Traduit par Charlotte

Autrement dit

par Robert Royal

mercredi 17 janvier 2018

J’ai traduit en anglais trois livres et plusieurs essais de différentes langues. Je le mentionne parce que, si vous n’avez pas fait un tel travail, vous n’apprécierez probablement pas pleinement comment même des expressions simples peuvent être difficiles à rendre d’une langue à l’autre.

Les prières peuvent être particulièrement difficiles. Comme la Bible elle-même, le langage religieux est chargé de significations multiples qui transcendent souvent notre capacité à analyser. C’est exactement ce à quoi on s’attend étant donné que le Dieu chrétien parle à la fois aux âmes les plus simples (c’est-à-dire nous tous, à un certain degré) et révèle des choses à son sujet (en premier lieu la Trinité) qui ont torturé les grands philosophes et les grands mystiques depuis des millénaires.

C’est une source du pouvoir du langage religieux. Comme la poésie, la langue religieuse ne cesse jamais de nous parler précisément parce qu’elle peut porter une signification si variée. Une fois que vous commencez à la regarder attentivement, elle est inépuisable.

Ce qui nous amène aux débats récents sur les changements dans la traduction du Notre Père. Pour diverses raisons, ayant trait à ma jeunesse en partie gaspillée, je dis chaque jour des parties du Rosaire en grec, latin, italien, français, allemand et espagnol – quelquefois même un peu en portugais. (Je ne le recommande pas, à moins que vous n’ayez une raison spéciale.)

La plupart des langues interprètent à juste titre le passage contesté comme disant « ne nous induis pas en tentation : - l’espagnol et le portugais étant différents [disent] : « Ne nous laissez pas tomber dans la tentation » (no nos dejes caer en tentación). Les français demandaient à Dieu de ne pas les « soumettre » à la tentation (fondamentalement la même chose que le grec d’origine) – maintenant ils l’ont changé pour « Ne nous laisse pas entrer dans la tentation. »

Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de modifier les mots maintenant familiers de la prière chrétienne la plus importante. Mais le pape François a eu raison de faire remarquer la phrase – et d’indiquer qu’elle a besoin d’une réflexion sérieuse pour essayer de comprendre ces paroles mystérieuses de Jésus Lui-même. En fait, l’étrangeté même peut être une invitation à regarder plus loin que nous ne l’aurions fait autrement.

Cependant, je me soucie beaucoup plus ces jours-ci de ce que les traductions anglaises de prières glissent dans ce qui pourrait être appelé une sorte de flou émotionnel. Cela arrive à la messe. Mais je le vois surtout dans la prière du matin et du soir. Vous ne le remarquerez peut-être pas si vous récitez la Liturgie des Heures en anglais. (J’ai peut-être tort à ce sujet, mais on me dit qu’il n’y a toujours pas de traduction définitive.)

La plupart du temps, je lis ces deux Heures en latin (encore une fois, seulement pour des raisons personnelles). Mais j’utilise l’anglais quand je suis pressé. L’application Universalis est un moyen pratique de les consulter tous les deux.

Aller de l’un à l’autre vous amène souvent à vous arrêter net, parce que le latin tend à parler concrètement du péché, de la rédemption, et de la miséricorde d’une manière étonnamment verticale, très nécessaire, à mon avis, à une époque où une grande partie de nos vies – même notre culte religieux – est nettement horizontale.

Ceci est très évident, surtout pendant l’Avent. Si une période de l’année nous rappelle que Dieu « descend », pour parler métaphoriquement, pour devenir l’un de nous tout en restant l’éternelle seconde personne de la Trinité, c’est cette période-là.

Voici quelques exemples, pas exactement pris au hasard, mais ils pourraient l’être parce que la différence des idées soulignées entre les deux langues est tout à fait flagrante.

Si vous lisez aujourd’hui la prière du matin, la première prière/intercession est la suivante :

Le Christ vient, le jour est proche :

Dans notre Eucharistie aujourd’hui, réjouissons-nous à l’avance avec espoir et joie.

Père de la lumière, nous Vous louons !

Il n’y a rien de mal dans cette prière. Elle met l’accent sur des sentiments positifs, approche contemporaine de la Foi – joie, espoir, lumière, etc.

Mais si vous lisez le latin, l’accent est tout à fait différent :

Seigneur Jésus, qui êtes venu sauver les pécheurs,

Défendez-nous contre toute Résistance à la tentation.

Venez, Seigneur Jésus.

(Christe Domine, qui peccatores salvare venisti,/ nos ab omni tentationum adversitate defende.)

Je donne ici une traduction littérale pénible que vous n’utiliseriez pas comme prière quotidienne. Mais il n’est pas difficile de voir la différence principale ; cette version nous rappelle pourquoi le Christ est venu dans le monde : non pour nous remonter le moral (pour ainsi dire), mais pour sauver les pécheurs (nous tous) et pour nous aider à éviter les tentations de péché.
La prière suivante en anglais est celle-ci :

Alors que nous entendons aujourd’hui les Ecritures annoncer la venue du Fils,

Que nos esprits et nos cœurs soient touchés par votre parole.
Père de la lumière…

Encore une fois, pris à part, il n’y a rien de mal et beaucoup de bon, parce que ce n’est pas assez – comme les intellectuels sont parfois tentés de le croire – d’étudier les Ecritures d’une façon abstraite ; elles doivent faire partie de notre pensée et de nos sentiments. Mais remarquez : rien de spécifique qui devrait nous toucher n’est mentionné si ce n’est la parole en général.
Le latin (avec lequel je ne vous ennuierai plus) a des dimensions à la fois objectives et subjectives. :

Vous qui, nous le croyons, viendrez visiblement pour juger,

Montrez en nous le pouvoir de votre salut.

Venez…

Encore un seul autre passage :

Alors que nous recevons le Corps et le Sang de votre Fils,
Puissions-nous être guéris et rafraîchis par votre amour.

Père de la lumière…

Amour qui guérit et rafraîchit – tout cela est bon. Mais le latin a plus de substance :

Accordez-nous, par le pouvoir de l’Esprit, de garder les préceptes de votre loi,

Afin que nous puissions être prêts pour votre venue dans la charité.

Venez…

Comme je le disais, il ne semble pas qu’il y ait de traduction officielle – ou il y en a deux, me disent quelques-unes de mes sources. On peut trouver une version plutôt littérale en anglais si on la cherche. Mais il est raisonnable de s’inquiéter que les gens exposés uniquement à la version anglaise plus vague, soient encouragés à penser et à agir surtout dans les termes de notre monde aisé et confortable.

Pendant ce temps, les chrétiens et autres croyants sont martyrisés et persécutés dans le monde entier ; il y a des guerres et des rumeurs de guerres ; la pauvreté, la solitude, la négligence, la violence, la dureté de cœur, le narcissisme. Tout cela est tissé dans le tissu de la condition humaine déchue. Nous avons toujours besoin d’un Dieu fort pour nous libérer.
Tout ceci – en plus de la joie apportée par la miséricorde de Dieu et la rédemption – est une réalité, et devrait donc être devant nos yeux quand nous prions.

Venez…

18 décembre 2017

Source : https://www.thecatholicthing.org/2017/12/18/in-other-words/

Image : La prière du Seigneur par James J. Tissot, c. 1890 Musée de (Brooklyn)

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