BAGUETTES, PENDULES ET SOURCIERS*

lundi 1er mars 2010

Un lecteur (M. l’abbé D., de Lille), me demande ce que je pense des sourciers et de la radiesthésie. Voilà, monsieur l’Abbé, une question embarrassante. Car, d’une part, il est certain que la radiesthésie n’est pas une science. Et donc que, quand elle se déguise en science, c’est une fausse science.

Qu’est-ce, en effet, qu’une science ? C’est une démarche qui permet d’aller du connu à l’inconnu par le calcul. Elle comporte un ensemble de faits, ou plutôt de mesures, reliés entre eux par une théorie permettant de passer d’une mesure à l’autre par le calcul, et surtout de prévoir, toujours par des calculs, des faits nouveaux non encore observés, susceptibles d’un contrôle expérimental.

Certaines sciences ont beaucoup de faits et peu de théorie : par exemple, la botanique. D’autres ont beaucoup de faits et beaucoup de théorie : par exemple la physique. Une seule science n’a que de la théorie et pas de faits : les mathématiques. Mais est-ce une science ? Des études psychologiques, dont j’ai eu l’occasion de parler déjà, montrent que le mathématicien se classe, par ses démarches intérieures, non parmi les savants, mais parmi les poètes.

La radiesthésie n’offre rien à mesurer et ne peut donc exciper d’aucune théorie. Ce que certains radiesthésistes exposent souvent sous le nom de « théorie » n’est qu’un absurde verbiage fait de mots abusivement empruntés au langage scientifique : rayons, champ, ondes, etc. On ne peut rien mesurer de tout cela, et la « théorie » ne permet jamais de prévoir un fait encore inconnu.

La grotte de Cougnac

Mais d’autre part... D’autre part, je lis, par exemple, ceci dans la monumentale Préhistoire de l’art occidental (a), de M. Leroi Gourhan, professeur au Collège de France : « Cette grotte (la grotte de Cougnac, à Peyrignac, dans le Lot), fut découverte en 1949 dans des conditions singulières : un radiesthésiste, M. Lagarde, ayant pointé sur la carte l’emplacement d’une cavité importante, M. Jean Mazet entreprit, avec une équipe locale, des travaux qui aboutirent à la découverte. Les échecs de la radiesthésie dans la recherche des cavités et dans toute prospection archéologique sont si nombreux qu’on ne sait que penser des sources réelles de la découverte dans une région où les cavités ne manquent pas, mais l’inspiration de M. Lagarde a valu la connaissance d’une des cavités les plus intéressantes du Sud-Ouest. »

Il se trouve que je connais bien M. Fernand Lagarde
 [1] . Il n’est pas radiesthésiste, et doublement, si je peux dire : d’abord, il ne pratique pas professionnellement la radiesthésie. Il est ingénieur, maintenant à la retraite. Et il est le premier à tourner en dérision les prétentions scientifiques de trop de pendulistes et manieurs de baguette.

Mais je l’ai vu opérer : incontestablement, il a un don, ce qui est tout à fait différent. Et quant à la découverte de Cougnac, elle s’est déroulée dans des conditions que M. Leroi Gourhan a bien raison de trouver singulières. M. Mazet était un ami de M. Lagarde, lequel à l’époque, si je me souviens bien, habitait Toulouse. En promenant à distance son pendule sur la carte du Lot, il « sentit » une grotte très importante dont l’entrée devait se trouver en un point qu’il désigna à M. Mazet. M. Mazet alla voir et au premier regard fut convaincu qu’un tel endroit ne pouvait en aucune façon cacher une grotte.

Mais il avait eu l’occasion d’éprouver les dons de son ami. Non loin de l’endroit désigné était un site à grotte. Il le passa donc au peigne fin, ne trouva rien et fit part à Lagarde de sa déception.

– Avez-vous cherché à l’endroit exact que je vous ai indiqué ?

– Inutile, il ne peut y avoir là aucune entrée de grotte.

– Et pourtant, il y en a une. Pourquoi n’avez-vous pas suivi mes indications ? Allez voir, cela ne coûte que le déplacement.

M. Mazet y retourna et trouva l’entrée, bien cachée, de Cougnac.

Tous les utilisateurs de radiesthésie doués ont de telles histoires à raconter. Même dans la plaquette publiée par l’Union rationaliste pour réfuter la radiesthésie, je lis, pages 40 et 96, que sur 1 835 forages indiqués par des sourciers à l’administration de l’Eau et de l’Irrigation de la Nouvelle Galles du Sud (Australie), 1 479 furent couronnés de succès, tandis que sur 1 801 forages indiqués par les services géologiques, 1 607 furent couronnés de succès (b). Les géologues sont donc un peu plus efficaces.

Mais si l’on met en balance le coût des moyens mis en œuvre par eux, cette statistique semble plutôt prouver qu’il est moins cher d’utiliser les sourciers ! Dieu me garde de conseiller le sourcier plutôt que le géologue ! Les autres statistiques publiées dans ce petit livre sont en revanche accablantes pour les sourciers.

II reste que certains sourciers semblent avoir un don, qui n’est du reste jamais à l’abri de l’échec. Comment l’expliquer ? La seule tentative sérieuse d’explication actuellement existante est celle que proposa, en 1962, le professeur Yves Rocard [2] , directeur du laboratoire de physique de l’Ecole Normale Supérieure, dans un petit livre très convaincant (c). En expérimentant de bons sourciers, Rocard a pu montrer qu’ils étaient capables de déceler de très faibles variations de champs magnétiques eux aussi très faibles, à condition que la variation soit rapide. Ils fonctionnent en somme comme des magnétomètres physiologiques à gradient. Or, la circulation diffuse de l’eau dans le sol se traduit du point de vue magnétique par une anomalie locale du champ magnétique terrestre. Et donc le sourcier se promène sur cette anomalie, il ressent une variation rapide du champ magnétique.

Anomalie du champ magnétique

Et, en effet, c’est bien ainsi que les sourciers opèrent in situ : en se promenant. Il n’y a, d’ailleurs, là rien de très surprenant. La détection des champs magnétiques existe chez certains animaux, comme l’escargot. C’est peut-être en se repérant au champ magnétique terrestre que les oiseaux migrateurs trouvent leur chemin (mais ce n’est pas sûr).

Il va de soi que rien de tout cela n’explique la détection sur carte, à distance – si toutefois on la suppose prouvée, ce que beaucoup contestent. Quant à moi, puisqu’on me demande mon opinion, je dirai que rien ne m’étonne, car tout est étonnant. Le mystère est partout, en nous-mêmes et en chaque point, en chaque instant de l’univers. Mais parce que tout est mystérieux, tout doit être bien prouvé par l’expérience. Reconnaissons qu’on n’a encore guère étudié expérimentalement le don des sourciers. [3]

Aimé MICHEL

(a) Mazenod éditeur, Paris, page 255.

(b) La Radiesthésie (ouvrage collectif). Editions de l’Union rationaliste, Paris, 1956.

(c) Yves Rocard : le Signal du sourcier (Dunod. Paris, 1962).

Les notes de 1 à 3 sont de Jean-Pierre Rospars

(*) Chronique n° 108 parue dans France Catholique – N° 1343 – 8 septembre 1972.


[1Fernand Lagarde (1907-1994), ingénieur à la SNCF, se fit également connaître comme responsable (de 1968 à 1988) de la revue Lumières dans la Nuit, spécialisée dans les observations d’ovnis. Aimé Michel en fut conseiller technique et il y écrivit quelques articles. Selon Jacques Vallée (Forbidden Science Vol. II, Documatica Research, LLC, 2008), Lagarde avait appris l’usage du pendule quand il était jeune homme : « Je venais d’entrer à la SNCF. Mon chef m’apprit comment faire. Il s’en servait pour retrouver nos bobines de fil de cuivre ». Suite à leur rencontre en juin 1970, Vallée en dresse un portrait flatteur : « un homme à l’esprit clair, sûr de lui. Retraité de la SNCF, il est rusé comme un vieux paysan. (…) La révélation du séminaire pour moi fut Lagarde : un penseur solide et stable avec du bon sens et l’esprit ouvert. Il est bon de voir qu’il y a encore des gens comme lui en France. » (pp. 22 et 24).

[2Yves Rocard (1903-1992) est connu à la fois comme « père » des bombes atomiques françaises, père de Michel Rocard et investigateur de la sensibilité des sourciers. Normalien, il prépare sa thèse de docteur ès-sciences dans le laboratoire de Charles Fabry ; maître de conférences à Clermont-Ferrand puis Paris, il entre en résistance et rejoint de Gaulle à Londres. Pendant la guerre il s’intéresse entre autre aux radars. En 1945 il devient directeur du laboratoire de physique de l’Ecole normale supérieure, fonction qu’il conservera jusqu’en 1973.

En 1951 il devient responsable des programmes scientifiques qui vont conduire aux bombes A puis H. Il s’implique dans la décision de construire le radiotélescope de Nançay et l’accélérateur linéaire d’Orsay. Il s’intéresse aux ovnis mais ce sont surtout les sourciers qui, dès 1957, retiennent son attention. Il publie trois livres sur le sujet en 1962, 1981 et 1989. Selon la notice que Wikipédia lui consacre, cet intérêt « lui coûtera un fauteuil, quasiment réservé, à l’Académie des sciences qui lui reprochera ses “recherches par trop insolitesˮ ». Voir son autobiographie : Mémoires sans concessions, Grasset, 1988.

[3La conclusion prudente d’Aimé Michel reste valide aujourd’hui. On a beaucoup reproché à Yves Rocard le manque de rigueur de ses expériences qui n’ont pas été confirmées par des expériences en double aveugle. Rocard a fourni une interprétation du phénomène avant d’en prouver la réalité. Selon lui le sourcier dispose d’un système sensoriel capable de déceler de faibles variations du champ magnétique dues à la circulation de l’eau dans le sol. L’existence d’un sens magnétique est admise chez plusieurs espèces animales, notamment les oiseaux qui l’utilisent pour s’orienter, mais les mécanismes physiologiques et nerveux correspondants sont encore mal connus (voir Wolfgang Wiltschko et Roswitha Wiltschko : Magnetic orientation and magnetoreception in birds and other animals, Journal of Comparative Physiology A, 191 : 675-693, 2005).

Deux types de magnétorécepteurs sont étudiés, les uns à base de photopigments, les autres de cristaux de magnétite (pour ces derniers, voir Joseph L. Kirschvink, Michael M. Walker et Carol E. Diebel : Magnetite-based magnetoreception, Current Opinion in Neurobiology, 11 : 462-467, 2001). De tels cristaux ont été également mis en évidence chez l’homme dans les arcades sourcilières et les articulations (voir R. Robin Baker : Human navigation and magnetoreception, Manchester University Press, Manchester et New York, 1989). Cette possible sensibilité magnétique ne prouve évidemment pas la réalité de la radiesthésie mais peut contribuer à dépassionner un peu le débat.

Messages

  • Bonjour,
    J’ai lu avec grand intérêt votre article. Mais j’ai une autre interrogation par rapport à la radiesthésie que celle de débattre sur sa validité et sur ses fondements scientifiques. Certains milieux catholiques prétendent que ce don que certaines personnes possèderaient et d’autres non serait lié à des esprits malins. Cette question est me semble-t-il beaucoup plus grave. Lorsqu’il s’agit de trouver de l’eau l’échec est sans conséquence. Lorsque la radiesthésie s’applique au corps humain via des magnétiseurs et guérisseurs divers, l’enjeu devient beaucoup plus important. Que pensez-vous de cette affirmation selon laquelle ces dons pourraient venir du Mauvais ?

    Voir en ligne : BAGUETTES, PENDULES ET SOURCIERS

  • Il en est ainsi de tous les dons !

    Et aussi de toutes les tares !

    Charles

  • pour Mr Gilbert Bayon :
    Vous avez bien raison de vous méfier !
    Dans le doute, je propose de bruler tous les sourciers sur des bûchers !
    Jean-Michel S.

  • "Mais parce que tout est mystérieux, tout doit être bien prouvé par l’expérience", dites-vous. Après tout le scientisme est une croyance comme une autre...sauf qu’elle est à mon sens plus naïve que toute autre, car nous la professons sans même nous en rendre compte... Quoi qu’il en soi, il me semble que cet impératif si catégoriquement exprimé devrait être fortement nuancé. Ou alors, tirez toutes les conséquences : renoncez à la foi !

  • Le titre de FRANCE CATHOLIQUE EST BAGUETTES-PENDULE-ET-SOURCIER

    C’est là que je veux intervenir :
    Car le pendule a pour autre nom : la radiesthésie. C’est un pouvoir occulte !...Cette pratique est formellement défendue aux prêtres. On peut lire cette interdiction : qui a été formulée par Pie XII, ( lire sur le site CLERUS)

    INTERDICTION RADIESTHESIE
    http://www.clerus.org/bibliaclerusonline/pt/bxu.htm

    Pie XII 1942

    26 mars 1942 t Décret interdisant aux clercs les consultations de radiesthésie
    en vue de deviner des événements et des circonstances concernant les personnes.
    Après avoir attentivement examiné les inconvénients découlant, au grand dommage de la religion et de la vraie piété, des consultations de radiesthésie données par des membres du clergé, en vue de découvrir des événements et des circonstances touchant les personnes, et considérant les canons CIS 138-139, § 1, du Code de Droit canonique qui interdisent aux clercs et aux religieux ce qui messied à leur ministère et à leur dignité, ou ce qui pourrait nuire à leur autorité, la Suprême Congrégation du Saint-Office arrête ce qui suit, sans toutefois que son décret entende toucher aux questions scientifiques concernant la radiesthésie.
    Elle charge donc les Ordinaires des lieux et les supérieurs des religieux d’interdire strictement à leurs clercs et à leurs religieux de se livrer à aucune des pratiques de radiesthésie qui se rapportent aux susdites consultations.
    Il appartient donc à ces mêmes Ordinaires et supérieurs religieux, s’ils le jugent nécessaire et opportun, de joindre à cette interdiction des menaces de sanctions pénales.
    Que si quelque clerc ou religieux, enfreignant cette interdiction, se rendait coupable de récidives ou occasionnait de graves difficultés ou du scandale, ce cas devrait être déféré au Suprême Tribunal du Saint-Office.
    17 avril 1942 » Décret concernant la censure préalable des livres de piété.
    Assez souvent on soumet à cette Suprême Sacrée Congrégation du Saint-Office de pieux opuscules et des formules de prières qui, tout en étant exempts d’erreurs, contiennent cependant certaines choses qui sont peu conformes à la véritable piété chrétienne, et qui introduisent des formes insolites de culte ou de dévotion en
    7 D’après le texte latin des A. A. S., 34, 1942, p. 148 ; cf. la traduction française des Actes de S. S. Pie XII, t. IV, p. 335.

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