A Montpellier chez Georges Frêche

par Gérard Leclerc

dimanche 24 octobre 2010

Georges Frêche est mort d’un arrêt cardiaque dimanche 24 octobre 2010 à 18h15, dans son bureau à Montpellier, alors qu’il recevait des représentants chinois. Il avait 72 ans. On pourra lire le grand article que Gérard Leclerc consacrait aux réalisations de cette personnalité controversée dans le n°3231 de France Catholique.

J’y ai passé quelques journées très agréables, à cause de l’accueil qui m’a été réservé, mais aussi du charme incontestable de la ville, où j’ai eu le temps de me promener. Il y a d’ailleurs deux villes dans la ville, l’ancienne et la nouvelle. Elles coexistent très bien grâce à une subtile frontière, symbolisée par la place de la Comédie (dite encore de l’œuf). Faut-il remercier le «  sulfureux Georges Frêche  » de cette incontestable réussite ? Évidemment, oui ! Le personnage, qui adore la provocation et s’est récemment attiré les foudres de son parti d’origine, est une personnalité qui compte, ne serait-ce qu’à cause de son incontestable bilan. Le développement de l’agglomération lui doit beaucoup. On peut le critiquer pour des tas de choses, mais attention ! Avec Frêche, on s’expose toujours à être d’autant plus injuste qu’il se prête lui-même à l’invective, qu’il suscite à plaisir. Exemple : antisémite, lui, pour s’en être pris à Laurent Fabius qui «  aurait une tronche pas catholique  » ? Il aurait évidemment mieux fait de s’abstenir, ce genre de propos blessant (et d’évidence équivoque) ne sert sûrement pas le débat public. Mais il est absurde d’en conclure que Georges Frêche serait sournoisement antisémite, lui qui n’a cessé de soutenir Israël de la façon la plus concrète (sur le terrain des échanges économiques). On pourrait d’ailleurs se souvenir de cette autre provocation lorsqu’il affirmait tout simplement que «  Montpellier était le poste avancé de Tsahal  ». (En juin 2006 à l’occasion de la présence d’artistes israéliens à un festival de danse.)

Autre exemple : son algarade contre un groupe de harkis (traités en la circonstance de sous-hommes) a légitimement choqué. Mais on ne peut pas oublier que Frêche a beaucoup fait pour les harkis ainsi que pour les pieds-noirs. Même si on peut le soupçonner d’arrière-pensées électorales (sont-elles illégitimes ?). Ladite algarade concernait aussi les adversaires politiques (les gaullistes) auxquels l’imprécateur reprochait leur attitude à la fin de la guerre d’Algérie. Il est comme cela, Frêche ! Imprévisible, violent, rigolard, mais aussi brillant, cultivé, raffiné… et redoutable politique.

Emmanuel Laurentin, qui anime les Rencontres de Pétrarque pour France Culture, m’explique que, vu le rôle fondateur de l’ancien maire de Montpellier, celui-ci a sa place acquise sur la tribune, si d’aventure il se présente. Hélas, nous ne le verrons pas cette année. Je dis bien hélas, car j’aurais voulu voir de près le personnage. La presse locale a donné écho à sa dernière provocation, bien dans son style. À propos d’une querelle sur un club sportif, il renvoie ses détracteurs dans les cordes en invoquant le précédent de… Périclès ! Il fallait vraiment y penser. Voici les propos exacts de l’intéressé, tels qu’ils ont été publiés dans le Midi-Libre : «  Périclès, l’un des pères de la démocratie, a fondé le Parthénon. Vingt-cinq siècles plus tard, le monument illumine le monde. Qui se souvient depuis des imbéciles qui voulaient l’en empêcher ? Qui se rappellera de vous, petit élu imbécile ?  » Et de conclure : «  Vous n’êtes pas méchant, vous êtes seulement incapable.  »

Le journaliste commente «  un passage qui rappelle la virulence des chocs… sur un terrain de rugby.  » De fait ! Mais il est comme cela, Georges Frêche, avec sa faconde méridionale et parfois ses prétentions de conducator.
Dois-je ajouter que parfois son anticléricalisme, qui frise le mauvais goût d’un sous-Homais, lui inspire des bassesses que je ne reproduirai pas ? Mais cela ne l’empêche pas de participer à la restauration du patrimoine religieux local, si j’en juge par ma visite à Notre-Dame des Tables, au cœur de la ville ancienne. La réfection de cette ancienne chapelle des jésuites, en 1992 - c’est une réussite - est commémorée par une plaque qui ne manque pas de rappeler le rôle du maire de l’époque dans cette initiative. Il est vraisemblable que l’installation prochaine de statues monumentales, sculptées à la demande de l’actuel Président de région va faire pas mal de vagues. Jaurès, de Gaulle, Churchill, Roosevelt ne posent pas de problème. On n’en dit pas autant de Lénine. Et un Mao Tsé-Toung est annoncé ! Et même un Staline ! Les limites du vraisemblable sont dépassées, mais cela n’est pas pour impressionner notre homme qui a le culte des héros historiques, fussent-ils les pires criminels du temps.

Lors de mes promenades dans la ville, je ne puis m’empêcher de penser à l’étonnante maîtrise de l’ancien maire. On comprend comment il a suscité l’adhésion de la population et pourquoi il a écrasé ses anciens amis socialistes aux dernières élections régionales. Indissociable de ses provocations, il les surmonte souvent par sa culture et par l’autocorrection qu’il s’impose. Et puis une ville avec un pareil patrimoine, ça se mérite !
J’ai profité de mon temps libre pour rendre visite à l’Église des dominicains qui se trouve à deux pas du très remarquable musée Fabre. Il y a bien longtemps, j’y avais assisté à une messe d’étudiants qui m’avait impressionné. Un jeune frère m’explique les aménagements récents de l’édifice, avec les nouveaux vitraux du cher Henri Guérin, qui avait pu encore assister à la cérémonie d’inauguration. J’ai le sentiment d’une communauté bien vivante. Jean Cardonnel a vécu ici une grande partie de sa vie, je ne puis l’oublier. Ce que j’ai pu apprendre par ailleurs me montre qu’il est resté une réelle blessure de la rupture des dernières années, avec un contentieux judiciaire que la mort n’a pas éteint…

Mais il me faut revenir à l’événement qui m’a fait venir dans cette superbe ville. Les « Rencontres de Pétrarque » ont pour vocation de faire venir des personnes différentes pour échanger sur un thème commun. Pour les orateurs invités les discussions s’étendent bien au-delà du moment officiel où ils débattent devant un large public dans la cour magnifique de l’actuel rectorat. C’est un des charmes des rencontres, si brèves soient-elles. En deux jours, faire connaissance avec des gens que vous ne connaissez pas ou que vous connaissez lointainement. Parfois, cela provoque des surprises. J’ai pu converser ainsi avec Marcella Iacoub. On m’aurait dit cela il y a un mois, que j’aurais fait les yeux ronds. Jean Guitton aimait parler de «  son contraire  » lorsqu’il désignait le portrait de Spinoza qui côtoyait celui de Pascal dans son bureau. Pour sûr, cette adepte convaincue de la théorie du gender constitue mon contraire, à mille lieues de mes convictions et de mes combats intellectuels. Mais rien n’est jamais simple dans le face-à-face avec une personnalité qui a son histoire propre, sa complexité et aussi ses qualités. Pouvoir quelques heures durant côtoyer son contraire dans un cadre amical favorise des expériences bien intéressantes. Il ne s’agit nullement de délaisser ses idées et ses positions (fussent-elles de combat !), mais de s’accorder la chance d’une meilleure compréhension de l’autre dans un climat qui laisse la possibilité de la confiance, de la compréhension — celle qui fait abstraction pour un temps de l’hostilité des camps — à seule fin de se connaître au-delà de tous les préjugés.

Je dois dire que c’est Marcella qui a fait les premiers pas en me demandant simplement si je voulais bien parler avec elle. Pourquoi pas ? Je l’avais plutôt soutenue une heure avant, dans le cloître de l’ancien Hôtel-Dieu, lorsqu’elle avait plaidé pour une meilleure écoute des protestations, fussent-elles violentes, dans l’espace public. Elle troublait un peu la bienséance du discours procédural classique rappelé par ses interlocuteurs universitaires. Mais ce n’était pas pour me déplaire. Il faut parfois savoir bousculer les convenances pour donner droit d’entrée à la souffrance et à la plainte. Sur ce plan-là, nous pouvions faire un bout de chemin ensemble, pour rappeler, par exemple, les potentialités totalitaires d’un certain démocratisme et les dangers d’une volonté générale s’imposant au-delà du droit des gens. Je la découvrais sur certains points, beaucoup moins idéologue que je ne le craignais. Elle m’a raconté un peu son histoire de fille de militants communistes, née en Argentine. J’ai eu le sentiment qu’elle n’y retournerait pas, pas plus que dans le reste de l’Amérique latine où elle se sent moins à l’aise qu’en France. Elle a connu une drôle d’aventure au Brésil où l’auditoire très choqué par ses positions en matière sexuelle a failli lui réserver un mauvais sort…

Marcella me demande si moi-même je ne suis pas choqué. Mais mon problème n’est pas là. Il s’agirait plutôt d’aller jusqu’aux racines de notre désaccord qui tient d’abord à notre appréciation de notre commune humanité. Je n’ai pas lu l’œuvre déjà abondante de l’universitaire — j’en connais surtout la production journalistique — mais je suis frappé par son individualisme radical. Ce n’est évidemment pas à l’individu que j’en ai, ni à ses droits. C’est sur ce qu’il est profondément comme être corporé, social, métaphysique, que devrait s’enclencher la vraie discussion . Mais Marcella est beaucoup plus juriste que philosophe et c’est un obstacle sérieux pour une discussion de fond.

J’ai quelque peu délaissé l’étude que j’avais entreprise il y a quelques années de la théorie du gender chez ses principaux penseurs. Un ami, qui achève un livre sur le sujet, m’explique qu’à son avis nous sommes parvenus comme à la fin d’un cycle idéologique, qui pourtant atteint cette année notre université, spécialement avec l’introduction de l’étude du Genre à Sciences Po Paris. Cela ne m’étonne pas, considérant l’histoire, même récente, des courants de pensée et des engouements intellectuels successifs auxquels j’ai assisté. Exemple : on parle encore de Sartre et de Beauvoir, mais l’existentialisme proprement dit n’irrigue plus les nouvelles générations et n’inspire plus la mode éditoriale. On pourrait en dire autant du structuralisme qui lui avait succédé. Le gender pourrait bien suivre le même mouvement entropique, avec cette réserve qu’il inspirera encore un certain temps les revendications homosexuelles, qui ont besoin d’une idéologie justificative. Cependant, il se pourrait que ces revendications soient mieux perçues par le public à titre compassionnel et sur le terrain politique et législatif, là où intervient Marcella Iacoub, c’est-à-dire le terrain du simple individualisme juridique.

Qu’objecter à ce dernier, sinon qu’il ne correspond pas à la réalité existentielle commune même s’il convient à une minorité qui se retranche dans son quant-à-soi, protégée de la charge et de l’honneur de la paternité et de la maternité ? Après quelques décennies de révoltes des égos, il pourrait bien y avoir un retour à la réalité des personnes comme êtres de relation, responsables à l’égard d’autrui. Ce n’est pas dans cette voie que s’engage «  mon amie Marcella  » qui veut absolument désenchanter les mots de père et de mère, et même les supprimer, pour les remplacer simplement par parents. Je lui ferais remarquer combien la revendication individualiste peut, elle aussi, être totalitaire, l’individu faisant peser le joug de ses revendications qui sont autant d’injonctions et d’oukazes sur l’ensemble du corps social. Sa vision du devenir commun commande des évolutions absolument irréversibles, notamment la durée de plus en plus éphémère des couples qui, malgré tout, concevraient au plus vite des enfants qui seraient la preuve de leur amour. Mais cet amour ne saurait durer, et il faudrait l’émanciper d’une sexualité qu’il conviendrait de désacraliser au plus vite.

Jean Birnbaum nous raconte que lorsqu’il a annoncé son mariage à Marcella, celle-ci lui a illico posé la question : «  Avez-vous pensé à la garde des enfants ?  » Garde alternée bien sûr, qui s’impose aux couples divorcés. C’est donc chez elle une certitude : 1) Il n’y a pas d’union durable. 2) Il faut donc penser au plus vite au sort des enfants qui ne doivent plus envisager d’avoir un papa et une maman unis dans la durée et bénéficier d’une assistance alternative. On a beau se dire que l’évolution des mœurs nous réserve bien des possibles, on peut résister obstinément à une telle pente, ne serait-ce qu’en se rappelant cette chose assez élémentaire : on ne met pas au monde des enfants à titre précaire. Leur naissance lie leur père et mère de façon définitive. Quant à la sexualité, que devient-elle sans l’amour qui attire l’un vers l’autre deux personnes, qui, de facto créent un pacte entre elles ? Une fonction purement biologique ? En ce cas, elle est tout, sauf humaine.

Messages

  • "Marcella est beaucoup plus juriste que philosophe". Bien sûr, philosophe sans le savoir ou plutôt sans le vouloir : philosophe nominaliste, héritière du Diamat de ses parents, celui au nom duquel Staline taxait du crime majeur d’objectivisme et envoyait au Goulag les généticiens qui admettaient les lois de Mendel et les chromosomes comme support de l’hérédité. De même, les théoriciens du gender refusent le sexe déterminé par les chromosomes X et Y pour n’admettre que le gender déterminé par le nom que lui attribue la société. On retrouve ce nominalisme, souvent sous son avatar de positivisme, comme obstacle au progrès dans la reherche en génétique humaine (en particulier par son incapacité fondamentale à former une probabilité a priori dans un cadre bayesien). C’est par ce biais que j’ai été amené à réfléchir à ces questions.

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