Amour et valeur

Fr. Paul D. Scalia, traduit par Vincent

jeudi 16 juillet 2020

L’âme chrétienne accepte la Croix par un artiste inconnu, 1630.
[Museo del Prado, Madrid]

« Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi » (Mt 10, 37). Qu’est-ce qui est le plus choquant dans cette déclaration ? Que l’homme Jésus, un simple charpentier d’une ville marécageuse, exige que nous l’aimions plus que même nos plus proches parents ? Ou que Jésus, le Fils de Dieu éternellement engendré, implique que nous pouvons être dignes de Lui ?

Les deux sont choquantes et doivent l’être. La première heurte cependant notre façon de penser naturelle au point que nous n’apprécions pas suffisamment la seconde. Et c’est la seconde qui fournit la clé du passage.

Être digne de lui semble une absurdité. À strictement parler, nous ne pouvons être dignes de Dieu. Seul Dieu est digne de Dieu. Et pourtant, contrairement à certaines de ses autres déclarations, notre Seigneur ne dit pas cela comme une hyperbole ou une figure de style. Nous ne devons pas nous arracher les yeux, nous couper les mains ou détester nos mères et nos pères. (cf. Mt 5, 29-30 ; Lc 14, 26). Mais nous devons être - ou être rendus - dignes du Christ.

Ceci est la vérité, simple et étonnante, sur la grâce de Dieu. Par grâce, Il nous donne une participation à Sa propre vie, faisant de nous des « participants de la nature divine » (2 P 1, 4). Nous décrivons la grâce comme déifiante. Son pouvoir et son but ne sont pas simplement de faire de nous des hommes meilleurs, mais de nous diviniser, de nous donner la capacité d’aimer comme Dieu aime et - aussi choquant que cela puisse paraître - d’être dignes de Lui. En effet, tel est le but et le scandale de l’Incarnation : « Le Fils de Dieu est devenu homme afin que nous devenions Dieu » (Saint Athanase).

En tant que tels, nous trouvons des prières pour la dignité tout au long de notre foi. Saint Paul écrit aux Thessaloniciens : « À cette fin, nous prions toujours pour vous, afin que notre Dieu vous rende dignes de Son appel » (2 Th 1, 11). Le chapelet se termine par la demande que nous soyons rendus dignes des promesses du Christ. La collecte [prière d’ouverture] pour la fête du Sacré-Cœur nous demande de même que nous... puissions être rendus dignes de recevoir une mesure débordante de grâce.

Ce n’est pas simplement de la poésie ni de la métaphore, mais l’appel à ce que Dieu Lui-même désire. Sa grâce nous a donné une part de Sa vie ; nous demandons la grâce supplémentaire de vivre d’une manière qui en soit digne. Soit Sa grâce a ce pouvoir, soit nous prions pour une absurdité.

Si nous pensons à la foi en termes naturels - comme une simple aide à vivre une vie épanouissante dans ce monde - alors les paroles de notre Seigneur dans l’Évangile d’aujourd’hui ne sont pas seulement erronées, mais vraiment offensantes. Mais lorsque nous apprécions le don de la grâce - qu’Il nous élève pour participer à Sa vie - alors Ses paroles apparaissent comme tout à fait raisonnables. Ce ne sont pas des commandements extrêmes, mais la conséquence logique de la grâce.

Vivre selon la grâce nécessite une réorganisation radicale de nos amours : « Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi. » Si nous voulons aimer comme Dieu aime (ce que la grâce nous donne la capacité de faire), alors nous devons L’aimer d’abord, au-dessus et même parfois contre nos amours naturels les plus importants.

Tous les autres amours doivent céder à l’amour divin. Si nous plaçons l’affection ou la loyauté humaine avant la grâce du Christ - ou même à égalité -, alors nous avons perdu la perspective surnaturelle. Nous avons commencé à Le considérer d’un point de vue humain (cf. 2 Co 5, 16).

Plus encore, la vie de la grâce exige le renoncement à nous-mêmes : « Quiconque ne prend pas sa croix pour me suivre n’est pas digne de moi. Celui qui veut gagner sa vie la perd, et celui qui perd sa vie à cause de moi la gagnera. » Cela se résume à ceci : tirons-nous notre force de nous-mêmes ou de Sa grâce ? Trouvons-nous notre valeur en nous-mêmes ou dans Sa grâce ? Prendre la croix et perdre nos vies signifie transférer notre force et notre valeur de nous-mêmes à Lui.

La vie de la grâce requiert également de la réceptivité. En effet, c’est le but de l’abnégation chrétienne. Le renoncement et le renoncement à soi n’existent pas pour eux-mêmes. Nous les pratiquons pour créer un espace pour Dieu, pour libérer les passages de l’âme pour l’écoulement de Sa grâce. Nous nous vidons d’orgueil et d’autosuffisance pour avoir de la place pour Le recevoir. Sa grâce nous vient librement, mais son efficacité dépend de notre volonté de recevoir et de répondre.

Par conséquent, après avoir parlé de renoncer, notre Seigneur parle de recevoir : « Celui qui vous reçoit me reçoit. » Recevoir signifie accepter un cadeau non pas selon nos propres critères et exigences mais comme il est donné. « Quiconque reçoit un prophète en sa qualité de prophète recevra une récompense de prophète. » Avoir nos propres exigences ou attentes de la grâce de Dieu constitue un obstacle à son œuvre en nous. Nous Le recevons selon Ses conditions, ou pas du tout.

La prière de l’apôtre n’est pas vaine : « Afin que notre Dieu vous rende digne de Son appel. » Par Sa grâce, Dieu nous rend dignes de lui, participants de Sa propre nature divine. C’est un magnifique cadeau. La tâche qui l’accompagne est de reconnaître le don – « Chrétien, reconnais ta dignité ! » (St. Léon) - et « pour mener une vie digne de l’appel » (Ep 4 : 1).

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À propos de l’auteur

Le Père Paul Scalia est prêtre du diocèse d’Arlington, Virginie, où il sert comme vicaire épiscopal pour le clergé. Son nouveau livre est That Nothing May Be Lost : Reflections on Catholic Doctrine and Devotion (« Que rien ne se perde : Réflexions sur la doctrine et la dévotion catholiques ».


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