Qui se souvient du Père Joseph de Tonquédec (1868-1962), de la Compagnie de Jésus ? L’oubli d’une personnalité marquante de l’Église contemporaine et d’une œuvre philosophique et théologique importante s’explique sans doute par l’écoulement du temps, avec le renouvellement des problématiques intellectuelles. Mais cela ne va pas sans injustice. Du moins, la connaissance de la période qui va du premier concile du Vatican au second ne saurait se passer du témoignage de ce religieux ardent, toujours sur la brèche pour promouvoir la foi mais aussi pour se dépenser sur le terrain pastoral. Ne fut-il pas l’exorciste de l’archidiocèse de Paris depuis la fin de la Première Guerre mondiale jusqu’à sa mort, pendant un demi-siècle ? Et, pendant de nombreuses années, confesseur extraordinaire de la Pierre-qui-Vire .
Actualité de la crise moderniste
Fort heureusement, un jeune chercheur, Stanislas von Mellenthin, vient de consacrer un ouvrage très complet à ce religieux éminent. Ce qui nous permet de prendre conscience des enjeux de l’affrontement de l’Église avec une certaine pensée moderne. Sans doute sommes-nous éloignés de ce qu’on a appelé la crise moderniste au début du XXe siècle (cf. FC n° 3830), avec l’intervention vigoureuse de saint Pie X, mais nous sommes toujours tributaires des mises au point doctrinales qui s’imposèrent alors. Il n’est pas inexact d’affirmer que cette crise « se poursuit bien après et constituera matrice intellectuelle du catholicisme contemporain ».
Au cœur des affrontements d’alors, le Père de Tonquédec va jouer un rôle important, en s’affirmant résolument à l’encontre des nouveaux courants qui mettent en difficulté la réception de la foi. C’est l’intégrité du dogme qui est péril dans les perspectives évolutionnistes de la modernité, notamment sur le terrain de l’étude de l’Écriture sainte. Toute une exégèse libérale s’attaque à la solidité historique de la Révélation, tandis que, sur le terrain philosophique, l’influence de la pensée allemande (Kant, Hegel) remet en cause les fondements métaphysiques auxquels est attachée la tradition chrétienne à la suite de saint Thomas d’Aquin.
En union étroite avec ses frères jésuites, le Père de Tonquédec pourfend ce modernisme défini par saint Pie X comme « le carrefour de toutes les hérésies ». Sa riposte se situe sur le terrain métaphysique où il réaffirme sa fidélité au thomisme. Ainsi s’en prend-il à Bergson et à Blondel, coupables de substituer au réalisme des formes de subjectivisme. Il n’y a plus de vérité certaine.
Doit-on dire que le beau travail de Stanislas von Mellenthin appelle aussi un regard critique ? Favorable à celui qu’il nous fait découvrir, il ne laisse pas forcément la parole à ceux qui ont défendu des positions différentes. N’y a-t-il rien à retenir de Maurice Blondel, qui inspirera nombre de théologiens de la génération suivante, sans qu’elle abandonne pour autant l’auteur de La Somme théologique ? Certains coups ne se sont-ils pas égarés quand fut suspecté de déviation doctrinale le fondateur de l’École biblique de Jérusalem, le Père Lagrange ? Il faut bien convenir que le magistère allait confirmer par la suite, avec Divino afflante Spiritu, l’encyclique de Pie XII (1943), les gains apportés à la connaissance de l’Écriture par le développement de l’exégèse scientifique.
Mais il faut revenir à l’impression générale que laisse cette biographie d’un fils de saint Ignace, dont le legs est à reprendre en considération, ne serait-ce que dans sa mission d’exorciste, dûment informé de toutes les digues de la psychologie et de la conduite des âmes.
Joseph de Tonquédec. Un Jésuite face à la modernité. Stanislas von Mellenthin, Via Romana, 366 pages, septembre 2026, 25 €.
