A ceux qui pensent que l’enfer n’existe pas

extrait d’une préface du P. Patrick de Laubier +

samedi 15 juin 2013

Une nouvelle édition de L’enfer existe [1] va reprendre les mêmes textes que la première version et ajoute le témoignage de sœur Faustine. On trouvera aussi, dans l’introduction, une déclaration importante [2] faite à la suite de la remise du prix Henri de Lubac à l’abbé Christophe Kruijen, prêtre du diocèse de Metz, official de la Congrégation pour la doctrine de la foi, lors de la soutenance d’une thèse sur la damnation… dont le directeur fut le P. Morerod, ancien recteur de l’université pontificale Saint-Thomas d’Aquin à Rome, qui est actuellement évêque du diocèse de Fribourg, Lausanne et Genève.

Soutenance de thèse à Rome sur les fins dernières : «  Réalité  » de l’enfer ou simple «  possibilité réelle  » de l’enfer ? La thèse se propose de répondre au titre principal : Salut universel ou double issue du Jugement : Espérer pour tous ?

Faut-il dépasser l’alternative entre l’affirmation que tous seront sauvés et l’affirmation contraire que tous ne le seront pas, en introduisant une troisième option, qui serait non plus d’affirmer ou de nier, mais d’espérer un salut absolument universel ?

L’auteur, le P. Christophe Kruijen, répond : «  La recherche entreprise m’a conduit à conclure qu’au vu de l’Écriture Sainte, de la Tradition — patristique en particulier — et du magistère ecclésiastique, l’opinion dite de l’espérance pour tous, ne pouvait être retenue.  » Ceci implique aussi que la thèse examinée, s’il est vrai qu’elle s’est répandue de plus en plus dans le catholicisme à partir des années 1950, demeure une opinion discutable et ne peut prétendre représenter l’enseignement de l’Église à ce sujet.

L’auteur poursuit qu’en abordant la dimension pratique et pastorale de la question en jeu… il a voulu attirer l’attention sur un véritable fossé entre la foi de l’Église et ce qui, fréquemment, est effectivement enseigné et prêché, notamment lors de funérailles.

Il cite le Catéchisme (1056) : «  Suivant l’exemple du Christ, l’Église avertit les fidèles de la "triste et lamentable réalité de la mort éternelle", appelée aussi enfer.  » Christophe Kruijen ajoute alors : «  Il est question de "réalité" et non de "possibilité réelle" !  [3] »

L’auteur de la thèse continue plus sévèrement en disant : «  Force est de reconnaître, cependant que ce devoir d’avertissement est aujourd’hui largement négligé, au profit d’un automatisme du salut qui représente non seulement une dangereuse mutilation de la catéchèse ecclésiastique, mais aussi une falsification de l’Évangile.  »

Enfin, il conclut en ces termes : «  J’ajouterais qu’on ne mesure peut-être pas toute la portée du fait que ce soit précisément le Sauveur des hommes plein de grâce et de vérité, qui a révélé la doctrine de la damnation dans toute son ampleur. Si ce fait rend blasphématoire l’idée d’un Dieu qui chercherait à perdre l’homme, il atteste simultanément que nous pouvons adhérer à cette doctrine, sans crainte de contrevenir à la charité ou à la vérité.  »
Ce sont de fortes paroles. Rappelons que le théologien Hans Urs Von Balthasar (1905-1988) mettait la dernière main à l’édition française de son ouvrage intitulé : L’enfer, une question (DDB, 1988), précédé d’un premier ouvrage intitulé Espérer pour tous (DDB) lorsqu’il décéda, deux jours avant de recevoir la dignité cardinalice. Jésuite, Balthasar quitta la compagnie en 1950 pour fonder avec Adrienne Speyr, une protestante convertie au catholicisme, une communauté Saint-Jean. Il ne participe pas au concile Vatican II mais reçut en 1984 le prix Paul VI pour la théologie.

Le cardinal de Lubac, qui a donné son nom au prix décerné à l’abbé Kruijen, disait que Balthasar était peut-être «  l’homme le plus cultivé de son temps  ». On pense à Origène, lui aussi homme d’immense culture, qui a évoqué de manière infortunée «  l’apocatastase  » non seulement pour les hommes mais aussi pour les anges déchus. Citons le jugement de Vincent de Lérins (450) à propos d’Origène : «  Oui, ce fut une tentation, une grande tentation, quand cette Église qui lui était dévouée, qui prenait sur lui son appui parce qu’elle admirait son génie, sa science, son éloquence, sa vie et son crédit, cette Église qui ne soupçonnait rien, qui ne craignait rien de lui, fut insensiblement détournée par lui de l’antique religion vers de profanes nouveautés. [4]  »

Balthasar demande d’espérer pour tous, espérer est bien faible puisque l’enfer est une réalité. Il faut à l’exemple des saints intercéder pour ceux qui aujourd’hui et demain peuvent être sauvés par l’application des souffrances du Christ devenues, par notre libre coopération, notre trésor. Nous pouvons ainsi coopérer réellement au salut de plusieurs qui sans nous seraient perdus et non pas seulement espérer leur salut, la liberté de chacun restant toujours respectée par la Grâce.  [5]

Opposer la Miséricorde à la Justice serait opposer Dieu à Dieu. Une carmélite, Dorothée Quoniam (1840-1874), dont Edith Stein traça un admirable portrait, écrivit ces lignes à propos du Cœur du Christ face à ce qui est sauvé et ce qui est perdu : «  Tantôt ce Cœur sacré entrait dans une componction mortelle, dans le sentiment de la bonté infinie outragée par le péché ; Il aimait, Il dédommageait, Il s’offrait, Il priait, Il désirait et avec quelle ardeur, quelle tendresse et quel zèle ! Tantôt et habituellement, ce Cœur sacré exhalait vers son Père, irrité contre l’homme, d’inénarrables soupirs pour implorer son pardon. Mais hélas ! Toujours la prière de ce Cœur aimant était interrompue par la vue de l’ingratitude et de la perte d’un grand nombre de ceux qu’Il était venu sauver, et qui devaient le contraindre de changer son Amour en Haine qui ne devait jamais finir. Et quand Jésus-Christ était ainsi réduit à l’extrémité, afin que son Cœur n’éclatât pas par la violence de la douleur, le Saint-Esprit divin consolateur, Lui montrait la multitude innombrable des élus.  [6] »

Une seule âme perdue est une immense catastrophe, à plus forte raison lorsqu’elles sont plus nombreuses. Saint Thomas demande s’il y a autant d’anges tombés que d’anges restés fidèles, sa réponse est la suivante : «  Il y a eu plus d’anges fidèles que de pécheurs. Car le péché va à l’encontre de l’inclination naturelle de la créature ; or ce qui est contre la nature ne se produit qu’accidentellement dans un petit nombre de cas. La nature, en effet, obtient son résultat soit toujours soit le plus souvent. [7]  »

Il est vrai que selon l’Ecclésiaste, sur terre, le nombre des insensés est infini (I, 15), mais la Miséricorde est le plus grand attribut de Dieu (Sœur Faustine) et Dieu a envoyé son Fils unique pour sauver le monde tandis que la communion des saints nous associe, dans le Christ, à ce salut.


[1Téqui, édition de 1996 : 70 pages, 4,50 e.

[2Voir zenit.org du18 avril 2011.

[3Le Credo de Paul VI indique que ceux qui ont refusé jusqu’au bout l’amour et la pitié de Dieu iront au feu qui ne s’éteint pas.

[4Vincent Lérins, Le Commonitorium, DDB, 1978, p.66.

[5Notons que l’image du feu est utilisée aussi bien pour l’Amour que pour la haine.

[6Dorothée Quoniam, La psychologie du Christ, avec une introduction d’Edith Stein. Tiré de Marie-Aimée de Jésus, Jésus Christ est le Fils de Dieu, T.I. Cet ouvrage fut écrit par la jeune carmélite de l’avenue de Saxe pour répondre à Renan, auteur de La vie de Jésus (1863). Sa cause fut momentanément arrêtée pour permettre à celle de la petite Thérèse de s’imposer comme un ouragan à la génération suivante.

[7I, 64,9.

Messages

  • Franchement, qui peut croire qu’un Dieu soi-disant infiniment bon où de pauvres bougres qui ont commis des péchés "mortels" vont griller comme des poulets pour l’éternité !?

    • Ce ne sont pas de "pauvres bougres" qui vont en enfer, mais des personnes qui préfèrent l’enfer à se laisser gagner par l’infinie Miséricorde de Dieu.

  • Franchement, qui peut croire qu’un Dieu soi-disant infiniment bon envoie de pauvres bougres qui ont commis des péchés "mortels" dans un "enfer" où ils vont griller comme des poulets pour l’éternité !?

    • Franchement, pourquoi le Christ aurait-il souffert sa passion si l’enjeu n’en était pas gravissime ? Mais cela reste un appel à notre liberté. Est-ce que je veux être sauvé(e) par le sang de l’Agneau, ou bien refuser sa Miséricorde ? Je suis libre. Votre théologie me semble rudimentaire, monsieur Vauclin.

  • Sur le même thème, on peut conseiller le livre du Cardinal Journet, "Entretiens sur les fins dernières", (Parole et silence) très clair et facile à lire.
    Qui traite aussi du purgatoire, comme, j’imagine, doit le faire le livre cité que je n’ai pas encore lu.
    Roger le Masne

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