Chronique n° 34 parue dans F.C. – N° 1275 – 21 mai 1971

AUGUSTE COMTE ET LE PÈRE NOËL (*)

par Aimé Michel

lundi 27 septembre 2010

Le courrier que me vaut cette chronique m’a révélé l’extraordinaire survivance, dans le public cultivé de notre pays, des idées du XIXe siècle concernant la science. Aussi étonnant que cela paraisse, les catholiques français eux-mêmes sont souvent encore tout imprégnés de scientisme. Une proportion non négligeable d’entre eux tiennent toujours la science pour cette part privilégiée de la connaissance que vient confirmer le calcul. Ils persistent à l’imaginer, disciples lointains et inattendus d’Auguste Comte, comme une majestueuse cathédrale égale en projet à la nature elle-même et dont les fondations mathématiques supportent la physique, laquelle supporte la chimie, laquelle supporte la biologie, laquelle supporte les sciences humaines [1].

Qu’est-ce que la connaissance scientifique ?

Il faut l’avouer : c’est une entreprise quasi désespérée que de tenter d’expliquer dans le pays de Descartes en quoi l’esprit scientifique moderne n’a plus rien à voir avec ce schéma flatteusement rationaliste, ou, plutôt, combien le rationalisme contemporain est à la fois plus ouvert, plus sûr de lui et plus prudent. Comme on a pu le voir avec Monod, l’illusion scientiste persiste même chez certains savants, et il est curieux de constater que cette illusion est d’autant plus tenace que leur spécialité est plus éloignée des mathématiques. Chez les physiciens, qui se heurtent depuis un demi-siècle à d’inextricables difficultés mettant en cause les fondements mêmes de la connaissance scientifique, il y a longtemps que l’illusion est dissipée.

Mais alors, qu’est-ce au juste que la connaissance scientifique ? Je citerai ici le prix Nobel de physique américain Richard Feynman : en science, on appelle « connaissance » tout ce qui permet une prévision chiffrée [2]. Ou, si l’on préfère, tout dispositif permettant de prévoir par le calcul des résultats que l’expérience vient confirmer.

Par exemple, la formule de Rayleigh permet de calculer certaines propriétés des étoiles, et l’observation vient confirmer, chiffres à l’appui, la prévision donnée par la formule. Ou encore, la mécanique permet de calculer à l’avance la date des éclipses, et les éclipses sont au rendez-vous.
Feynman donne, selon son habitude, une illustration amusante de sa définition : « Ce qui, dit-il en substance, me permet de classer l’histoire parmi les sciences, c’est que, après avoir feuilleté une dizaine de livres consacrés à, disons, Napoléon, je peux prévoir à coup sûr que la plupart des autres livres que je lirai par la suite sur le même personnage diront qu’il est né en 1769 : c’est de la prévision calculée. Il se trouvera sans doute quelque auteur aberrant pour dire que Napoléon était en réalité Cagliostro, et dans ces cas exceptionnels ma prévision se verra démentie, mais la prévision scientifique n’est qu’une probabilité plus ou moins grande, comportant des marges d’erreur elles aussi prévisibles par le calcul. »

Un physicien avec qui nous discutions cette définition nous faisait remarquer qu’aux yeux du savant moderne, le père Noël est une excellente hypothèse scientifique, puisqu’elle permet de prévoir de façon à peu près infaillible la date où l’on recevra des cadeaux.

On remarquera que cette conception de la science restitue pleinement à la métaphysique la question de savoir si une hypothèse donnée correspond vraiment à la réalité, à une quelconque réalité. Non seulement le savant de 1971 ne se pose pas cette question dans le cadre de sa recherche (quitte à se la poser bien plus que ses aînés du siècle dernier dans ses méditations philosophiques), mais il déclare en toute occasion que c’est là une préoccupation qui ne relève pas de la science. La science est (et n’est que) une collection de faits et de mesures intégrés dans les structures de calcul.
Dans mon enfance, on m’enseignait que la représentation du système solaire donnée par Ptolémée était fausse, et que la vraie représentation était celle de Copernic-Képler. L’astronome actuel, lui, déclare que le modèle de Copernic présente une meilleure cohérence avec les lois générales de la mécanique. Il est plus simple et plus pratique, il donne des résultats plus précis, Mais il n’est ni plus ni moins vrai que le système des épicycles.

Dans une certaine mesure, les savants actuels paraissent donc plus sceptiques que leurs aînés. En fait, il ne s’agit nullement de scepticisme, mais d’une intelligence plus réaliste de la vraie nature des choses. Même du point de vue philosophique, le savant de 1971 est plus savant que l’épigone attardé d’Auguste Comte et de Descartes, puisqu’il a dépouillé une connaissance illusoire.

Science et mystère

S’il a cessé d’affirmer que la science découvre l’ordre réel des choses, c’est qu’il est plus conscient de l’infini mystère qui l’entoure et auquel participent son corps et sa pensée. Il a appris la prudence et la modestie. La fameuse boutade de Montesquieu : « J’aime les paysans car ils ne sont pas assez savants pour raisonner de travers » [3] , s’applique de moins en moins au savant moderne, car la méthode même de la science lui apprend à se méfier de la science.

On ne saurait douter que c’est à sa familiarité avec de telles méthodes que le savant moderne doit d’être plus que son aîné ouvert à la pensée religieuse (même lorsque l’idée qu’il se fait de la religion le persuade de son irréligion). Il se dit volontiers matérialiste, athée, etc. Mais il s’interroge sur l’insertion de son être dans l’ordre des choses, sur la signification de cet ordre, sur la nature et l’avenir de la pensée, sur vingt autres problèmes d’essence religieuse. Et comme je le montrerai par quelques exemples dans de prochaines chroniques [4], sa réflexion peut aller très loin, plus loin qu’on n’alla jamais par les seules lumières de la raison.

(*) Chronique n° 34 parue dans F.C. – N° 1275 – 21 mai 1971. Reproduite dans La clarté au cœur du labyrinthe, chap. 21 « Scientisme, matérialisme, réductionnisme », pp. 522-524.

Les Notes de (1) à (4) sont de Jean-Pierre Rospars.

Deux livres à commander :

Aimé Michel, « La clarté au cœur du labyrinthe ». 500 Chroniques sur la science et la religion publiées dans France Catholique 1970-1992. Textes choisis, présentés et annotés par Jean-Pierre Rospars. Préface de Olivier Costa de Beauregard. Postface de Robert Masson. Éditions Aldane, 783 p., 35 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.

Aimé Michel : « L’apocalypse molle », Correspondance adressée à Bertrand Méheust de 1978 à 1990, précédée du « Veilleur d’Ar Men » par Bertrand Méheust. Préface de Jacques Vallée. Postfaces de Geneviève Beduneau et Marie-Thérèse de Brosses. Edition Aldane, 376 p., 27 € (franco de port).

À payer par chèque à l’ordre des Éditions Aldane,
case postale 100, CH-1216 Cointrin, Suisse.
Fax +41 22 345 41 24, info@aldane.com.


[1Le lien avec le réductionnisme est explicité dans la chronique n° 340, Il faut tourner sept fois sa langue, dans La clarté au cœur du labyrinthe, chapitre 22, pp. 566-568. Le disparate de la science est également souligné par Jean Fourastié. Nos ancêtres, écrit-il, « pensaient poser les premières marches d’un escalier indéfini, que les générations successives élèveraient progressivement avec les mêmes méthodes, les mêmes outils, les mêmes concepts. Or, voici que nous nous trouvons, non pas au sommet d’une majestueuse pyramide, mais en présence d’un fourmillement de constructions disparates, à peu près aussi irrégulières que la ville de New York, où des gratte-ciel de deux cents à trois cents mètres voisinent avec des bicoques de deux étages. Et dans l’ensemble ce sont les sciences physiques qui sont les grands buildings. Les sciences sociales, loin de reposer, comme il était prévu, sur la forte plate-forme constituée par les sciences physiques reposent misérablement à même le sol et forment les bas quartiers. » Ce disparate « engendre dans le monde actuel une profonde démoralisation des esprits. Ne trouvant pour expliquer l’univers et sa présence sur la terre aucune directive simple, (…) chaque homme vivant se crée une philosophie personnelle (…). Ces philosophies incomplètes et incorrectes, mais tenaces, sont responsables des inquiétudes, des oppositions et des revendications que nous voyons sans cesse dégénérer en anarchies à l’intérieur des nations, et en tensions internationales. » (Idées majeures, pp. 151-152, Gonthier, 1966).

[2Dans La nature des lois physiques (trad. par H. Isaac et J.-M. Lévy-Leblond, Laffont, 1970 ; chap. 7) R. Feynman écrit : « Je vais maintenant discuter des moyens de chercher une nouvelle loi. En général, on utilise le processus suivant. On commence par deviner. Puis on calcule les conséquences de notre conjecture, pour voir ce qu’impliquerait cette loi si nous avions deviné juste. Puis on compare le résultat des calculs avec la nature, grâce à l’expérience, on compare directement avec l’observation, pour voir si ça marche. Si ça ne s’accorde pas avec l’expérience, c’est faux. Dans ce simple énoncé repose la clé de la science. La beauté de la conjecture n’y change rien – l’intelligence ou la personnalité de celui qui a deviné n’y change rien – si ça ne s’accorde pas avec l’expérience, c’est faux. (…) et quand je dis “Si ça ne s’accorde pas avec l’expérience, c’est faux”, je sous-entends après vérification de l’expérience, des calculs, après que le résultat a été frotté dans tous les sens un certain nombre de fois pour être sûr que les conséquences sont les conséquences logiques de la conjecture et qu’en fait les résultats ne s’accordent pas avec une expérience très soigneusement vérifiée ». Ce sont les trois phases classiques de la méthode expérimentale selon Claude Bernard (voir J. Fourastié, Les conditions de l’esprit scientifique, Gallimard, 1966).

[3Cette célèbre citation est extraite de Mes pensées, un recueil de réflexions écrites entre 1727 et 1755, année de la mort de Montesquieu. Le manuscrit en trois tomes se trouve à la bibliothèque de Bordeaux qui en fit l’acquisition en 1939. On peut lire ce recueil, publié pour la première fois aux environs de 1900, dans les œuvres complètes de Montesquieu publiées dans La Pléiade (Gallimard, 1949-1951) et dans L’intégrale (Le Seuil, 1964).

[4Je n’identifie pas parmi les « prochaines chroniques » de 1971 celles qui illustrent directement ce propos. Par contre, à des dates ultérieures, on peut citer les chroniques n° 387, Le retour en force des grandes questions (in La Clarté, chap. 1, p. 63) en 1984, et n° 432, Les savants ne peuvent plus affirmer l’absurdité du monde (chap. 16, p. 443) en 1987. En tout état de cause, toutes les chroniques d’Aimé Michel ou presque font de la science un « cinquième évangile » et du scientifique un grand pourvoyeur de questions religieuses, « même lorsque l’idée qu’il se fait de la religion le persuade de son irréligion ». Comme l’écrit de son côté Jean Fourastié à la même époque : « Le temps n’est plus où la majorité des philosophes mettaient leur espoir dans la fin des religions (…). Aujourd’hui, tous les intellectuels sentent le mystère formidable qui nous entoure et l’insignifiance des explications qui nous sont fournies. (…) La physique n’annule pas la métaphysique ; elle n’en détourne pas. (…) Elle informe de plus en plus l’homme de sa condition tragique. » (J. Fourastié, Lettre ouverte à quatre milliards d’hommes, Albin Michel, Paris, 1970).

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