Chronique n° 139 parue dans F.C. – N° 1374 – 13 avril 1973

COMMENT PEUPLER LES PRISONS (*)

(De l’importance du père)

mardi 30 novembre 2010

Des centaines de milliers, peut-être des millions d’enfants dans la rue pour exiger l’abrogation d’une loi [1] S’ils ont tort, que font leurs parents pendant ce temps ? Et s’ils ont raison, qu’ont-ils fait, j’entends les parents, en acceptant cette loi ? Il paraît que 80 % des lycéens étaient dans la rue. Voilà 80 % des parents condamnés par eux-mêmes.

Résumé d’une discussion avec mes enfants sur ce problème (ils ont de neuf à quatorze ans) : si les parents ne sont pas fichus de diriger leurs enfants, pourquoi en font-ils ?

La question est posée. En attendant que les doctes y réfléchissent et les moins doctes aussi, voici l’opinion des enfants perdus, ceux qui sont en prison et qui se demandent comment ils y sont venus. Ce qui suit est l’analyse d’une très récente étude conduite pendant des années dans les prisons anglaises pour mineurs par le docteur Robert G. Andry, psychopathologiste et directeur d’un organisme d’État chargé de la réadaptation des jeunes délinquants, à Londres (a) [2]

Hasards choisis sans nécessité

Par délinquant, Andry entend « les mineurs envoyés par les tribunaux dans les maisons de détention (Remand Home), récidivistes, pour lesquels un examen psychologique a été demandé et qui n’ont été reconnus ni névrotiques, ni psychotiques, ni débiles mentaux ». En d’autres termes, ce sont des mineurs exactement semblables aux autres, sauf sur un point : ils sont titulaires de plusieurs condamnations criminelles.

Pour rechercher les causes possibles de cette situation, Andry a employé les méthodes classiques d’étude statistique. Il a pris un groupe de 80 délinquants choisis au hasard et les a comparés à un autre groupe de non-délinquants également choisis au hasard, les uns et les autres répartis en tranches d’âge égales. Il tient compte des causes d’erreur dans l’établissement de ce parallèle et définit en conséquence les critères exigés pour que les résultats obtenus soient probants (significatifs), en supposant toujours les erreurs maximales. Les parents sont examinés de la même façon [3]. Cela dit, voici les résultats obtenus.

1. Sentiments familiaux

Les statistiques montrent que les délinquants sont des mal-aimés, et plus spécialement mal aimés par le père. Parmi ces nombreux chiffres, citons celui-ci, particulièrement éloquent : 79 % des délinquants estiment que leur parent « protecteur » est la mère et 10% le père. Chez les non-délinquants, 45 % des enfants estiment que les parents sont également protecteurs, 39 % que c’est plutôt la mère et 16 % que c’est plutôt le père (n’oublions pas cependant qu’il s’agit de familles anglaises : les mœurs nationales peuvent jouer un rôle). De plus, 10 % seulement des non-délinquants croient que l’un de leurs parents leur est hostile, alors que le chiffre correspondant chez les délinquants est de 58 %. [4]

2. La communication entre parents et enfants

Les délinquants sont des enfants avec qui les parents, et (encore une fois) surtout le père, n’entretiennent aucune communication ni psychologique (échange d’idées et de sentiments) ni « environnementale » (activités communes). L’absence physique du père est un facteur particulièrement délétère : dans 87 % des cas, le père est rarement présent chez les délinquants. Ici, on touche manifestement une cause sociale. On pourra se rappeler ces chiffres en réfléchissant à l’évolution actuelle vers la dissolution du travail familial, l’enfant étant de plus en plus abandonné à des institutions ou à lui-même pendant que le père et la mère vont travailler.

Ainsi également s’explique le phénomène des gangs de banlieue. La banlieue désertée par les adultes au travail est une fabrique de délinquants. Non pas parce que les parents ne sont pas là « pour surveiller », mais parce que l’enfant, pour se développer normalement, a un besoin psychologique de leur présence active.

Autres chiffres remarquables : 20 % seulement des délinquants ont passé les dimanches de leur enfance en compagnie de leurs parents, au lieu de 86 % de non-délinquants ; presque 0 % des délinquants a passé plus de temps avec un au moins de ses parents que tout seul, alors que le chiffre correspondant chez les non-délinquants est de 72 % ! Notons encore les réponses à cette question : « Vous serait-il profitable de voir davantage votre père ? » Non délinquants : 13 %. Délinquants : 81 %.

3. Le premier âge

Ici, deux résultats curieux : 60 % des non-délinquants ont été nourris au sein plus de neuf mois, au lieu de 34 % seulement des délinquants ; les non-délinquants étaient généralement nourris à intervalles réguliers, les délinquants plutôt chaque fois qu’ils criaient : le délinquant est donc un enfant à qui l’on a appris au sein qu’il suffit de crier pour obtenir ! [5]

4. L’éducation

Encore deux chiffres significatifs : 79 % des délinquants estiment que leurs parents devraient être plus sévères, au lieu de 13 % des non-délinquants ; 10 % des délinquants et 87 % des non-délinquants sont « satisfaits » de leurs parents. [6]

5. Réactions passionnelles

Confrontés avec des situations désagréables, les délinquants et les non-délinquants ont des attitudes très différentes : 56 % des premiers se mettent en colère, contre 6 % des autres ; 14 % des premiers boudent, contre 6 % des autres.

Ces réactions passionnelles sont différentes ; toutes choses égales d’ailleurs du point de vue psychologique. Il semble donc bien que la maîtrise de la colère est un résultat de l’éducation, et que l’échec de cette maîtrise est en rapport avec la délinquance. [7].


Réformateurs ignares

6. Le choix
Andry a enfin étudié l’apparition chez les enfants de deux petits délits ne relevant pas de la délinquance proprement dite : l’école buissonnière et le chapardage. Il a trouvé des résultats presque rigoureusement identiques chez les délinquants et les non-délinquants. Par exemple, entre six et huit ans, 30 % des délinquants et 38 % des non-délinquants ont fait l’école buissonnière ; 28 % des délinquants et 29 % des non-délinquants ont chapardé. On retrouve des pourcentages relatifs comparables tout au long de l’enfance. C’est entre neuf et onze ans que les premiers de ces petits délits apparaissent le plus souvent pour la première fois. À quatorze ans, tous les enfants sans exception ont chapardé ou fait récole buissonnière au moins une fois (qui de nous le contestera ?).

Cependant, certains franchissent le pas du délit grave, d’autres pas. Pourquoi ? Les chiffres d’Andry nous en donnent une idée assez claire, et que tout commentaire affaiblirait. Ils réfutent les « méthodes pédagogiques » actuellement préconisées par des réformateurs ignares et qui tendent à enlever l’enfant à sa famille, à culpabiliser les parents, à identifier l’autorité à la répression. Les résultats d’Andry montrent au contraire que la répression naît de la démission.

Les pauvres enfants des prisons rêvent d’un père plus présent et plus sévère. Nos « réformateurs », eux, rêvent apparemment plutôt de peupler les prisons. [8]

Aimé MICHEL

(a) R. G. Andry : Delinquency and Parental pathology (Staple Press, Londres, 1971).

Les Notes de (1) à (8) sont de Jean-Pierre Rospars

(*) Chronique n° 139 parue dans F.C. – N° 1374 – 13 avril 1973. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, chap. 11 « Pêcheurs, délinquants et criminels », pp. 313-315.


[1Le mouvement lycéen du printemps 1973 contre la loi Debré touche 250 villes lors des manifestations des 22 mars et 2 avril. Il marque l’apogée de la contestation lycéenne née en 1966. Ce mouvement s’essoufflera au cours des années 1974-1976. Il repartira dix ans plus tard avec les manifestations contre la loi Devaquet qui mobilise 200 à 400 000 lycéens. A partir de 1990 les lycéens sont représentés dans des Conseils officiels et leurs droits d’expression reconnus. Ils sont reçus par le Président de la République, François Mitterrand, en novembre 1990 (200 à 300 000 manifestants) et le ministre de l’Éducation Nationale, Claude Allègre, en octobre 1998 (500 000 manifestants le 15).

[2Cette chronique prolonge la n° 118, Le roi sans dents, parue ici le 18 août 2010, où Aimé Michel rapporte les observations des éthologistes sur les primates qui montrent que « la hiérarchie sociale des chimpanzés et d’autres espèces vivant dans leur milieu naturel donne l’avantage, en les poussant aux premières places, aux individus les plus pacifiques, les plus “sages”, ceux à qui l’esprit d’agression et de violence est le plus étranger » et qu’« il existe un moyen infaillible de compromettre puis d’abolir la suprématie des pacifiques : c’est l’entassement, la promiscuité, qui détruit le groupe naturel en le dissolvant dans la cohue. » Aux « moralistes » qui seraient tentés de négliger ces faits, il rappelle simplement que nous partageons avec les animaux « toute la part instinctive de notre être, et, en ce qui concerne les animaux supérieurs et surtout les singes, une partie de nos mécanismes mentaux ».

[3Relevons au passage la simplicité et la modestie de cette approche scientifique du problème qui conduit à des résultats éclairants. Même si elles ne sont qu’un constat et n’offrent pas de solutions tant le problème à résoudre est difficile, ces études déjà anciennes auraient dû au moins alerter l’opinion et ne pas rester noyées dans le brouhaha des discours contradictoires.

[4Dans Le roi sans dents j’ai donné en note quelques indications statistiques, fournies par Jean Fourastié en 1987, montrant une constance de la délinquance depuis le début du siècle puis sa montée progressive à partir de 1970 environ. Fourastié s’en est inquiété dès le début car il en a compris les causes immédiates (qui rejoignent celles relevées ici par Aimé Michel à partir de statistiques anglaises) et les racines profondes. Voici ce qu’il écrit des causes immédiates : « Tous les psychologues, médecins, éducateurs d’enfants s’accordent aujourd’hui à dire l’importance des soins et de l’amour maternel dans la formation des hommes. Quels désordres, quels désarrois, quel malheur sont à craindre pour les enfants mal aimés ? » (Jean Fourastié, Le long chemin des hommes, Robert Laffont, Paris, 1976, p. 72).

[5C’est le sujet de la chronique n° 55, Jean-Paul au berceau ou comment fabriquer un contestaire, parue ici la semaine passée. Son sous-titre (que j’ai emprunté à la conclusion que lui donne Aimé Michel) « Certains changements sont à attendre non des autres, mais de moi » en indique la teneur. (Cette chronique et la présente ont été écrites à un an et demi d’intervalle).

[6Voici ce qu’écrit Dominique Laplane à ce propos dans un livre dont nous aurons à reparler pour d’autres raisons : « (…) on a assisté à une sorte de démission non pas seulement des parents mais de toute une génération. Elle a paru exploser en 68, mais, bien entendu, elle s’est installée beaucoup plus insidieusement. (…) Cette démission (…) joue un rôle important dans le malaise de la jeunesse qui préférerait sans aucun doute “avoir à se débarrasser (pour ainsi dire) de parents résolus que de n’en pas avoir qui soient dignes d’être mentionnés.” » (Un regard neuf sur le génie du Christianisme, 2e édition augmentée, François-Xavier de Guibert, Paris, 2006, p. 27. La citation faite par D. Laplane est extraite du livre d’Erik Erikson, Adolescence et crise. La quête de l’identité, Flammarion, Paris, 1978).

[7« Incapables de se projeter dans le temps (ignorant ce qu’ils seront demain) et de faire confiance aux leurs qui ne sont pas si proches, à un monde dont ils [les individus, en particulier jeunes] n’ont reçu aucune interprétation fiable, à une société dans laquelle ils n’ont trouvé aucun point d’appui, aucune référence sûre, ils vont éprouver une grande méfiance à l’égard du temps : “tout retard est une déception, toute attente une expérience d’impuissance, tout espoir est danger, tout plan est catastrophe.” Tout et tout de suite est leur seule revendication possible. Ils ne peuvent qu’être blessés par l’impossibilité de sa réalisation, tentés d’user de la violence pour l’obtenir malgré tout et finalement peu accessibles à la punition comme à la récompense. » (D. Laplane, op. cit., p. 28 ; la citation “tout retard etc.” est également d’Erik Erikson)

[8Si les « réformateurs ignares » ont une part de responsabilité, ils ne sont bien sûr pas seuls en cause. Les racines du mal, bien plus profondes, tiennent au désarroi de la société tout entière dont Aimé Michel se fera par la suite le témoin et l’analyste. Son contemporain Jean Fourastié le décrit en ces termes : « L’homme moyen d’aujourd’hui prend conscience du vide de son cœur et de ses mains. (…) L’homme d’aujourd’hui, et surtout l’adolescent, se caractérise ainsi par une instabilité qui le fait passer d’espoirs vagues et indéfinis (…) à la peur d’un monde immense et brutal (…). Dans ses phases de dépression, l’adolescent interprète au plus mal les innombrables informations qui lui viennent de partout (…). S’il souffre, il faut qu’il se drogue ; s’il est contrarié, il violente ; s’il pense, il ressent son vide… Ainsi commence à se dessiner la physionomie mentale d’un homme riche, sans foi et sans Dieu », privé de toute conception du monde et donc livré au désarroi (Jean Fourastié, Les trente glorieuses, Fayard, Paris, 1979, pp. 251, 253 ; récemment réédité dans la collection de poche Pluriel n° 8488). Ce diagnostic est confirmé par Dominique Laplane : « Mais la démission a une cause : une véritable déliquescence de l’identité des adultes eux-mêmes. Il ne s’agit plus seulement des parents mais de la société tout entière, de tout ce qui devrait contribuer à former la jeunesse ; l’école, l’enseignement, l’université, les pouvoirs publics, les hommes politiques. S’ils ne démontrent plus une autorité nécessaire, c’est qu’ils ne savent ni sur quoi la baser ni sur quels points et en quelle direction ils devraient l’exercer ; ils n’ont plus eux-mêmes une image crédible du monde, ils n’ont plus de points de repère. » (op. cit., p. 27).

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