Traduit par Vincent de L.

A propos de l’altérité chrétienne

par David Warren

dimanche 14 août 2016

Le bien-aimé pape Benoît XVI, maintenant « pape émérite », a souvent parlé du sujet de « la vérité ». Je mets le mot entre guillemets en souvenir de notre actuel pontife, non parce que je doute qu’une telle chose existe mais parce que le monde en doute. Et même ici, j’écris pour le monde, comme des commentateurs me le rappellent souvent. Ou je me parle à moi-même, car j’ai remarqué que je suis plutôt mondain et que je me surprends dans des postures de nombreuses fois chaque jour.

Au lieu de ça, il m’arrive d’écrire le mot avec une majuscule : Vérité. C’est pour être volontairement non mondain, même s’il est vrai que le mot n’en prend pas. Parce que la Vérité ne se trouve pas dans le maniement des mots, chose que les wordwrights (association de soutien au travail des écrivains chrétiens, ndt) considèrent si facilement. On ne peut pas fabriquer la Vérité à la manière dont on tisse, disons, des tapisseries et des tapis, pour gonfler nos petits groupes mondains.

Mais la Vérité peut apparaitre soudainement à travers les mots, sans que ce fût, bien souvent, l’intention du fabricant. Par une construction fortuite, cela peut même la lui révéler. Les comptes rendus des médias, par exemple, sont pleins de petites phrases qui sont involontairement vraies. Je pense que c’est difficile de l’éviter, quel que soit le langage humain, parce qu’ils ont tous été utilisés autrefois pour tenter d’exprimer la vérité.

Ce qui est mémorable ressortira de l’eau et, comme on le voit en lisant les Évangiles, ou les vies de saints Dieu, s’est arrangé pour que ce qui est mystérieusement Vrai soit également mémorable dans la Création. Cela peut être détecté comme la hauteur tonale : quelque chose qui « sonne vrai ». Cela résonne en nous, comme si nous étions conçus pour porter l’air.
Pour être platonicien sur le sujet – et pourquoi pas, lorsque l’on discute des transcendantaux ? -, c’est comme si nous avions déjà entendu, ou vu quelque chose, même si parfois, nous n’avons ni vu ni entendu. Le monde peut rejeter cela comme une sorte de déjà vu (en français dans le texte, ndt), et se tourner vers une explication fournie, disons, par la pharmacologie. Mais même le mondain le plus confirmé sera déconcerté lorsque cela lui arrivera.
« Peut-être est-il possible de faire ou d’être bien. Peut-être que quelque chose comme la beauté existe. Peut-être que la vérité est une chose qui peut être connue. Des choses curieuses se sont produites. »

J’essaie ici de me souvenir de mes pensées d’adolescent, avant que je ne perde la foi dans l’athéisme, et que je ne me soumette – homme brisé -, à la possibilité que le Christ fût, en plus de son fascinant personnage historique, le Fils de Dieu.

En narcissique opérationnel, comme la plupart des adolescents (j’approchais les vingt-trois ans), ma première réponse à cela était l’alarme. Et après ça, une sorte de honte : pas de mon exposition à la Lumière du Christ, mais plutôt vis à vis de mes amis et compagnons. Ils pourraient subtilement m’ostraciser, tout comme j’avais subtilement ostracisé quiconque parlait un langage « absolutiste », non relatif. Je pourrais être renié en tant que cinglé, en tant qu’illuminé au travail. Le narcissique opérationnel n’aime pas ça.

Peut-être pourrais-je déguiser mes pensées, en langage relativiste, et préserver ainsi au moins une certaine atmosphère de fausseté confortable, tout en participant en privé à la Vérité. Tels étaient, tels sont les moyens auxquels je me souviens d’avoir pensé, tandis que la Vérité se rapprochait de moi.

« L’espoir jaillit, éternel », dans l’esprit animal aussi bien que dans le spirituel. Mais dans cette pensée même, je pouvais voir que la Vérité était en train de gagner. Désormais, j’allais devoir être le fou, le « re-né », que ce soit protestant ou catholique. Parce que la Vérité mâchait mes callosités intellectuelles, processus qui est extérieurement douloureux, même s’il est marqué par une joie intérieure.

Une joie pour le moins étrange, toutefois.

Dans ma génération, élevée dans les années soixante, on nous disait – dans les médias, à l’école, par nos parents, partout -, de « chercher la vérité à l’intérieur de soi-même ». Les retombées de cela sont aujourd’hui évidentes, dans une autosatisfaction irrationnelle et désinvolte léguée à nos enfants et petits-enfants. Si la vérité est « à l’intérieur de soi-même », il n’est pas nécessaire d’aller chercher très loin. Car même pour un gros homme, on trouvera la vérité à moins de trente centimètres de sa surface. Il n’a qu’à éructer et la vérité sortira.

Il faut parler ici de l’analogie avec un instrument de musique. Un violon résonnera joliment, que ce soit en pinçant ses cordes ou en passant l’archet dessus. Mais la vérité n’est pas « à l’intérieur de lui-même ». Il ne peut pas faire de musique par lui-même. Pour cela, il faut qu’on en joue. Quelque chose d’externe au violon doit faire appel à ses ressources. Enfermé dans son étui, il ne produira aucun son, sauf peut-être un cling déplaisant si quelque chose de très lourd lui tombe dessus. Après quoi il ne fera toujours pas de musique.

Je préfère que l’on prenne soin du violon, qu’il soit accordé et utilisé par un maître, comme ce monsieur que j’ai récemment entendu jouer un long mouvement de Bach. A la fin, avec nostalgie, il disait avec son accent japonais : « Je voudlais que cet adagio dule toujouls ». Cela m’a frappé comme un propos divin à tenir.

Pour les besoins de cette analogie, peut-être que Bach (« le cinquième Évangile », avait coutume d’appeler ses œuvres ma tante organiste) a touché les cordes, au moyen de nombreuses intercessions successives, lesquelles ont commencé lorsque Dieu a touché Bach. Mais le mécanisme n’est pas si important. C’est la musique sur laquelle nous sommes fixés.

Dieu, dans cette analogie, est l’ultime compositeur. Nous sommes le violon, dans Sa manière de nous rejoindre. Sa Vérité est quelque chose qui est très au-delà de nous, et pourtant si proche que nous pouvons résonner avec elle.

Au début, j’ai mentionné le vieux Ratzinger parce qu’il expliquait cela constamment, avec des analogies en général moins maladroites. J’ai lu le dernier livre d’entretiens de Peter Seewald avec lui, Light of the World : The Pope, the Church, and the Signs of the Times (Lumière du monde : le pape, l’Église et les signes des temps), dans ma tentative de rattraper mon retard avec la dernière papauté. Pas relativiste du tout, notre Saint-Père à la retraite est très clair sur un point crucial.

Nous n’adhérons pas à la Vérité. C’est plutôt la Vérité qui adhère à nous. A l’heure actuelle, ceci vient à nous comme la musique.

— -

Photo : Benoît XVI à La Scala en 2013

Source : https://www.thecatholicthing.org/2016/06/24/on-christian-otherness/


David Warren est un ancien éditeur du magazine Idler (« Le flemmard », ndt) et un journaliste à l’Ottawa Citizen. Il a une grande expérience du Proche et de l’Extrême Orient. Son blog, Essays in Idleness (« Essais dans l’oisiveté », ndt) se trouve à présent à l’adresse davidwarrenonline.com.

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