« Vingt siècles d’histoire entre Rome et la France » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« Vingt siècles d’histoire entre Rome et la France »

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© Antoine Mekary / Godong et Adobe Stock

« Vingt siècles d’histoire entre Rome et la France »

« Vingt siècles d’histoire entre Rome et la France »

Héritière de l'Empire romain et de la chrétienté, la France a longtemps occupé une place singulière aux yeux des papes. Avant la venue de Léon XIV, du 25 au 28 septembre, Jacques Trémolet de Villers relit 2 000 ans d'une relation faite de fidélités, de crises et d'espérance. Et s'interroge sur la vocation spirituelle de notre pays.
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La France et Rome ont toujours entretenu d’étroites relations, tantôt sereines et confiantes, tantôt tumultueuses. Qu’attendez-vous de la venue de Léon XIV dans les circonstances actuelles?

Jacques Trémolet de Villers : J’attends d’abord du Pape qu’il continue d’exercer la mission confiée à Pierre : confirmer ses frères dans la foi. Les circonstances changent, mais la mission demeure. Si Léon XIV aide les catholiques à retrouver confiance dans leur héritage et à témoigner sereinement de leur foi dans la société, son pontificat aura déjà rendu un immense service à l’Église… comme à notre pays ! L’histoire de la France, comme celle de l’Église, nous invite à l’espérance. On me dit parfois qu’il n’y a plus en France qu’un « petit reste » de chrétiens. Mais ce « petit reste » n’est pas rien… et il est appelé à grandir ! Les grands renouveaux ne commencent presque jamais par les majorités. Ils naissent de minorités convaincues, de quelques hommes et femmes qui prennent l’Évangile au sérieux. Je suis frappé par la vitalité que l’on rencontre aujourd’hui dans les pèlerinages, les mouvements de jeunesse, les communautés ou les séminaires. Je pense notamment au pèlerinage de Chartres. Beaucoup de jeunes découvrent librement la foi chrétienne. Ils n’ont pas connu le monde d’hier ; ils cherchent simplement des raisons de vivre et d’espérer. Leur démarche est réfléchie, souvent exigeante. Ce sont des signes qu’il faut savoir regarder.

Quel peut être le rôle des fidèles laïcs dans ce renouveau ?

Les laïcs ont vocation à irriguer la cité par leur engagement professionnel, culturel, associatif ou politique. La doctrine sociale de l’Église rappelle que la foi ne peut rester cantonnée à la sphère privée lorsqu’est en jeu le bien commun. Elle demeure, à cet égard, d’une brûlante actualité ! Encore faudrait-il réfléchir à sa traduction institutionnelle. Léon XIV nous y invite : « Il appartient à la communauté politique de créer les conditions permettant aux personnes, aux familles, aux associations et aux corps intermédiaires de réaliser leur vocation sociale, sans être remplacés ou réduits à de simples exécutants », écrit-il dans son encyclique, Magnifica humanitas. C’est un appel à s’engager !

Emmanuel Macron s’est rendu plusieurs fois au Vatican. Dans le même temps, il a fait inscrire l’avortement dans la Constitution et voulu la légalisation de l’euthanasie. Comment expliquez-vous ce grand écart ?

Il est révélateur de notre époque. Les dirigeants français savent que le Saint-Siège demeure un acteur diplomatique majeur et que la parole du Pape conserve un poids moral considérable sur la scène internationale. Ils entretiennent donc des relations suivies avec Rome. En revanche, sur les grandes questions anthropologiques – la protection de la vie et de la famille –, ils se moquent de l’enseignement de l’Église. On ne peut que penser au baiser de Judas qui vient embrasser son Maître au moment de le livrer…

Les relations entre Rome et la France n’ont pourtant jamais cessé, malgré des crises parfois très graves. Pourquoi sont-elles essentielles pour notre pays comme pour le Saint-Siège ?

Parce qu’elles sont constitutives de notre histoire. On les fait souvent commencer avec le baptême de Clovis, mais elles sont bien antérieures : elles naissent de la rencontre entre Rome et la Gaule. La conquête de César n’a pas seulement imposé une domination militaire ; elle a surtout donné naissance à une civilisation. Les élites gauloises ont été associées à l’Empire et, de cette rencontre, est née la Gaule romaine. C’est un point décisif : la Rome des Césars nous a transmis le droit, les institutions, l’administration, le sens de la cité – et l’on comprend aisément que Louis XIV, bien des siècles plus tard, se soit fait représenter en Auguste.

Mais Rome nous a aussi transmis la culture grecque dont elle est l’héritière. Puis, lorsque la Ville Éternelle devient le siège de l’Église, elle transmettra l’héritage chrétien à la Gaule. Notre civilisation procède ainsi de la rencontre d’Athènes, de Rome et de Jérusalem. Cette continuité explique la profondeur des liens entre la France et le Saint-Siège. Il ne s’agit pas seulement d’une relation diplomatique : c’est une histoire commune qui traverse près de vingt siècles.

On a coutume de dire que la France est « la fille aînée de l’Église ». Comment Rome et la foi chrétienne ont-elles façonné la civilisation française ? Que devons-nous à Rome ?

Nous devons d’abord à Rome une manière d’habiter le monde. Les Romains avaient le génie de l’organisation politique. Ils savaient construire des institutions durables, rendre la justice, administrer un territoire. Virgile résume admirablement cette vocation lorsqu’il écrit, dans l’Énéide, que Rome est appelée à gouverner les peuples. Le christianisme n’a pas détruit cet héritage ; bien au contraire, il l’a élevé. L’Évangile introduit une distinction essentielle entre ce qui relève de César et ce qui relève de Dieu. De cette distinction naîtra progressivement une conception originale des rapports entre le pouvoir politique et l’autorité spirituelle. La France a aussi conservé du génie romain une vocation à l’universel. Rome ne se concevait pas comme une cité renfermée sur elle-même, mais comme une civilisation capable d’accueillir et d’instruire les peuples. La France héritera de cette ambition, qu’elle exprimera à travers sa culture, son droit, sa langue et, pendant des siècles, son extraordinaire élan missionnaire.

Réciproquement, la France a-t-elle apporté quelque chose à Rome ?

Rome a façonné la France, et la France a servi Rome. Pendant des siècles, les papes ont vu dans le royaume de France un élément essentiel de l’équilibre européen. Ils avaient besoin de faire contrepoids aux ambitions du Saint-Empire romain germanique. La monarchie française remplissait cette fonction. Les Capétiens se savaient rois, non pontifes. C’est cette distinction qui a permis un dialogue fécond entre nos rois et le Saint-Siège. La France constituait le grand royaume de l’équilibre. Elle reconnaissait l’autorité spirituelle du Pape tout en assumant pleinement sa mission temporelle. Cette fidélité n’a jamais exclu les désaccords, parfois très vifs. Mais s’il y eut des brouilles, « Notre Paris jamais ne rompit avec Rome ». Cette permanence est l’une des clés de notre histoire.

On présente souvent le baptême de Clovis comme « le baptême de la France ». Est-ce exact ?

Oui, à condition de bien comprendre le sens de cette formule. La Gaule existait au Ve siècle – mais la France pas encore. La France, comme réalité politique et spirituelle, est née du baptême de Clovis. Le royaume qui donnera naissance à la France prend forme lorsque le roi franc choisit la foi catholique plutôt que l’arianisme adopté, à l’époque, par la plupart des royaumes barbares. Cette singularité, qui distingue la France parmi toutes les nations, est le fruit d’une rencontre. « Les évêques ont fait la France comme les abeilles font leur ruche », a dit Joseph de Maistre. Il y a évidemment saint Remi, mais aussi saint Vaast, Sidoine Apollinaire et saint Avit, qui écrira à Clovis : « Votre foi est notre victoire. » Tous sont de formation romaine. Et tous comprennent qu’il faut distinguer les responsabilités selon le principe énoncé par le Christ : « Rendez à César ce qui est à César. » Les évêques ne souhaitent pas gouverner les cités ; ils veulent annoncer l’Évangile. Comme les Apôtres qui se délestent des charges temporelles sur les diacres pour se consacrer à la prédication, ils cherchent un prince capable d’assumer le pouvoir temporel tout en recevant la foi de l’Église. Clovis répond à cette attente. C’est un chef de grand talent politique et de grand talent militaire. Son baptême fonde une alliance qui marquera durablement l’histoire de France. Non pas une confusion des pouvoirs, mais leur juste articulation. Le roi gouverne ; l’Église évangélise. Cette intuition, qui plonge ses racines dans l’Évangile, constitue l’une des plus fécondes contributions de la France à la civilisation chrétienne.

Louis IX, dont nous fêtons les 800 ans de son sacre, fut canonisé par Boniface VIII en 1297. Est-ce l’apogée de la relation entre Rome et la France ?

Sans doute. La canonisation de Saint Louis a une portée exceptionnelle. L’Église ne reconnaît pas seulement les vertus privées d’un homme : c’est le roi qu’elle canonise. Ce faisant, elle affirme qu’un souverain peut exercer le pouvoir de manière sainte. C’est une idée profondément chrétienne. Gouverner oblige à prendre des décisions difficiles. Il faut rendre la justice, défendre le royaume, protéger les plus faibles… L’autorité politique comporte une part de contrainte. Pourtant, lorsqu’elle est ordonnée au bien commun, elle peut devenir un chemin de sainteté. Avec Saint Louis, Rome consacre une certaine idée de la royauté française : un roi pleinement engagé dans les affaires du siècle, mais conscient que son pouvoir est un service. Les papes ont souvent exprimé cette estime particulière pour la France. Ils voyaient en elle non un peuple supérieur aux autres, mais une nation investie d’une responsabilité particulière dans l’histoire de la chrétienté. En 1239, le pape Grégoire IX écrit à Saint Louis que « la France est le royaume de Dieu même »(lire encadré p. 14). Ce n’est pas un hasard si la galerie des rois de Notre-Dame de Paris représente les rois de Juda et non les rois de France, comme le croyaient les révolutionnaires qui les ont martelés ! On ne peut comprendre le sens du sacre des rois de France sans relire le récit de l’onction du roi Saül dans le Premier Livre de Samuel : « Samuel prit la fiole d’huile et la répandit sur la tête de Saül ; […] « Et voici pour toi le signe que Yahvé t’a oint comme chef sur son héritage » » (1 S 10, 1).

Malgré cette proximité, les tensions n’ont pas manqué entre les papes et les souverains français, notamment à partir de Philippe le Bel. Est-ce le début du gallicanisme ? Cette tentation perdure-t-elle ?

L’affrontement entre Philippe le Bel et Boniface VIII est incontestablement un tournant, mais il serait réducteur d’y voir l’origine unique du gallicanisme. Il existe en réalité plusieurs gallicanismes. Celui des rois, soucieux de préserver leur indépendance dans l’ordre politique ; celui des parlements, souvent beaucoup plus radical ; et celui d’une partie du clergé, qui rêve de s’affranchir de la tutelle romaine, pourtant bien paternelle. Cette tentation d’émancipation traverse, au demeurant, d’autres pays, comme en témoigne l’expression, parfois très singulière, des conférences épiscopales… Mais la rupture n’a jamais eu lieu. Si soucieux fût-il de son autorité, Philippe le Bel a résisté à ses légistes qui l’incitaient à rompre avec le Saint-Siège. Contrairement à l’Angleterre d’Henri VIII, la France n’a jamais constitué une Église nationale séparée de Rome. Les conflits furent parfois très durs, mais la communion fut préservée. On discute avec Rome, on négocie, on proteste parfois, mais on demeure dans la même Église. Quant à la tentation gallicane, elle peut toujours renaître sous des formes nouvelles. Le rappel de la dimension universelle de l’Église demeure une nécessité permanente.

La tempête révolutionnaire s’est achevée par le Concordat conclu entre Bonaparte et Pie VII. L’Église, dans ce nouveau régime, n’était-elle pas devenue dépendante de l’État ?

La Révolution constitue une rupture d’une tout autre ampleur. Elle s’est nourrie des idées des Lumières, mais elle a puisé aussi dans le jansénisme sa défiance de Rome. En guillotinant Louis XVI, elle ne renverse pas seulement une dynastie ; elle abat le pouvoir temporel chrétien. Ce faisant, elle détruit tout l’édifice politique et religieux hérité des siècles précédents. Elle a rompu l’harmonie politique, fondée sur l’équilibre entre les pouvoirs temporel et spirituel. Nous ne nous en sommes pas encore remis : dépourvu de cette assise spirituelle, tout régime politique est frappé de faiblesse et d’instabilité. Dans ce contexte, le Concordat représente une œuvre de pacification. Bonaparte comprend qu’il est impossible de reconstruire durablement la France contre l’Église. Pie VII, de son côté, accepte un compromis difficile afin de rendre à la vie catholique les conditions de son renouveau. Ce compromis n’est pas exempt d’ambiguïtés. L’État conserve une influence importante sur l’organisation de l’Église, notamment par le système des nominations. Bonaparte demeure un homme d’État, impétueux de tempérament et d’ailleurs trop pressé par le temps pour fonder un régime stable. Le Concordat permet de retrouver la paix, pas de reconstituer cette harmonie ancienne entre les deux pouvoirs qui avait progressivement façonné le royaume de France. Mais il faut quand même mesurer ce qu’il a rendu possible : la renaissance des diocèses, l’essor des congrégations, le réveil missionnaire du XIXe siècle, qui sera l’un des plus féconds de notre histoire religieuse.

La République a officiellement séparé l’Église et l’État en 1905. L’irruption de l’islam en France rend-elle aujourd’hui caduque cette stricte séparation ? La laïcité suffit-elle à relever ce défi ?

La loi de 1905 est le produit d’une histoire bien précise : celle des rapports entre l’État français et l’Église catholique. Cent vingt ans après son adoption, le contexte a profondément changé. L’apparition en France d’un islam de masse pose des questions que les auteurs de la loi n’avaient évidemment pas envisagées. Les difficultés commencent quand la laïcité devient une idéologie d’effacement, qui entend faire comme si le christianisme n’avait jamais façonné la France. On ne peut pas comprendre notre histoire, notre droit, nos paysages, nos cathédrales, notre littérature ou même notre conception de la dignité humaine sans reconnaître cette empreinte. Une nation ne se construit jamais contre sa mémoire. C’est à partir de cette conscience historique que les défis posés par l’islam pourront être abordés avec lucidité.

Dieu a-t-il, selon vous, un « plan » pour notre pays ?

Dans Le Mystère des Saints Innocents, Péguy laisse à Dieu le soin d’évoquer la vocation de la France, avec une infinie tendresse : «C’est embêtant, dit Dieu. Quand il n’y aura plus ces Français, il y a des choses que je fais, il n’y aura plus personne pour les comprendre. Peuple, les peuples de la Terre te disent léger. […] Mais moi, je t’ai pesé, dit Dieu, et je ne t’ai point trouvé léger en foi.»

Pour autant, il faut bien l’avouer, les desseins de Dieu nous échappent. En revanche, l’histoire permet de constater que les papes ont souvent reconnu à la France une responsabilité singulière dans la chrétienté. Jeanne d’Arc – que Pie XI a proclamée patronne secondaire de la France – en est sans doute la plus belle figure. Elle n’est ni théologienne ni princesse. C’est une jeune laïque qui comprend que servir Dieu conduit à servir son pays. Elle rappelle que l’engagement politique, lorsqu’il est ordonné au bien commun, peut devenir un chemin de sainteté. Son exemple demeure d’une étonnante actualité : elle reste un modèle pour les laïcs d’aujourd’hui. Dans une société tentée d’opposer la foi et la vie publique, Jeanne montre qu’il est possible d’aimer son pays sans l’idolâtrer, de servir l’État sans oublier que toute autorité est au service de la personne
humaine.

C’est peut-être là le fil conducteur de toute l’histoire des relations entre Rome et la France. Parce qu’au-delà des événements, cette histoire commune repose sur une intuition qui a profondément marqué notre civilisation : le spirituel et le temporel ne sont ni rivaux ni confondus ; ils sont appelés à dialoguer pour servir l’homme et Dieu. Et la France, dans ce dialogue, a un rôle éminent à jouer, au bénéfice de l’humanité.