À toi, Paul VI tant aimé, avec toute l’Église : merci !

par le père Daniel-Ange

vendredi 5 octobre 2018

Ce 14 octobre Paul VI sera canonisé, deux mois après le quarantième anniversaire de sa Pâque. Il est une des figures les plus lumineuses, les plus attachantes, les plus courageuses aussi d’évêques sur le siège de Pierre. On ne cesse de découvrir de nouvelles dimensions à ce pontificat-charnière entre deux époques caractéristiques de l’Église : avant et après le concile Vatican II, dont il a été le remarquable chef d’orchestre, avant d’être l’intrépide timonier de la barque-Église, en pleine tempête post-conciliaire. Il mérite son nom de baptême : Giovanni Battista, car il a été en tout le pré-curseur de Jean-Paul II. En l’espace de seulement quinze ans, il a commencé ce que ce dernier a développé au long de ses presque vingt-sept années de pontificat : les premières applications des réformes conciliaires ; les premières réformes simplificatrices de la Curie (suppression de la tiare, des camériers, de la garde noble ; limite du temps de service à cinq ans, quoique renouvelable ; limite d’âge pour les évêques, etc.) ; les premiers grands voyages intercontinentaux (Pacifique, Asie, Afrique, Amérique latine, États-Unis) ; ainsi qu’à travers toute l’Italie (Jean XXIII avait déjà été révolutionnaire en allant à Assise en train !) ; le premier pèlerinage d’un pape en Terre sainte ; les premières humbles demandes de pardon au nom de toute l’Église (Jean-Paul II en totalisera quelque 650 !) ; les premières grandes rencontres œcuméniques, côté protestants et anglicans, mais surtout orthodoxes, avec le patriarche de Constantinople Athénagoras, à Jérusalem le 5 janvier 1964.

Il inaugure toute la suite des synodes bisannuels à Rome, qui vont tellement baliser la vie de l’Église. Il institue les conseils pontificaux (Unité, Justice et Paix, Apostolat des laïcs, Migrants, etc.). Longue litanie que l’on pourrait prolonger longtemps…

Dans France Catholique j’ai déjà donné une synthèse de la rencontre avec le Patriarche œcuménique de Constantinople, ainsi que ses textes où il développe sa théologie de l’Esprit-Saint et des charismes (aucun pape n’a autant creusé avec autant de force, ni autant développé avec autant de tendresse l’Esprit-Saint et ses dons et charismes). Il est le véritable chantre de l’émerveillement. Aussi a-t-il reçu du Seigneur la grâce et le bonheur d’ac­cueillir en Église, le grand souffle printanier du Renou­veau charismatique international.

Ici je voudrais juste don­ner quelques échos de ses derniers jours en phase terrestre d’existence, voici juste quarante ans. Ils nous aident à vivre les nôtres et ceux de nos proches.

Accueillez l’expression de notre joie et de l’émotion qui étreint notre cœur au moment de franchir le seuil de la Ville sainte. Aujourd’hui se réalise pour nous ce qui a fait l’objet des désirs de tant d’hommes, de tant de pèlerins… Aujourd’hui, nous pouvons nous écrier : enfin, nos pieds foulent le seuil de tes portes, ô Jérusalem !… Et ajouter en toute vérité : Voici le jour que tu as fait, jour de joie, jour d’allégresse !

Jérusalem ! Au moment d’entrer dans tes murs, ce sont encore les accents enthousiastes de l’auteur inspiré qui reviennent sur nos lèvres : qu’ils soient heureux, ceux qui t’aiment !

Du plus profond de notre cœur, nous remercions le Dieu tout-puissant de nous avoir amené jusqu’en ce lieu et jusqu’à cette heure. Aussi, tous, nous vous invitons : unissez-vous à notre action de grâces.

Ces mots devant la porte de Damas, l’avant-veille de L’Épiphanie 1964, Paul VI n’aurait-il pu nous les redire en ce soir de la glorieuse Théophanie où son Seigneur vient le faire entrer dans la Jérusalem d’En-Haut ? Sur le point d’y passer avec Lui, une dernière fois ses yeux se tournent vers celle d’ici-bas, cité douloureuse et lumineuse comme aucune, sur les pierres de laquelle tant de sang a coulé, mais d’où tant d’espérance s’est levée ; comme aucune, aimée et bénie :

À toi, Terre sainte, Terre de Jésus,

un salut spécial et une bénédiction,

Toi où j’ai été un pèlerin de foi et de paix (1).

Terre de Jésus ! Terre de Jérusalem ! Il lui avait fallu s’en arracher le soir de L’Épiphanie. En ce soir de la Transfiguration, l’heure est là de fermer les yeux sur cette terre douloureuse, dramatique et magnifique et de quitter cette Rome devenue la Rome de son cœur. Celle qu’une dernière fois il salue :

À toi, Rome très chère à ce serviteur de Dieu, la bénédiction la plus paternelle et la plus pleine afin que tu te souviennes toujours, toi, ville de l’univers (Urbe dell’ Orbe) de ta mystérieuse vocation, et que tu saches répondre… à ta mission spirituelle et universelle, si longue que puisse être l’histoire du monde !

C’est que : Aucune ville sainte ne constitue le terme de notre pèlerinage dans le temps : le terme est caché au-delà de ce monde au Cœur du mystère de Dieu pour nous encore invisible (2).

Vers ce terme-là, il s’est voulu pèlerin toute sa vie. Oui, pèlerin de foi et de paix. Ses voyages au bout du monde, dont il faisait autant de pèlerinages, n’en étaient que des signes passagers. Des signes de ce passage vers le lieu intérieur où le Père, le Fils et l’Esprit accueillent chacun dans leur propre intimité et unité divine (3).

Voilà livré ce vers quoi tendait sa route, ce vers quoi, inlassablement, se dirigeait son regard. Celui dont il tenait le secret de sa joie :

Beauté parfaite de toute la terre, du Christ désormais la Jérusalem reçoit son attrait, vers Lui nous marchons d’une marche intérieure (4).

Son heure préférée : celle où la lumière du soir vient envelopper de paix une terre labourée dans les labeurs du jour. Interrompant quelques instants son travail, il en savourait la douceur regardant sa Ville baignée dans la lumière si typique du Latium. À Castelgandolfo, il s’accordait une sortie sur la terrasse et la regardait s’éteindre là-bas sur les collines mauves des monts Albins et plus loin sur les crêtes des monts Sabins. C’était pour lui une manière d’ouvrir ses fenêtres au souffle de l’Esprit, que ces instants personnels et profonds qui peuvent refleurir pour la vie de demain. Ils transforment la prose plate et vulgaire en poésie pleine de force et de bonté vécue dans la joie. Il contemplait alors ce mystère reflété par les choses et qui semble y être palpitant de vie, comme il le rappelait un jour aux pèlerins d’été (5 et 12 juillet 1978).

Trois semaines plus tard, la voici venue, pour lui et pour de bon, cette heure bénie où le jour s’éteint, où tout finit et se dissout de cette scène temporelle et terrestre, splendide et dramatique. Que fait-il alors ? Une seule chose, mais qui monte du cœur aux lèvres, irrépressible besoin d’amour. Il se met à louer, oui, à chanter :

Devant la mort, au moment du détachement total et définitif de la vie présente, je sens le devoir de célébrer le don, le bonheur, la beauté, la destinée de cette existence fugitive.

Oui Seigneur, je te remercie de m’avoir appelé à la vie ! Et plus encore… de m’avoir régénéré et destiné à la plénitude de vie !

Je ressens également le devoir de remercier et de bénir ceux qui m’ont transmis les dons de la vie, lesquels me viennent de toi, Seigneur : ceux qui m’ont introduit dans la vie, soyez bénis, mes dignes parents, ceux qui m’ont éduqué, aidé, entouré de bons exemples, de soins, d’affection, de confiance, de bonté, de gentillesse, d’amitié, de fidélité et de respect.

Sans tout cela, il n’aurait été ni le petit Giovanni Battista jouant dans les prés derrière la maison de Concesto, ni le calme Mgr Montini, aumônier des étudiants de l’Action catholique, ni l’intime de Pie XII, ni le cardinal des ouvriers, donné corps et âme à cette immense ville de Milan, ni surtout ce pape au nom de Paul, qui s’est voulu à son tour apôtre des nations. Tout cela, tout ce qu’il a été, tout ce qu’il est, il l’a reçu gratuitement :

Je considère avec reconnaissance les rapports naturels et spirituels qui ont donné naissance, assistance, réconfort, sens à mon humble existence : que de dons, que de belles et nobles choses, que d’espérance j’ai reçus dans ce monde !

Comment te remercier encore Seigneur ? Après le don de la vie naturelle, voici – encore supérieur – celui de la foi et de la grâce dans lequel seul se réfugie finalement mon être qui survit. Comment célébrer ta bonté, Seigneur, pour avoir été reçu au sein de l’Église catholique ? Pour avoir été appelé et initié au sacerdoce du Christ, pour avoir eu la joie et la mission de servir les âmes, les frères, les jeunes, les progrès du peuple de Dieu et d’avoir eu l’honneur, non mérité, d’être ministre de la Sainte Église, à Rome, spécialement à côté du pape, puis, à Milan, comme archevêque, sur la chaire très vénérable et trop élevée pour moi, de saint Ambroise et de saint Charles, et finalement sur cette chaire suprême, redoutable et très sainte de saint Pierre ?

Il avait un sens extraordinaire de l’amitié. De grandes, de belles amitiés ont comblé sa vie. Son ministère lui en a demandé le sacrifice, mais sa fidélité veut s’exprimer jusqu’au bout :

Que soient salués et bénis tous ceux que j’ai rencontrés dans mon pèlerinage terrestre, ceux qui furent mes collaborateurs, mes conseillers et mes amis – et ils furent nombreux, si bons, si généreux et si chers. Bénis soient ceux qui accueillirent mon ministère et qui furent pour moi des fils et des frères en notre Seigneur.

Mais sa famille, comme elle s’est démesurément dilatée ! Son salut de paix, il continue de l’envoyer à tous et à toutes. Nul n’est exclu :

À vous tous, mes frères vénérables dans l’épiscopat, va mon salut cordial et respectueux : je suis avec vous dans l’unique foi, dans la même charité, dans la tâche apostolique commune, dans le service solidaire de l’Évangile pour la construction de l’Église du Christ et pour le salut de l’humanité entière. À tous les prêtres, aux religieux, aux religieuses, aux élèves de nos séminaires, aux catholiques fidèles et militants, aux jeunes, à ceux qui souffrent, aux pauvres, à ceux qui cherchent la vérité et la justice : à tous la bénédiction du pape qui meurt !

Ce pardon, comme il est donné : pas une note d’amertume, de reproche sur ses lèvres. Et Dieu sait qu’il en a connu des déceptions ! C’est ainsi qu’il s’en va, lui que l’on croyait seul. Une multitude pour laquelle son cœur n’a cessé de battre, habite son désert :

Et je sens que l’Église m’entoure !

Ô sainte Église, une, catholique, apostolique,

reçois avec mon salut et ma bénédiction

mon suprême acte d’amour !

Cette communion, comme elle s’élargit encore ! L’Église, son Église ! C’est encore elle qu’il est sur le point de rejoindre. Alors il se met à implorer la douce intercession de la très Sainte Vierge Marie, des anges et des saints avant de confier aussi mon âme à la prière des hommes de bonne volonté.
Telles sont quelques-unes de ses paroles alors prononcées avec gravité et amour. Et c’est ainsi qu’il s’en va, le pape Paul VI : en entonnant une hymne dont il sait qu’elle ne s’éteindra plus : Les miséricordes du Seigneur, éternellement, je les chanterai. Ainsi qu’il célèbre la charité qui ne meurt pas. Ainsi qu’il déclare son espérance. À cette exultation vespérale, à ce «  chant du cygne  », il met comme un point final, ce petit mot qui manquait encore et qu’il ajoute, un certain 16 septembre 1972 à 7h30, juste après la célébration de l’Eucharistie matinale, ce petit mot que tant d’homélies avaient chanté : Alleluyah !

C’est ainsi qu’il rêvait de nous quitter, ainsi qu’il l’a fait. Le 15 août précédent, les paroissiens de la Madonna del Lago l’avaient entendu :

Qui sait si, vieux comme je le suis maintenant, j’aurai encore le bonheur de célébrer cette fête avec vous ? Je vois approcher le seuil de l’au-delà.

En ce matin du dimanche 6 août 1978, après une longue et douloureuse nuit il se sait sur le seuil de cette Demeure qu’il évoquait dans son testament : Tes tentes, Seigneur, comme je les désire ! Cette Demeure où la Fête est sans soir.

Il veut se remettre au travail. On l’en dissuade. Alors, assis dans son lit, il se met à griffonner quelques mots de son écriture fine et déjà toute tremblante.

De cette main qui avait tant et tant écrit durant trois quarts de siècle, ce sont les dernières lignes. Il les lira tout à l’heure aux fidèles rassemblés dans l’étroite cour du vieux palais. Il ne faut pas décevoir ce petit peuple à qui, depuis quatorze ans, il donne rendez-vous dans la joie du Jour du Seigneur, pour saluer ensemble la Reine du Ciel. Il leur parlera donc du mystère de ce jour :

La Transfiguration du Seigneur jette une lumière éblouissante sur notre vie quotidienne et nous invite à tourner notre pensée vers la destinée immortelle qu’elle évoque… Sur le sommet du Thabor, le Christ découvre la destinée transcendante de notre nature humaine qu’il a assumée pour nous sauver. Elle aussi est appelée à participer à la plénitude de la vie, à l’héritage des saints dans la lumière.

Ce corps qui se transfigure sous les yeux stupéfaits des apôtres est le corps du Christ notre frère, mais il est notre corps destiné à la Gloire. Cette lumière qui l’inonde est et sera aussi notre part d’héritage et de splendeur.

Mais non, le peuple ne l’entendra pas aujourd’hui, ni demain. Il attendra en vain qu’il paraisse au balcon de pierre. Ces mots, il ne les prononcera plus, mais d’ici quelques heures, il les vivra. En cette flamboyante réalité, il entrera, à jamais. Avec Pierre et Jacques et Jean, il montera sur un Thabor dont il ne redescendra pas. Il a suivi l’Agneau en ses détresses. En sa gloire, il se laisse accueillir : entré dans sa part d’héritage et de splendeur.

Il n’a pas peur. Une confiance l’envahit. Celle des petits du Royaume.
Je fixe le regard vers le mystère de la mort et de ce qui la suit dans la lumière du Christ qui seul l’éclaire, et donc avec une confiance humble et sereine. Je ressens la vérité qui, de ce mystère, s’est toujours reflétée pour moi, sur la vie présente :

Je bénis le Vainqueur de la mort

pour en avoir chassé les ténèbres

et en avoir dévoilé la lumière.

Pendant qu’il priait, il fut transfiguré. Paul VI comme son Seigneur.

Il avait un jour parlé de la bienheureuse possibilité de prononcer le Nom de Jésus, donnée par l’Esprit Saint (17 mai 1967) et voici qu’il se fait lire un texte sur Jésus, par son fidèle Pasquale Macchi. Il avait tant parlé de la joie de pouvoir appeler Dieu Père, et voici qu’il termine son chemin en commençant par l’ouverture de toute prière :

Pater noster qui es in coe…

Son dernier mot inachevé, comme toute vie.

Mais où s’éteint la parole, s’allume le ciel.

Étonnante célébration de la Beauté !

(1) Les citations sans référence sont tirées de son Testament, rédigé le 3 juin1965 (avec quelques ajouts du 16 septembre 1972 et du 14 juillet 1973) et lu aux cardinaux le 10 août 1978.

(2) (3) (4) Lettre apostolique sur la joie.

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