Chronique n° 231 parue dans France Catholique-Ecclesia – N° 1517 – 9 janvier 1974

ACHEVER LA CRÉATION ?

Le chaos des espaces infinis représente le domaine de notre liberté future

lundi 17 novembre 2014

Depuis trente ans (eh ! oui, tant que cela !) n’être pas « engagé », c’est soit frivolité, soit irresponsabilité, soit égoïsme. Et il n’est d’engagement que dans le quotidien. Il faut être toujours prêt à voler là où se passent les choses pour y prendre parti. Il n’est de réflexion sérieuse et respectable qu’à propos de l’actualité.

J’ai quelquefois essayé de montrer l’irréalité de cet engagement-là : que l’actualité est toujours un effet retardé de causes anciennes, voire très anciennes, généralement aussi lointaines dans l’espace que dans le temps, donc tout à fait indifférentes aux manifs, défilés, pétitions et fracas divers ; que ma personne vivante ne modifie réellement quelque chose, encore n’est-ce pas toujours sûr, que dans un futur où je ne serai plus ; qu’enfin, être véritablement engagé, c’est laisser une trace, et non pas lancer des pétards. Depuis qu’on a pu toucher du doigt (par l’enquête sociologique et psychologique) la part culturelle de la personnalité, on ne doit jamais penser à Bach, à Dante, à Kepler, à Galilée, à Gauss, aux grands hommes qui ont véritablement fait l’humanité, sans évoquer aussi avec respect les parents ou maîtres inconnus qui, peut-être, cent ans avant eux, ont déclenché le je ne sais quoi de créateur d’où ils sont nés. Ceux-là, ces inconnus, oui, ont laissé une trace. Quant aux grands hommes eux-mêmes, quand parfois, très rarement comme Dante, ils ont été dans l’actualité, ce fut pour n’y jouer aucun rôle ! Leur seule actualité reste les siècles où ils ne sont plus [1].

Il n’y a rien d’actuel dans ce que je vais dire. Pourtant, beaucoup de grands esprits y réfléchissent en silence, y pressentant une signification immense, quoi qu’ils ne voient pas encore laquelle.

L’ordre de la microphysique

Comme on le sait, la microphysique, sur quoi repose tout l’univers matériel, semble être l’empire des chiffres : on l’appelle pour cette raison quantique. C’est que tout y paraît discontinu, comme la suite des nombres [2]. Depuis le début du siècle, chaque progrès a été marqué par une réduction aux chiffres. Les difficultés qu’on rencontre présentement s’expriment toutes en termes de chiffres qu’on ne parvient pas à relier entre eux.

Ce monde des chiffres, peut-être inépuisable, est évidemment d’une extraordinaire rigidité. Même quand on ne peut l’aborder que par le biais du hasard, il a la rigidité sans égale de la statistique. Quand on regarde l’univers à sa plus petite échelle accessible, il est comme réduit à une structure. Et cette structure est rigoureuse, indéfiniment monotone, identique à elle-même. Rien n’en peut donner une image, si ce n’est le cristal, qui est précisément le seul objet reproduisant à notre échelle une structure microphysique.

Pourtant, le monde de la microphysique enfante des phénomènes de moins en moins rigides à mesure que leurs dimensions augmentent. Toute rigidité a disparu au niveau que nous révèlent nos sens. Ce que nous voyons est bel et bien un effet de lois microphysiques invisibles et pourtant nous ne voyons que désordre et chaos (si l’on excepte l’univers vivant). Une rivière est un chaos, une montagne est un chaos, un caillou, s’il n’est pas de pur cristal, est un chaos. Et quand nous imposons à ce chaos un ordre sorti de notre esprit, par exemple, en construisant la Grande Pyramide ou la cathédrale de Reims, nous voyons cet ordre retourner lentement, mais inexorablement, au désordre : les angles s’effritent, le temps, seconde après seconde, impose ce que nous appelons « vétusté », qui est destruction de l’ordre.

Un certain ordre se laisse encore percevoir dans les choses vues de très loin : les astres, systèmes planétaires, galaxies. Mais c’est un ordre mou, lâche. Il n’y a pas deux étoiles, pas deux galaxies rigoureusement identiques (comme sont identiques deux atomes de chlore ou deux molécules de sulfate de fer). Et à la dimension supérieure, l’ordre tend à disparaître tout à fait : les systèmes de galaxies sont informes, les métagalaxies ont l’inconsistance d’un brouillard. Tout semble indiquer qu’aux très grandes dimensions, il n’y a plus aucune structure, c’est le parfait désordre.

En résumé : l’ordre est une particularité de l’infime ; il disparaît aux dimensions supérieures.

Je n’ai pas parlé jusque-là de la vie qui, dans ce tableau, n’obéit pas à la règle, ou plutôt y obéit d’une façon singulière, unique. La vie, a-t-on pu dire par manière de paradoxe, est une propriété du carbone. Il est vrai que la substance vivante ne peut se constituer qu’en raison des propriétés providentielles de l’atome de carbone. J’ai écrit plus haut que le cristal est le seul objet reproduisant à notre échelle une structure microphysique : en fait, les êtres vivants sont l’autre famille d’objets qui manifestent à notre échelle les structures de la microphysique. Mais les êtres vivants se distinguent du cristal en ceci qu’ils sont également structurés par rapport au temps (alors que le cristal, stable par nature, est hors du temps). L’être vivant grandit, puis vieillit et inexorablement meurt : cette sujétion au temps fait partie de sa structure, comme l’architecture de ses parties. Nous sommes des sortes de cristaux à quatre dimensions, dont une est le temps [3].

Pourquoi l’univers est-il de plus en plus structuré à mesure qu’on le considère dans ses plus petites dimensions. Pourquoi l’est-il de moins en moins à mesure qu’on élargit son regard aux dimensions cosmiques ?

Entre les chiffres et le chaos

À cette énigme, les physiciens proposent diverses explications, dont aucune ne comble l’angoisse métaphysique qui nous étreint quand nous considérons l’immensité (peut-être sans bornes) du chaos extérieur. Car ces explications ne sont que relations physiques. Ce ne sont pas des explications. On a beau savoir que les diverses interactions quantiques doivent, à grande échelle, produire tel et tel effet [4] (et encore, ne nous leurrons pas trop sur le « doivent »), il reste que cet abîme pythagoricien où nous sommes suspendus entre les chiffres et les chaos glace l’esprit et le cœur.

L’effrayant chaos des espaces infinis représente, sous nos yeux, le domaine de notre liberté future. Comme si le Créateur nous disait « Voyez ce que je vous donne. J’y ai mis très peu du mien. Voilà pourquoi, c’est un chaos. À votre esprit, à votre liberté, à votre conscience, d’y achever ma création ou, s’il vous plaît ainsi, d’infiniment vous y perdre. » [5]

Aimé MICHEL

Chronique n° 231 parue dans France Catholique-Ecclesia – N° 1517 – 9 janvier 1974


Notes de Jean-Pierre ROSPARS du 17 novembre 2014


[1On aura reconnu une critique de l’intellectuel engagé dont Jean-Paul Sartre (1905-1980) fut la grande figure. Dès la Libération Sartre devint le maître à penser de toute une génération. Spectateur inactif de la montée du nazisme alors qu’il séjournait à l’Institut Français de Berlin en 1933-1934, c’est la guerre qui le fit changer d’attitude et le conduisit à créer en 1945 la revue Les Temps modernes avec Maurice Merleau-Ponty. Ancrée à gauche, cette revue récusait la conception « bourgeoise » de l’écrivain observateur passif au-dessus de la mêlée et entendait unir l’action politique à la réflexion philosophique. « En résumé, écrivait-il dans le premier numéro, notre intention est de concourir à produire certains changements dans la société qui nous entoure (…) nous nous rangeons du côté de ceux qui veulent changer à la fois la condition sociale de l’homme et la conception qu’il a de lui-même ». C’est ce qu’il fit le reste de sa vie. Se séparant de Camus et de Merleau-Ponty, il devint compagnon de route du parti communiste jusqu’à l’écrasement de Budapest par les chars soviétiques en 1956, anticolonialiste puis tiers-mondiste accueilli à Cuba, en Chine, en Égypte, gauchiste enfin, infatigable soutien des maoïstes.

Aimé Michel ne se privait pas de critiquer ces modes intellectuelles, tournant le dos à toute pensée scientifique, profondément ignorantes de nos origines et de notre place dans l’univers, dont le passage du temps souligne cruellement le caractère daté. Il ne pouvait accepter que « les vraies questions ne sauraient concerner que la politique, la “lutte des classes”, le sexe, l’opium du peuple, et si Gramsci a raison de vouloir que l’on nous prenne nos enfants pour leur inculquer de vrais sentiments de gauche ? » comme il l’écrivait en 1984 (La clarté au cœur du labyrinthe, Aldane, Cointrin, 2008, pp. 685-86). À ses yeux, les vraies questions, oubliées des philosophes mais non des scientifiques et des enfants, étaient et demeurent pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? pourquoi les choses sont-elles telles qu’elles sont ? pourquoi suis-je là, moi qui pense ?…

[3Ce qui manque le plus, à mon avis, à ce « portrait à la brosse » de l’univers fondée sur l’ordre et le chaos est la notion de système complexe qui n’avait pas encore clairement émergée à l’époque où Aimé Michel écrivait ces lignes. Un système complexe est composé d’un grand nombre de constituants qui interagissent de manière non-linéaire (ce qui veut simplement dire que l’effet n’est pas proportionnel à la cause) ou sont pris dans des boucles de rétroaction (si bien qu’il est difficile de dissocier clairement causes et effets). Ces systèmes ont notamment des propriétés d’organisation, d’adaptabilité et d’évolution. Les organismes vivants sont, par excellence, des exemples de systèmes complexes ; ce sont même des assemblages de systèmes complexes à plusieurs niveaux d’organisation (organelles, cellules, organes…). Mais il existe bien d’autres systèmes complexes que ce soit en économie, en écologie, en physique même (un fluide turbulent, une galaxie). John von Neumann avait qualifié, non sans raison, les sciences de la complexité de « sciences du XXIe siècle » (voir l’article de Hervé Zwirn, La complexité, science du XXIe siècle ? Pour la Science n° 314, décembre 2003). Ces sciences invitent à réviser de fond en comble bien des idées sur lesquelles les sciences de la nature se sont construites jusqu’à ce jour.

Pour l’heure, contentons-nous d’observer que ces systèmes complexes entretiennent des liens essentiels avec l’ordre et le chaos. En effet, selon une hypothèse très généralement acceptée, les systèmes complexes adaptatifs fonctionnent à la frontière entre l’ordre et le chaos. On comprend qu’un système totalement ordonné (un cristal par exemple) soit stable, figé, inadaptable. A l’inverse, dans un système complètement désordonné en régime chaotique, une perturbation se propagera rapidement et le bouleversera complètement. Entre les deux, entre ordre et chaos, ou selon l’heureuse expression de Henri Atlan « entre le cristal et la fumée » (Entre le cristal et la fumée. Essai sur l’organisation du vivant, Seuil, 1979), on peut imaginer (et simuler sur ordinateur) des systèmes un peu moins ordonné mais stable car peu sensible aux perturbations extérieures : celles-ci pourront se propager sans détruire son comportement ordonné. Cette idée que les organismes vivants fonctionnent à la frontière entre déterminisme et hasard a été notamment défendue et illustrée par Stuart Kaufmann (At home in the universe. The search for the laws of self-organization and complexity, Oxford University Press, New York, 1995).

[4Les trois forces fondamentales, nucléaire forte, électromagnétique et gravitationnelle (je laisse la force nucléaire faible de côté par souci de concision), se caractérisent par trois propriétés : leur portée, leur intensité et leur signe. La portée distingue la force nucléaire forte des deux autres : cette force dite aussi hadronique car elle s’exerce entre deux hadrons (deux neutrons par exemple) décroit exponentiellement avec la distance qui les sépare si bien qu’elle devient négligeable au-delà de quelques femtomètres (le femtomètre également appelé fermi, en abrégé fm, vaut 10-15 m), ce qui est la taille moyenne des noyaux atomiques. On dit que la portée de la force nucléaire est finie. Par contre, la force gravitationnelle entre deux masses et la force électromagnétique entre deux charges électriques décroissent avec le carré de la distance, donc beaucoup plus faiblement. On dit que leur portée est infinie. La seconde propriété des forces fondamentales est leur intensité. À distance très petite, inférieure à la taille d’un noyau d’atome, la force nucléaire forte est environ 100 fois plus intense que la force électromagnétique tandis que cette dernière (calculée pour le couple électron-positron) est extraordinairement plus intense (1038 fois) que la force gravitationnelle. Enfin, la troisième propriété est le signe : les forces gravitationnelle et nucléaires fortes sont toujours attractives tandis que la force électromagnétique peut être attractive (entre charges de signes contraires) ou répulsive (entre charges de même signe).

Au total, ces diverses propriétés expliquent l’organisation de l’univers à différentes échelles. Les noyaux atomiques sont dominés par la force nucléaire forte, alors que cette dernière n’a pratiquement pas d’influence, non plus que la force gravitationnelle, aux niveaux atomiques et moléculaires. Ces derniers niveaux sont dominés par la force électromagnétique car c’est elle qui retient les électrons autour du noyau et attache les atomes entre eux et les molécules entre elles ; aussi cette force est-elle responsable de la diversité de forme et d’aspect des objets qui nous entourent et des êtres vivants. Toutefois, l’atome comportant autant de charges négatives (électrons) que positives (protons), les unes masquent les autres et leurs effets tendent à s’annuler globalement, si bien que la force dominante à l’échelle des planètes, des étoiles et des galaxies est la force gravitationnelle.

Cette description conduit à distinguer trois niveaux d’organisation dans l’univers, le microcosme, le macrocosme et entre les deux le mésocosme, qui est le niveau où s’épanouissent les systèmes complexes et où vivent les hommes. Le microcosme est régi par les interactions nucléaire et électromagnétiques et décrit par la physique quantique. Le mésocosme est gouverné surtout par les interactions électromagnétiques mais aussi l’interaction gravitationnelle ; c’est le domaine de la physique classique. Quant au macrocosme il est dominé par l’interaction gravitationnelle et décrit par la théorie de la relativité.

Bien sûr, il s’agit-là d’un schéma fondé sur la seule physique fondamentale. Il mérite d’être complété par d’autres descriptions car chez les êtres vivants du mésocosme bien d’autres interactions sont apparues (ou ont « émergé » pour reprendre le vocabulaire des sciences de la complexité) qui impliquent notamment des échanges d’information au sein d’un même organisme (hormones, système nerveux) ou entre organismes, mais il s’agit d’une autre histoire…

[5Comme à son habitude Aimé Michel achève sa chronique en ouvrant des perspectives vertigineuses sur la destinée de l’homme dans un univers vide, au moins en apparence. À quoi pense-t-il au juste ? Il ne le dit pas précisément ici mais il y a lieu de croire que, parmi d’autres possibilités, il partage sur ce point les idées de Freeman Dyson. Dans un chapitre de son livre Les dérangeurs de l’univers (trad. par O. Laversanne, Payot, Paris, 1986) intitulé « Quand verdira la Galaxie », l’illustre physicien propose un scénario d’expansion de la vie qui n’est pas sans rappeler certaines intuitions de Loren Eiseley dans L’Immense voyage (voir la chronique n° 52, Sur un crâne de deux milles siècles, 11.10.2010) ou l’évocation par C.S. Lewis d’un espace interplanétaire bruissant de vie dans Le silence de la Terre (voir la chronique n° 24, La quarantaine des dieux, 03. 05.2010).

« La technologie grise utilisée par l’homme, écrit Dyson, fait (…) partie de la nature. Elle fut, et restera, indispensable à l’homme pour se propulser de la Terre dans l’espace. La technologie grise est un moyen inventé par la nature pour permettre à la vie de s’échapper de la Terre. La technologie verte des manipulations génétiques est une autre astuce de la nature pour permettre à la vie de s’adapter rapidement et efficacement, plutôt que lentement et au hasard, à sa nouvelle demeure, afin que non seulement elle s’échappe de la Terre, mais qu’elle se diversifie et se répande dans tout l’univers. Tous nos talents font partie du plan d’ensemble de la nature ; et elle s’en sert à ses propres fins. « (p. 276)

Dyson imagine alors l’expansion de la vie aidée par l’homme : des arbres adaptées prennent racines dans le sol des astéroïdes et des plantes semblables à des serres vivantes poussent sur les satellites de Jupiter et Saturne. Ayant ainsi appris à se protéger du froid et du vide spatial grâce à nos technologies vertes, la vie s’installera sur les comètes innombrables qui gravitent dans les zones extérieures du système solaire et sera prête à passer dans d’autres systèmes stellaires si eux aussi sont accompagnés de comètes (mais pour l’heure on n’en sait rien). « Le pouvoir de contrôler l’expansion de la vie dans l’univers sera pendant quelque temps entre nos mains, puis la vie trouvera ses propres modes d’expansion, avec ou sans l’aide de l’homme. La galaxie verdira, irrévocablement. »

Si l’homme est la seule espèce intelligente que la nature ait créée, la vie de la Terre remplira tout l’univers. S’il ne l’est pas, l’histoire n’en sera que plus riche. Dans tous les cas, la vie élargira son habitat mais, surtout, prévoit Dyson en accord avec Aimé Michel, « de nouvelles formes d’intelligence verront le jour, que nous sommes incapables d’imaginer aujourd’hui ».

Cet achèvement de la création a-t-il un rapport quelconque avec la fin de l’histoire des évolutionnistes, la singularité des post-humanistes ou la Parousie des chrétiens dont nous parlions il y a quelques semaines (chronique n° 317, Il ne sert à rien de ronchonner. Refuser ici l’accélération du progrès, c’est freiner les affamés là-bas. Ce n’est pas Cassandre qui sait pourquoi et où courent les hommes, 20.10.2014) ? Peut-être mais n’essayons pas de transformer des intuitions en système car « nous n’enfantons que des atomes, au prix de la réalité des choses. »

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