sur les critiques ou réserves de ces « esprits éminents » dans la chronique n° 249, Saint Hasard – La sélection naturelle et la théorie neutraliste de Motoo Kimura (23.03.2015), où il est question de Kimura, Grassé et Waddington. On pourra aussi consulter :

Pour Kimura : n° 250, Les savants comme Job – Sur le rôle du hasard et la forme d’humour sous-jacente à la nature entière (30.0.3.2015) et n° 362 citée plus haut.

Grassé : n° 131, À propos d’un cousin éloigné – L’animal d’où monte l’homme était déjà un être au visage prédestiné tourné vers les étoiles (25.06.2012) et n° 163, Des thériodontes et des hommes – Une critique du néodarwinisme par Pierre-Paul Grassé (25.03.2013).

Piveteau : note 8 de la chronique n° 291, Objections à François Jacob – L’évolution embrasse toute l’histoire de l’univers mais on en ignore le moteur (04.01.2016).

Waddington : note 1 de la chronique n° 204, L’inconscient domestiqué ? – L’univers spirituel de nos petits-enfants est totalement imprévisible (30.09.2013).

Bien d’autres noms pourraient être ajoutés, ce qui n’a rien de surprenant. Toutes les théories scientifiques sont l’objet de débats et controverses à la mesure de leur importance et de la difficulté de leur vérification, deux points sur lesquels le darwinisme se trouve haut placé. Il y échappe d’autant moins qu’il déborde largement du champ scientifique et s’élève pour certains de ses tenants au statut d’une explication globale du monde faisant l’économie d’un Dieu créateur.

[7On trouvera un bon exemple de l’affirmation que « jamais depuis cinq siècles la science ne fut si riche d’interrogations religieuses » dans la chronique n° 387, Le retour en force des grandes questions – Quand les physiciens relaient les philosophes, 18.01.2016. Aimé Michel y présente l’un des premiers livres grand public d’un jeune physicien, Paul Davies, qui s’est acquis depuis une notoriété méritée de vulgarisateur de grand talent. Ce livre, Dieu et la nouvelle physique, qui n’a jamais été traduit en français à ma connaissance, pose en effet d’entrée les quatre grandes questions du livre : − Pourquoi y a-t-il quelque chose ? − Pourquoi les choses sont-elles telles qu’elles sont ? − Pourquoi la Nature a-t-elle les lois qu’on lui voit ? − Comment l’organisation de la nature se réalise-t-elle ? Aimé Michel qui se désespérait de voir les philosophes et les théologiens se détourner de ces questions, se réjouissait de les voir reprises à frais nouveaux par des physiciens. Sa seule réserve, reprenant la fameuse distinction de Pascal dans son mémorial, était que Davies omette de signaler que le sujet de son livre est le Dieu hypothèse des philosophes et des savants, non le Dieu vivant et intérieur des croyants.

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