Biden et les évêques

Stephen P. White, traduit par Isabelle

vendredi 2 avril 2021

© Gage Skidmore / CC by-sa

En tant que père, je suis responsable de la formation morale de nombreuses petites personnes, ayant chacune une fort penchant pour la tyrannie, ou en tous cas, pour l’anarchie. Ce devoir, au long des années, m’a rendu plus circonspect dans mes jugements sur la façon dont les autres devaient discipliner leurs propres couvées.

Savoir discipliner un enfant de manière non seulement à pouvoir avoir la paix à la maison, mais également à aider l’enfant en question à grandir et à mûrir, n’est pas facile. Parfois un enfant répond mieux à la douceur et à la compassion ; d’autres fois, il a besoin qu’on lui jette à la figure le livre de la loi. Cela dépend des circonstances. Cela dépend de l’enfant. Naviguer entre laxisme et légalisme nécessite une grande prudence, et beaucoup d’humilité.

Et l’amour, comme en tout, est le guide le plus sûr.

Je mentionne tout ceci en prélude à la question de savoir si les politiciens favorables à l’avortement comme Joe Biden devraient être excommuniés. Russel Shaw a écrit un article avec compétence sur ce sujet la semaine dernière. Je ne veux pas répéter ses paroles, si ce n’est pour vous les recommander.

Depuis lors, l’archevêque Chaput est intervenu pour qu’on refuse la communion à Biden. L’USCCB a déjà rassemblé un comité ad hoc pour étudier l’affaire. Le cardinal Gregory, en tant qu’archevêque de Washington DC., a indiqué qu’il comptait maintenir la pratique pastorale qui était en vigueur quand Biden était Vice-Président : On ne lui refusera pas la communion.

Une telle décision pastorale relève des prérogatives du Cardinal Gregory. Nous devrions présumer qu’elle est prise par sollicitude à la fois pour le communiant en question, et pour le bien de l’Église locale : Les querelles politiques sur la réception des sacrements sont très peu propices à établir l’unité et la guérison dans une église qui souffre encore de l’affaire Mc Carrick et de la démission du cardinal Wuerl.

Et bien sûr, il y a de très nombreux catholiques - dont nos évêques sont aussi responsables – qui voient une franche hypocrisie dans le fait que les évêques exercent un jugement envers les politiciens, alors que leur propre résultat collectif dans la manière dont ils ont géré la crise des abus sexuels a été si mauvais. La prudence exige que nous reconnaissions qu’exercer l’autorité de la loi est très lié à celle de la morale, et ceux qui ont trop peu de celle-ci devraient faire attention à ne pas donner l’impression qu’ils sont très impatients d’exercer la première.

Mis à part les particularités du cas Biden, les pasteurs qui agissent avec une grande sollicitude pour le bien d’un pécheur peuvent parfois traiter sans ménagement ceux qui ont été blessés par le pécheur en question, et la communauté dans son ensemble. (Il y a même une espèce de parallélisme ici avec la manière dont les réponses de certains évêques à des prêtres coupables d’abus ont montré une sollicitude admirable envers le pécheur, mais pas du tout assez envers ceux qui ont été directement blessés par ses crimes, ou pour le bien de la communauté dans son ensemble).

Nulle part la tension individualiste du catholicisme américain n’a été plus manifeste que dans la croyance omniprésente que le fait de recevoir l’Eucharistie est une affaire privée entre Dieu et moi. Recevoir la communion est une affaire profondément personnelle, mais c’est un acte fondamentalement ecclésial, et non pas privé. Ce fait est sous-jacent à tous les débats en cours à propos des politiciens catholiques et de la communion. Et cela explique pourquoi les controverses ont précédé de beaucoup l’élection de Joe Biden et risquent presque sûrement de durer longtemps après qu’il ait quitté son poste.

De plus, il n’est pas très difficile de voir pourquoi le fait de traiter des actes religieux à travers les lentilles d’une action privée, a des implications qui vont bien au-delà de la discipline sacramentelle.

L’Église parle souvent et de manière constante de l’idée d’un péché social ou structurel. Comme je l’ai écrit un peu plus tôt cette année, « La notion de responsabilité collective – de ‘péché social’ pour employer une expression très décriée – ne devrait pas être étrangère à quiconque est familier des Ecritures. Dieu nous juge en tant qu’individus, oui, mais aussi en tant que membres d’un peuple, assignant la culpabilité et jugeant des griefs, aussi bien personnels que collectifs.

Mais ici, aux Etats Unis, l’enseignement de l’Église sur le « péché social » est souvent (à tort) mis de côté comme escroquerie politique gauchiste. Pourquoi ? une raison en est que, depuis des dizaines d’années, les politiciens catholiques ont défendu et répandu l’autorisation et la prise en charge financière de l’avortement aussi bien chez soi qu’à l’étranger, avec une impunité virtuelle. Pendant ce temps, les laïcs ordinaires, hommes et femmes pratiquants sont supposés se sentir personnellement responsables de tout un tas de problèmes structurels – depuis le changement climatique, jusqu’au racisme et à l’accueil des réfugiés – questions qui vont bien au-delà de leur contrôle direct.

On a distinctement l’impression qu’il y a un certain type d’attentes et de normes pour les catholiques de base, et un autre pour les catholiques influents et bien introduits : que notre foi devrait avoir des conséquences sur la politique, mais que la politique n’a pas d’influence sur notre foi. Si les évêques sont sérieux à propos de l’urgence qu’il y a à se préoccuper du péché social, alors pourquoi ont-ils la volonté manifeste de tolérer – sans aucune conséquence ecclésiale – un soutien direct, sans ambiguïté à l’expansion d’une injustice systémique (l’avortement) qui coûte des millions et des millions de vies ?

Si les évêques ne sont pas capables de réagir et d’agir, conscients qu’un soutien direct à un mal si grave a des conséquences ecclésiales, pourquoi quiconque voudrait-il prendre au sérieux leur soi-disant urgence sur des sujets sur lesquels les catholiques individuellement ont beaucoup, beaucoup moins d’influence ? Le défi pastoral va ici bien au-delà de la Communion et de l’avortement. Il s’étend à la crédibilité du témoignage public de l’Église.

Comme je l’ai déjà dit souvent : rien n’est plus antithétique à une éthique de vie cohérente – rien ne déchire plus la « tunique sans couture » - que le soutien à l’éradication à une échelle industrielle de vies innocentes par l’avortement. C’est précisément pourquoi les évêques ont établi que l’avortement est leur souci politique le plus important. Et c’est précisément pourquoi les évêques ont mis sur pieds un comité ad hoc pour coordonner leur réponse aux défis posés par un président catholique favorable à l’avortement.

Les braves gens ne seront pas d’accord entre eux sur la ligne de conduite qui servirait le mieux le bien de l’Église et le bien des âmes. Je n’envie pas leur tâche aux évêques. Prions pour nos évêques, et pour l’Église.


Voir en ligne : The Catholic Thing

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