Barabbas : un examen de Semaine Sainte

Père Paul D. Scalia, traduit par Bernadette Cosyn

lundi 29 mars 2021

Dans leurs récits respectifs de la Passion de notre Seigneur, les quatre évangiles mentionnent tous le choix par la foule de Barabbas au détriment de Jésus. Ce choix se fait à la fin de la timide tentative de Ponce Pilate pour libérer Jésus. C’est le moment du rejet définitif du Christ par la foule et de l’adoption du mal.

L’ensemble du récit capte en quelques phrases seulement le péché humain. Pilate place d’abord devant la foule « Jésus Barabbas » (Matthieu 27:17) – ce qui signifie « Jésus, fils du père » – et ensuite Jésus, le Fils éternel du Père. La foule doit choisir, soit le véritable Fils du Père soit sa contrefaçon, la véritable ou la fausse filiation. Son choix de la contrefaçon résume notre péché.

Dans les liturgies du Dimanche des Rameaux et du Vendredi Saint, l’assemblée crie pour demander la libération de Barabbas. En jouant ce rôle dans la dramaturgie, le Peuple de Dieu accomplit une sorte de confession. Parce que nous avons effectivement choisi Barabbas. Nous avons préféré le faux fils du père au Fils de Dieu. Tout comme les Israélites ont un jour « échangé leur gloire pour l’image d’un bœuf mangeur d’herbe » (Psaume 106:20), ainsi avons-nous opté pour une pseudo filiation en place de « la gloire devant être révélée en nous » (Romains 8:18). Nous avons choisi d’être enfants dans l’esprit de Barabbas et non dans celui du Christ.

Qui est celui que nous avons choisi ? Barabbas est diversement décrit comme une rebelle, un voleur et un meurtrier. Ces accusations ne s’excluent pas mutuellement. Chacune met en lumière une dimension de notre péché. Elles s’enchaînent également parfaitement. D’abord, comme l’écrivait C.S. Lewis, « nous ne sommes pas simplement des créatures imparfaites qui doivent être améliorées ; nous sommes des rebelles qui doivent rendre les armes ». Notre revendication à l’autonomie absolue, à être notre propre loi – à être comme Dieu (Genèse 3:5) – ne peut pas exister au sein de l’ordre voulu par Dieu. C’est une rébellion ouverte.

De même, nous sommes des voleurs. Nous nous attribuons les dons et la gloire de Dieu. Tout ce que nous sommes et tout ce que nous avons est un don de Dieu destiné à être donné. Mais nous avons gardé ces choses comme nos propres possessions, pour nos propres projets et notre propre gloire. Nous nous vantons même comme si c’étaient nos propres réalisations.

Tout cela fait également de nous des meurtriers.Dieu est le reproche ultime et l’opposition à notre rébellion et à notre brigandage. Nous ne pouvons pas continuer s’Il figure au tableau. Pour préserver notre autonomie et notre Gloire, nous devons nous débarrasser de Lui. Le monde moderne est en gros cette vérité. Mais chacun de nous la vit personnellement.

Le choix entre Jésus Barabbas et Jésus-Christ correspond véritablement au choix entre instinct de conservation et don de soi. C’est le choix fondamental que notre Seigneur a exprimé à de nombreuses reprises et sur lequel Il revient peu avant Sa Passion : « Quiconque aime sa vie la perd et quiconque s’en détache en ce monde la préservera pour la vie éternelle » (Jean 12:25 ; Matthieu 16:25 ; Luc 17:33).

Barabbas est le modèle de l’homme qui aime sa vie et cherche à la préserver à tout prix. Rébellion, vol, meurtre sont seulement les différents moyens par lesquels il cherche à sécuriser son minable petit royaume. De l’autre côté, notre Seigneur – frappé, flagellé et couronné d’épines – est l’homme qui se détache de Sa vie en ce monde. Il a tout perdu : le pouvoir, les biens, la santé, la dignité, les amis etc. Cependant Il sait que cette perte n’est pas la fin mais le commencement – les semailles.

Nous avons suivi Barabbas en embrassant cet instinct de survie désordonné. Nous pourrions l’appeler fierté, mais dans notre culture ce mot implique affirmation de soi convenable et demande de reconnaissance. Bien qu’elle puisse être ces choses, le plus souvent notre fierté – cette préservation de nos vies, de notre confort et par-dessus tout de notre réputation – n’est pas noble et forte mais irritable et faible. Dans leur désir d’auto-protection, les Apôtres ont abandonné notre Seigneur. Pour sauver sa vie, Pierre a reculé devant les questions d’une servante et a renié le Christ. Pour préserver son règne insignifiant, Pilate a livré le Christ pour qu’Il soit crucifié.

Cette peur excessive de perdre notre autonomie, cette lutte pour préserver nos vies est la racine principale de tous les péchés. Nous nous déchaînons, pleins de colère, parce que nous avons le sentiment d’une menace pour notre réputation ou notre ego. Nous tentons avidement d’accumuler de plus en plus de choses pour nous protéger, pour sécuriser nos frontières. Nous paressons pour éviter Dieu et garder notre temps pour nous. Et ainsi de suite. Tout péché a cette caractéristique d’auto-protection.

Jésus-Christ est le véritable Fils du Père. Son détachement de soi est à la fois le moyen de notre rédemption et le modèle pour vivre notre filiation : « Prenant condition d’esclave, se faisant semblable aux hommes... obéissant jusqu’à la mort, et la mort sur une croix » (Philippiens 2:7-8). La conversion chrétienne permanente requiert le rejet répété de Barabbas et l’adhésion à notre Seigneur. La Semaine Sainte est le moment pour approfondir cette conversion, pour nous dédier à nouveau au véritable Fils.

« Lequel voulez-vous me voir relâcher, [Jésus] Barabbas, ou Jésus surnommé le Messie ? » (Matthieu 27:17). Par le passé, nous nous sommes prononcés pour Barabbas, afin de pouvoir vivre cette fausse filiation. Maintenant, nous nous repentons et nous nous prononçons pour le Christ afin d’être libérés et de pouvoir suivre le véritable Fils du Père et marcher sur son chemin du don de soi.


Voir en ligne : The Catholic Thing

Messages

  • Le lecteur aura relevé que ce texte mérite d’être lu avec attention : en effet, quelle personnalité inédite que ce Barabbas présenté par le P. Paul Scalia ! la référence à Mt 27,17 est nécessaire pour l’éclairer. Constat : surtout ne pas prendre les saintes Ecritures "au pied de la lettre" comme on dit, parce que soumises à interprétation. Il convient de toujours avoir à l’esprit que lectures, traductions diverses et autres paradygmes ont un rôle non négligeable dans la transmission des Evangiles. Ex. Bar Mitzva en hébreu signifie, comme on le sait, l’entrée du garçon "Bar" dans la communauté spirituelle, alors que "Bat" veut dire fille, d’où "Bat Yé’or" (Fille du fleuve), pseudonyme de Gisèle Orebi, auteur juive née en Egypte. "Abba, lamma sabactani !" se serait écrié Jésus en croix : "Abba (Père) pourquoi m’as-tu abandonné !", entre autres exemples de traductions de langues sémitiques (traductions pas toujours très heureuses et susceptibles de réajustement).

    Citation dernièrement reprise par des personnalités politiques, des écrivains etc pour expliciter disent-ils "la séparation de l’Eglise et de l’Etat", à savoir "Rendez à César ce qui est à César..." (encore une de ces phrases entrées dans la rubrique "proverbes et dictons"). Or, lisons-nous, voulant faire tomber Jésus, ses détracteurs lui demandent s’il faut payer la taxe à César... Si Jésus répondait "Non" Il serait accusé d’être l’ennemi de Rome et s’Il répondait "Oui" il passerait pour collaborateur de l’occupant. Mais Jésus a, une fois de plus, esquivé le piège :"Montrez-moi une pièce d’argent... Bon. L’effigie qui s’y trouve c’est de qui ?" "De César". "Alors, il faut rendre à César ce qui est à César..." etc... Cependant, au-delà de cette réponse, l’aspect le plus important, le sens le plus fort de ces mots ne serait-ce pas la démonstration d’une réalité à savoir que César ne tenait son pouvoir que de Dieu, le seul Tout-Puissant : "Rendez à César...", cela ne "sonne-t-il" pas comme un ordre donné par le Fils de Dieu ?....

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