Éminence, vous êtes l’artisan du voyage de Léon XIV en France. Comment cette visite s’est-elle décidée ?
Cardinal Jean-Marc Aveline : Je me suis rendu au Vatican il y a un peu plus de quatre mois pour demander à Léon XIV de venir en France cette année, il était tout à fait ouvert à cette idée, mais son agenda était plein jusqu’en 2028. Je me suis alors rapproché de son secrétaire qui tient son agenda, nous l’avons regardé ensemble et il m’a confié : « Regarde, c’est tout plein. Ah non il y a une date là, du 25 au 27 septembre. Le pape devait se rendre au Pérou mais il m’a dit la semaine dernière qu’il n’irait pas ». J’ai saisi l’occasion pour dire au responsable de l’agenda papal : « Tu barres Pérou et tu mets France ! Et moi je m’occupe du reste ». J’ai donc tout de suite imaginé un déplacement de trois jours avec Paris et lourdes comme rendez-vous incontournable. Ensuite, le Saint-Père m’a dit qu’il voulait bien rester jusqu’au lundi. Je lui ai donc suggéré de venir à Metz sur une terre de réconciliation après avoir été meurtrie par les deux guerres mondiales. Le pape a tout de suite accepté car il lui tient à cœur de parler de l’Europe chrétienne lors de son séjour en France.
Cette visite est-elle une façon de nous rappeler la vocation spirituelle de la France ?
Seul le Bon Dieu peut définir la vocation spirituelle de la France mais nous pouvons l’appréhender en suivant à la trace l’histoire de la sainteté dans notre pays, en nous inspirant des femmes et des hommes qui ont témoigné de l’Évangile dans leur vie de prière, de contemplation, en œuvrant dans le domaine de l’éducation ou au service des malades. L’âme de notre pays est habitée par le désir de s’occuper de ceux qui en ont le plus besoin, de témoigner de l’amour dont Dieu aime le monde et de partager l’amour du Christ en le portant aux confins de la terre. Souvenons-nous du formidable élan missionnaire porté par les prêtres et les religieux français au XIXe siècle ! Partageons ce que nous avons reçu à travers de grandes figures de sainteté : l’attrait pour l’intériorité et l’universalisme, deux choses importantes pour le monde.
Lors de sa venue, qu’attend Léon XIV de la France et des Français ?
Ce que je perçois de Léon XIV, c’est qu’il attend de mieux nous comprendre pour nous encourager à témoigner de notre foi. Il souhaite aussi partager des moments de prière et de joie et j’espère qu’une grande liesse populaire sera au rendez-vous car il nous faut dire à ce pape que nous l’aimons et qu’il est ardemment attendu ! Léon XIV reçoit fréquemment les évêques français, il a été préfet du dicastère pour les évêques et il s’est occupé de la nomination de plusieurs évêques dans notre pays, donc la situation de l’Église de France ne lui est pas étrangère. Il est tout particulièrement vigilant à la diversité de notre pays, au contraste entre les métropoles et les zones rurales et à une réflexion à mener pour susciter la foi dans des territoires abandonnés. Léon XIV est très attentif à cette question. Nous en avons encore parlé la semaine dernière. Par ailleurs, deux autres dimensions intéressent le Souverain Pontife : la dynamique instaurée depuis cinq ans par les milliers de demandes de baptêmes d’adultes et d’adolescents et le sort réservé par une partie de la classe politique aux catholiques en malmenant leur conscience après la promulgation de la loi sur l’euthanasie et la constitutionnalisation de l’IVG. Léon XIV s’interroge : « Où les Français vont-ils puiser leur énergie pour résister à tout cela ? »
Vous attendez du Saint-Père des paroles fortes sur la question des vocations sacerdotales ?
J’espère des paroles fortes sur l’audace de choisir d’accepter d’avoir été choisi, mais il n’y a pas de vocations spécifiques qui tiennent comme celle de la prêtrise ou de la vie consacrée sans prendre en compte la vocation de baptisés de tous les membres de l’Église. Face au nombre croissant de catéchumènes, il nous faut expliquer que le premier degré de la sainteté c’est de déployer sa vocation de baptisé en étant accompagné et formé en paroisse. Léon XIV va bien sûr encourager les appels au sacerdoce en soulignant la grandeur d’une telle mission mais il va rappeler à tous les Français et en particulier aux baptisés qu’ils ont à vivre un appel à la sainteté. Soyons attentifs durant sa visite à l’action de l’Esprit Saint dans nos cœurs.
Le voyage de Léon XIV suscite déjà une forte mobilisation : plus d’un million de personnes à Paris et Lourdes. Qu’est-ce que cela dit de notre pays ?
J’ai invité le patriarche Bartholomée Ier, le patriarche orthodoxe de Constantinople, lors de la première assemblée plénière de la conférence des évêques de France (CEF) que je présidais à Lourdes en octobre 2025. Il nous avait adressé un très beau discours en soulignant combien l’époque que nous traversons est une époque de grande crise spirituelle. Léon XIV le dit à sa façon dans son encyclique : Magnifica Humanitas. Cette crise spirituelle se manifeste par l’engouement pour le voyage du Saint-Père et nous, Église, en invitant le pape, nous contribuons à offrir un remède spirituel à cette crise.
Comment Léon XIV a-t-il vécu la promulgation de la loi sur l’euthanasie à quelques semaines de sa venue en France ?
Je ne sais pas s’il a ressenti la promulgation de cette loi comme une provocation. Nous nous étions écrits après la visite d’Emmanuel Macron au Vatican en avril dernier et il m’avait confié avoir fait part de ses convictions au chef de l’État français sur un tel sujet sans la certitude d’avoir été entendu. Cependant, si les papes n’allaient que dans les pays où la législation est tout à fait conforme à l’Évangile, ils ne sortiraient pas beaucoup du Vatican. Si c’est une provocation, c’est une provocation à se rendre d’autant plus en France. L’écart des voix s’est progressivement amenuisé entre les pour et les contre à l’Assemblée nationale lors des votes successifs portant sur l’aide à mourir. Le pape le sait, et quand il viendra dans notre pays, c’est pour parler à tous, y compris à ceux qui sont loin de l’Église. Pour autant, le combat continue désormais pour préserver la liberté de conscience collective des établissements catholiques et non catholiques. J’ai réuni des dirigeants la semaine dernière pour étudier la consolidation des statuts des établissements avant la parution des décrets d’application début janvier. Il ne faut surtout pas baisser la garde. La visite papale est providentielle. C’est d’un réveil de conscience dont nous avons besoin.
