Saint Jean de la Croix, ou l’urgence de la vie intérieure - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Saint Jean de la Croix, ou l’urgence de la vie intérieure

Canonisé il y a 300 ans et déclaré Docteur de l’Église il y a 100 ans, saint Jean de la Croix est à l’honneur cette année avec ce double jubilé. Ce grand ami de sainte Thérèse d’Avila est l’un des plus grands mystiques et l'un des plus grands poètes du Siècle d’or espagnol. Entretien avec le Frère Jean-Alexandre, prieur du couvent des Carmes de Paris.
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Qui est saint Jean de la Croix ?

Frère Jean-Alexandre : C’est un saint peu et mal connu car il n’a rien écrit sur lui-même, hormis ses poèmes. Il a vécu 49 ans, au cours de ce grand siècle espagnol du XVIe siècle, très important sur le plan politique, religieux et mystique, notamment avec saint Ignace de Loyola. Juan de Yepes Álvarez naît dans une famille pauvre, qui sombre dans la misère matérielle après la mort du père, tisserand, et d’un des frères. Lorsqu’il parle de la pauvreté, Jean en a donc une expérience très concrète. Avec sa mère et son deuxième frère, le jeune garçon déménage à Medina del Campo, où il va bénéficier d’une aide sociale, lui permettant de faire des études dans un collège pour enfants pauvres. Repéré pour ses aptitudes intellectuelles, il entre au collège des Jésuites, communauté naissante de l’époque. Il reçoit une excellente formation intellectuelle et spirituelle. Pour financer ses études, il soigne les malades à l’hôpital, pour lesquels il a une très grande compassion et acquiert une grande expérience de la souffrance physique, des blessures, qui lui servira pour exprimer sa vie mystique… En 1563, à 21 ans, il entre chez les Carmes, cet ordre mendiant créé au XIIIe siècle. Il devient Jean de Saint-Mathias et part à Salamanque poursuivre des études, mais le climat de guerre entre professeurs et l’aspect desséchant des études de théologie, le plongent dans une crise de vocation… Après son ordination, en 1567, il rentre à Medina del Campo.

Quel rôle a joué Thérèse d’Avila dans sa vie ?

Mère Thérèse de Jésus se trouve elle aussi à Medina del Campo : elle est en train d’y fonder son deuxième couvent de Carmélites déchaussées et cherche des prêtres pour créer une branche masculine. Elle entend parler de la profondeur et de l’intelligence de ce jeune prêtre et cherche à le rencontrer. Il a 27 ans de moins qu’elle, mais elle comprend immédiatement, en voyant sa radicalité, son expérience de l’amour de Dieu et sa liberté intérieure qu’il est l’homme dont elle a besoin pour sa réforme. Lorsque le jeune Carme, à la recherche d’une plus grande radicalité, lui explique qu’il souhaite entrer chez les Chartreux, Thérèse le convainc de rester dans l’ordre pour le rénover de l’intérieur. Il accepte, sous réserve que cela puisse se faire rapidement. C’est le début d’un des tandems de saints les plus féconds de l’histoire. Quelques mois après leur rencontre, en 1568, Jean de Saint-Mathias fonde le premier couvent de Carmes déchaussés et prend le nom de Jean de la Croix.

Pourquoi ce nouveau nom ?

Sa spiritualité est très marquée par la Croix, à commencer par sa propre expérience de la pauvreté, du deuil et des nombreuses épreuves qu’il va traverser. Il comprend que la Croix est donnée pour aller plus loin dans l’amour. Jean parle dans ses écrits de l’importance de la « transformation » dans l’amour, par la Croix. Il rappelle que cette transfiguration n’est pas notre œuvre, ce n’est pas du développement personnel volontariste : c’est une collaboration à l’œuvre de l’Esprit Saint en nous, qui fait de nous, sans que nous nous en rendions compte, une création nouvelle. Pour Jean, le mystère de la Croix est le mystère pascal. Si nous laissons l’Esprit nous décaper par la Croix, celle-ci nous permet alors de goûter la joie de Dieu. Si nous les vivons en Dieu, nos épreuves nous transforment peu à peu.

De quelle nature est leur réforme du Carmel ?

Thérèse et Jean veulent une réforme de la radicalité spirituelle très équilibrée, ancrée dans le détachement et la vertu par amour de Dieu, très éloignée de l’héroïsme volontariste de l’ascèse et de la mortification qui flatte l’ego, très en vogue dans l’Espagne du XVIe siècle. Et Thérèse conduit Jean encore plus loin en lui faisant découvrir le sens de la vie fraternelle douce et joyeuse, au sein de ses couvents réformés : elle lui fait comprendre l’harmonie entre le détachement radical et la « suavité ». Leur réforme sera plus qu’une réforme et un retour aux sources, comme le sont souvent les réformes : Thérèse ajoute des choses nouvelles à la Règle du Carmel, qui en font presque une nouvelle fondation : les deux heures d’oraison, la vie fraternelle… Il y a vraiment une nouveauté thérésienne.

Que peut-on dire de leur amitié ?

En 1572, Thérèse demande à son jeune ami d’être le confesseur du couvent de l’Incarnation d’Avila, son premier monastère, où elle vient d’être nommée prieure, malgré elle et malgré l’opposition violente de ses anciennes Sœurs. Il y restera six ans et l’aidera à réformer ce couvent. C’est la période où les deux saints vont le plus se côtoyer et échanger spirituellement, s’influençant beaucoup mutuellement. Ce sont deux géants de la foi, extrêmement différents et très complémentaires : Thérèse est aussi solaire et drôle que Jean est intérieur et pudique. Il sera à la fois son grand ami, son fils spirituel et son confesseur.

Quel est le charisme propre de Jean de la Croix dans la réforme du Carmel ?

Si c’est bien Thérèse qui reçoit de Dieu l’appel et le charisme de la réforme, Jean vient l’accompagner et enrichir cette œuvre fondatrice. Lui va approfondir la vie contemplative du Carmel et la dimension de la « transformation », en particulier au sujet des épreuves de la vie spirituelle – qu’il nomme la « nuit obscure ». Il explique que ces moments de sensation de douloureux vide spirituel sont en réalité des moments de transformation très profonde et féconde. C’est l’écrivain spirituel qui en rend le mieux compte dans toute l’histoire de la mystique.

En quoi cela peut-il parler aux hommes d’aujourd’hui ?

Il nous dit de ne pas confondre l’action de Dieu et la perception que nous en avons : ce n’est pas parce que nous ne ressentons rien dans la prière qu’il ne se passe rien ! Tous ceux qui prient font cette expérience de la nuit, c’est pourquoi il est essentiel de savoir que c’est normal. Jean écrit précisément dans ce but car il est bouleversé de voir tant de personnes se décourager dans la vie spirituelle parce qu’elles ne sont pas guidées et sont perdues. Il écrit pour les éclairer, en partant de son expérience. Pour lui, il ne faut pas réduire l’œuvre infinie de Dieu à nos pauvres perceptions humaines, qui comprennent si peu de ce que Dieu est en train d’accomplir en nos âmes. La Croix est aussi présente au quotidien dans la vie de prière régulière. Il encourage à continuer à prier, en dépit de toutes les sécheresses et toutes les nuits. Dieu est présent en l’âme qui prie, donc il agit, même si nous ne le sentons pas…

Le but ultime de la réforme du Carmel est-il finalement de conduire les âmes à la vie intérieure ?

Tout à fait, Jean et Thérèse ne parlent que de l’urgence de la vie intérieure. Aujourd’hui, sans doute encore plus qu’hier, il n’est pas possible de tenir dans ce monde qui nous dessèche et nous disperse, si nous ne sommes pas ancrés dans les profondeurs de notre âme avec Dieu… Tous les deux nous rappellent que l’unique but de la vie est l’union avec Dieu : la sainteté, c’est moi vivant en Dieu et Dieu vivant en moi. Je ne deviens véritablement moi-même, je ne m’accomplis pleinement que dans cette union. Nos plans et nos projets personnels ne nous conduisent pas à la sainteté car ils ne nous unissent pas à Dieu. C’est pourquoi, nous rappellent-ils, la vie éternelle en Dieu commence maintenant : dès cette terre nous pouvons goûter la joie et la paix du Ciel car Dieu habite en nous. Ne passons pas à côté du trésor de cette présence intérieure, ne cherchons pas Dieu ailleurs qu’au fond de nous-même… Si nous nous relions à sa présence au milieu de nous, toute notre vie va se réorienter et se remettre en ordre. Il nous suffit de prendre au sérieux la grâce de notre baptême et de poser l’acte de foi que Dieu est vivant au milieu de nous.

Est-ce une expérience mystique à laquelle Jean nous invite ?

Oui, mais il ne nous propose pas une mystique des états extraordinaires mais de la vie ordinaire, celle qui nous fait grandir dans la foi, l’espérance et la charité, fondée sur l’union avec Dieu, et qui se traduit par des œuvres. L’essentiel de notre vie est là : prendre soin de cette relation intime qui nous donne la vie et l’être. Plus nous en prenons soin, au quotidien, plus le reste va se mettre en place de manière ajustée, plus nous allons connaître la paix véritable, la joie profonde, la liberté d’être dans la vérité. Tout se joue dans les profondeurs de notre âme : le reste n’est qu’éphémère. Jean se désole de voir que les gens manquent de foi dans le désir que Dieu a de faire de grandes choses avec nous. Nous sommes centrés sur nous, nos désirs propres, nos limites… au lieu de laisser faire Dieu, qui peut nous donner les moyens de faire des choses dont nous ne serions humainement pas capables !

Sa poésie et sa mystique sont-elles une seule et même chose ?

Il utilise le langage poétique car, disent souvent les mystiques, c’est celui qui permet le mieux d’exprimer l’expérience de Dieu, de manière allusive et symbolique. C’est au cours d’une très douloureuse incarcération par ses Frères carmes, en 1577 – en raison d’un conflit complexe, à la fois religieux et politique, entre Carmes et Carmes déchaux, Rome et le roi d’Espagne – qu’il a commencé à écrire des poèmes. En effet, pendant ces neuf mois d’enfermement et de sévices, au fond de son cachot sordide, alors qu’il vit son Vendredi saint, il va vivre une expérience extraordinaire de la présence de Dieu, qu’il décrit dans son Cantique spirituel et dans ses Romances. Ces poèmes sont d’abord l’expression de sa prière, pour lui-même mais il en fera des commentaires pour instruire les gens de la vie spirituelle, dans un souci pédagogique. En sortant de prison, dans Une nuit obscure, il explique la part active de l’homme et la part de Dieu dans la vie spirituelle. Dans La Vive Flamme d’amour, il décrit la vie de l’âme unie à Dieu, dans le feu de l’Esprit Saint. Sa poésie est si belle qu’il est reconnu comme l’un des plus grands poètes de son époque.

Que nous dit-il des dangers spirituels de notre époque ?

Des choses fondamentales, que l’on n’entend plus trop aujourd’hui… Il nous dit qu’il faut du courage et de la volonté pour avancer dans la vie spirituelle. Il nous encourage à aller plus loin que la transposition dans la vie spirituelle de la société de consommation, qui nous pousse à aller d’une expérience spirituelle qui nous fait du bien sur le plan affectif à une autre… Il ne faut pas enchaîner les podcasts, les groupes de prière, les parcours de formation, les activités pieuses, les révélations « mystiques »… Les gens aujourd’hui cherchent souvent des « boosters » affectifs pour vivre leur foi : ce n’est pas cela la vie spirituelle. À passer de « booster » en « booster », le grand danger est d’être déçu de ne pas en voir les fruits, de se décourager et de tout laisser tomber. Ce sont des aides, mais qui ne sont que la porte d’entrée. Ne restons pas à la porte : allons plus loin et plongeons en Dieu, pour avoir une vie spirituelle structurée, ancrée, et ne pas en rester au niveau affectif agréable, qui peut être trompeur et nous garder dans la superficialité. C’est le mystère de la Croix : c’est un passage qui nous fait basculer d’une vie conduite par nous-même à une vie conduite par Dieu. Jean de la Croix nous dit que nous sommes faits pour cette vie infiniment plus profonde.

De quelle manière avancer ainsi « en eau profonde » ?

Outre les sacrements, bien sûr, c’est par la prière d’oraison, en commençant par 10 à 15 minutes par jour, en décidant d’y être fidèle chaque jour. Ce qui compte, c’est de continuer même si la sécheresse s’installe. Il faut accepter d’en voir les fruits progressivement. C’est le grand danger de la foi des convertis, qui sont tout brûlants d’amour pour Dieu, et risquent d’en rester à un niveau affectif de la foi. Il est essentiel de leur dire que le ressenti de la foi n’est que l’apéritif : le meilleur du festin est à venir, dans une relation en profondeur avec Dieu. Le ressenti n’est pas le signe de la vie spirituelle. Il peut être donné par moments, mais la foi est un travail intérieur invisible, qui se joue dans les profondeurs de l’âme.

Le couvent parisien dont vous êtes le prieur déménage, pour quelle raison ?

Nous reprenons le couvent des Sœurs de l’Adoration réparatrice, dans le Ve arrondissement. Nous aurons plus de place pour accueillir des groupes en journée, pour des récollections ou des formations. Cela va nous permettre de nous agrandir et de faire davantage rayonner la spiritualité du Carmel dans Paris. La chapelle sera ouverte au public. Nous proposerons aussi des formations.