« La Bible est une source de vie intérieure » - France Catholique
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Le journal de la semaine

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« La Bible est une source de vie intérieure »

Il n’est pas si facile d’aborder ce monument qu'est la Bible pour s'y désaltérer. Pour nous y aider, les Éditions du Carmel lancent une nouvelle collection : « Bible et mystique ». Entretien avec le Frère Baptiste de l’Assomption, ocd, collaborateur scientifique au Département d’études bibliques de Fribourg et enseignant à l’Institut Jean-de-la-Croix, à Toulouse.
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© Gun Powder Ma / CC by-sa

Quel manque vient combler cette nouvelle collection dans les études bibliques ?

Frère Baptiste de l’Assomption : Avant de parler de manque, j’évoquerais plutôt le miraculeux développement des études bibliques depuis plus d’un siècle. Imaginez les trésors d’inventivité, de persévérance et de patience déployés pour mieux comprendre les Écritures : fouilles archéologiques, déchiffrement des manuscrits, rayons de bibliothèques sans fin, heures passées à scruter, chercher, consulter des dictionnaires, bourses d’État – même en France ! Jamais livre n’aura suscité, par sa seule existence, un déploiement d’énergies aussi conséquent et un rassemblement de compétences aussi variées. Il y a là un phénomène unique en son genre. Or, d’une manière vraiment frappante – et c’est l’intuition qui est au fond de notre collection –, les résultats les plus récents de la recherche convergent vers un renouvellement de l’intelligence spirituelle des Écritures. Voici la nouveauté que nous voudrions faire émerger dans un format simple et pédagogique avec notre nouvelle collection « Bible et mystique ».

Pourquoi dites-vous que l’heure est venue de redécouvrir la Bible comme source spirituelle ?

On retient souvent de Vatican II l’appel à user des méthodes historiques pour étudier le sens littéral des Écritures en les resituant dans leur contexte. Cette première approche est indispensable – elle est à la source d’excellents ouvrages de vulgarisation –, mais elle est incomplète. L’expression péjorative « exégèse desséchante » – qui est une contradiction dans les termes ! – en est le symptôme [l’exégèse est l’étude approfondie d’un texte, NDLR]. La Constitution Dei Verbum rappelait que la Parole de Dieu constitue pour l’Église « son point d’appui et sa vigueur et, pour les enfants de l’Église, la solidité de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle » (§ 21). Notre ambition tient dans un leitmotiv un peu « provoc’ » : « Pour une exégèse mystique… c’est-à-dire vraiment scientifique. » Pour qu’une approche de la Bible soit vraiment scientifique, c’est-à-dire obéissant aux exigences rationnelles de cet objet absolument original que sont les Écritures, elle doit remonter jusqu’à son Origine, jusqu’à cette expérience du Dieu vivant dont ont témoigné les prophètes, les scribes d’Israël et les évangélistes. Grâce aux avancées prodigieuses de l’exégèse, on peut mieux cerner aujourd’hui à quel point ils étaient des lettrés, conscients de leur artisanat littéraire, mais aussi à quel point ils étaient des spirituels, faisant de leur texte le chemin pour entrer dans cette expérience du Ciel dont ils ont  témoigné. Chaque livre biblique est porteur d’une expérience transformante. C’est à cette expérience que la collection « Bible et mystique » voudrait aider à se disposer.

Peut-on lire la Bible sans le prisme de la Tradition de l’Église ?

Il y a quelques années, nous avons cherché avec des étudiants à comprendre comment Jean de la Croix avait entendu la Parole de Dieu et l’avait laissée résonner dans ses écrits. Un jour, nous avons pris le chemin inverse : comment la Parole de Dieu – nous lisions alors le livre de Job – contient à sa source même la doctrine de Jean de la Croix. Le résultat était frappant : ils ont mieux compris Jean de la Croix en partant de Job, qu’en partant de Jean de la Croix lui-même. La Tradition de l’Église est cette immense caisse de résonance des Écritures ! Elle ne se trouve pas à côté des Écritures, mais en elles. Lorsque je lis les Écritures, je deviens contemporain des prophètes et des évangélistes, mais aussi des Augustin, François d’Assise, Thomas d’Aquin, Thérèse de l’Enfant-Jésus et autres saints qui ont écouté le Verbe de Dieu et qui le contemplent maintenant face à face dans le Ciel. Se couper de cette réalité, que l’on nomme « Tradition de l’Église », reviendrait à tomber dans une illusion d’optique, à scier la branche sur laquelle nous sommes assis.

Comment prier avec la Bible et s’en nourrir spirituellement ?

Je dirais bien volontiers… qu’il « suffit » de la lire ou de l’écouter proclamée. Mais voilà le difficile ! De même que le simple regard posé sur le Saint-Sacrement devient source de vie spirituelle, pourvu qu’il n’y ait pas par principe un refus de croire en la Présence réelle, ainsi le simple contact de l’intelligence avec les mots de la Bible est un « abreuvoir » pour la vie intérieure pourvu que l’on n’ait pas exclu par principe que Jésus puisse parler par eux. Lorsque Pierre se tourne vers Jésus pour lui dire qu’il a les « paroles de la vie éternelle », il ne fait que témoigner d’une expérience qui est celle des lecteurs de la Bible. Paradoxalement, le danger de l’intellectualisme avec les Écritures guette surtout les savants ! « Je te bénis Père, Seigneur du ciel et de la terre…, d’avoir révélé cela aux tout-petits. »

Comment, concrètement, aborder la lecture de la Bible ?

Aux antipodes de ce que nous promettent les techniques de bien-être. Gardons à l’esprit que la lecture des Écritures, en elle-même, est l’une des plus grandes ascèses qu’un esprit humain puisse s’infliger. On insiste parfois sur les saveurs des Écritures. Ce n’est pas faux – aucun texte n’est plus passionnant, savoureux et glorieux que celui de la Bible –, mais ces suavités n’apparaissent parfois qu’après un long combat, comme Jacob pourrait en témoigner. Élie n’entend « la voix de fin silence » (premier livre des Rois, 19, 12)… qu’après avoir demandé à mourir ! Tout, absolument tout nous pousse à abandonner la Bible quand elle nous dérange, comme tout nous pousse à abandonner Jésus quand on ne le comprend plus. Et c’est presque normal : la lecture des Écritures refaçonne à ce point notre intelligence, jusqu’à la racine même de la chair et de l’esprit, que le vieil homme résiste en nous de toutes ses forces devant une telle « lessive ». La meilleure préparation me semble donc être celle que Dieu propose à Josué avant qu’il n’entre en Terre promise : « Sois fort et prends courage ! »

Quels liens y a-t-il entre la lecture, la méditation, la prière et la contemplation ?

De telles distinctions sont utiles, mais je serais plus concret : ne laisser passer aucune journée sans avoir ouvert sa Bible et sans l’avoir lue – malgré l’aridité – dix, quinze ou trente minutes. « Chaque matin, ta parole me réveille. » « Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur. » Ce qui s’opère ensuite relève d’un mystère. Que chaque lecteur de France Catholique prenne cette grande décision… et il en verra les effets étonnants. Son cœur deviendra-t-il tout brûlant ?

Comment est-on sûr qu’il s’agit vraiment de la parole de Dieu, alors que l’Ancien Testament nous parle de batailles, d’horreurs en tous genres ?

La certitude de ce que l’Écriture est Parole de Dieu vient précisément du fait qu’elle nous choque et nous dérange. Personne n’arrive à mettre la main sur Jésus avant qu’il ne le veuille. Ainsi va-t-il du texte biblique. Il nous empêche de mettre la main sur lui, de l’enfermer dans les limites de notre intelligence blessée par le péché. La Bible nous fait réagir, elle dévoile nos désirs les plus cachés, elle sonde nos cœurs. Elle est un glaive ! Il faudrait de longues lignes pour évoquer tout ce qu’il y a de choquant dans l’Écriture, mais précisément, il est heureux qu’elle soit choquante parce qu’elle nous parle de l’homme, celui que nous connaissons, celui de nos actualités fertiles en désastres et en horreurs. Elle nous parle d’une humanité vraiment blessée par le péché, et que le Christ, par le moyen des Écritures, refaçonne patiemment, si elle veut bien y consentir.

Quelle juste place dans la liturgie, à côté du renouvellement du sacrifice du Christ ?

Jésus sur la Croix prie les Psaumes : « mon Dieu, mon Dieu pourquoi m’as-tu abandonné ? » ; « en tes mains, je remets mon esprit ». La liturgie est toute pétrie de la Parole de Dieu, et elle trouve son couronnement dans l’offrande eucharistique du Christ, dans cette mémoire « non sanglante » du Golgotha, du mystère pascal, de la Passion et de la Résurrection de Notre Seigneur : « Faites cela en mémoire de moi. » La Parole de Dieu proclamée dans nos liturgies terrestres prépare les fidèles à s’offrir en sacrifice de louange et à entrer dans cette grande liturgie du Ciel, celle de l’assemblée des saints et des anges réunis dans la Jérusalem d’en haut : « Saint, saint, saint le Seigneur, Dieu de l’univers ! »

Dans la prière, comment la Bible peut-elle être « chemin d’union avec Dieu », comme vous l’affirmez ?

La question est immense ! Je m’arrêterai sur deux points seulement. Une des causes des difficultés de l’oraison, du chapelet ou des autres formes de prière, vient du fait que l’âme ne s’est pas assez abreuvée à la source des Écritures. C’est un simple constat. Autre point : les Écritures mettent devant nos yeux la lente transformation des personnages bibliques. Moïse n’arrive pas à parler au début de l’Exode… après s’être laissé façonner par la Parole de Dieu, il prononce le grand discours du Deutéronome. Pierre présume de ses forces, et tombe pendant la Passion, etc. Toutes les lois de la vie spirituelle développées dans la Tradition mystique de l’Église se trouvent à l’état incandescent dans les Écritures, et cela avec une intelligence, une finesse, une délicatesse, une franchise, qu’aucune doctrine humaine ne parviendra à égaler. Il ne reste plus qu’à les dévoiler, de plus en plus clairement et simplement. L’Église a de quoi s’occuper… jusqu’à la fin des temps : « le Ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas. »

À NOTER :

Le Frère Baptiste présentera la collection « Bible et mystique » lors d’une conférence au Collège des Bernardins, à laquelle participeront plusieurs auteurs, le jeudi 26 mars à 19 h 30, 20, rue de Poissy, 75005 Paris.