À l’heure de l’intelligence artificielle, des fausses informations, de la démystification généralisée, la notion de vérité apparaît sans cesse plus floue, mais aussi plus cruciale. Le doute s’immisce sur chaque image et chaque parole, même lorsque toutes les sources semblent sûres. C’est dans ce contexte que Matthieu Lavagna a voulu proposer une défense rafraîchie et nourrissante des textes du Nouveau Testament. Dans Les évangiles disent-ils vrai ? (éd. Artège), il rassemble de nombreux arguments, appuyés sur des faits reconnus, sur les données de la science historique et archéologique. Parmi les raisons qui confortent la véracité des évangiles, il utilise notamment un critère largement reconnu par les historiens et spécialistes des textes sacrés : le « critère d’embarras ».
Pierre, une figure paradoxale
Le principe pourrait être formulé ainsi : un auteur n’aurait aucune raison d’inventer ou de modifier une narration ou un détail dans un sens qui irait à l’encontre de sa thèse principale. Autrement dit : on ne prend pas le risque de mentir (et d’être éventé) pour se tirer une balle dans le pied.
Or on remarque avec Matthieu Lavagna, à la suite de nombreux autres auteurs (le célèbre Jésuite américain John Paul Meier, à qui l’on doit la série de référence sur le « Jésus de l’histoire » en fait son premier critère), que c’est précisément ce que font les évangélistes ! Et il ne s’agit pas d’un détail isolé : à de nombreuses reprises, on trouve dans les textes du Nouveau Testament des faits et des affirmations qui ne devraient pas s’y trouver… à vue humaine. Des éléments qui n’auraient jamais pu être fabriqués dans le but d’accréditer le christianisme ou de fonder cette nouvelle religion sur une révélation fictive, car ils vont précisément à l’encontre de tout ce que les fidèles attendraient et désireraient y trouver.
On pense bien sûr à la figure paradoxale de l’apôtre Pierre, dont l’évangile de Marc reflète sans doute directement la prédication (saint Marc aurait été son secrétaire à Rome), et qui y apparaît tour à tour fanfaron et lâche, abandonnant Jésus au moment suprême de la Passion (Mc 14). Chez saint Matthieu, auteur d’un évangile également très « pétrinien », on passe en quelques lignes de la scène grandiose où Jésus confie au chef des Apôtres les clés du royaume, à celle où il le rabroue en l’appelant « Satan » (Mt 16 et 17). Matthieu lui-même est un témoin peu recommandable, dont le récit, destiné à des Juifs, aurait dû apparaître peu fiable venant de la part d’un publicain, collaborateur de l’administration fiscale romaine. Chez saint Luc, le récit des Actes ne cache rien des trahisons et dissensions apparues dans la première communauté chrétienne quelques mois ou années seulement après la vie publique du Christ : après le péché d’Ananie et Saphire (Ac 5), l’auteur montre même saint Paul, l’ancien pharisien, reprenant publiquement le premier Pape en lui reprochant de freiner l’ouverture voulue par le Christ vers les païens (Ac 10).
La femme adultère
Dans l’évangile de saint Jean, un épisode et une parole du Christ furent longtemps considérés comme tellement embarrassants et propres à scandaliser les faibles qu’on les trouve omis ou déplacés dans un certain nombre de manuscrits antiques : la rencontre de Jésus avec la femme adultère (Jn 8) et son mot sublime « moi non plus, je ne te condamne pas… ». Chez saint Jean encore, c’est à Marie-Madeleine, une femme seule (dont le témoignage était considéré comme nul en toute affaire judiciaire) dont la réputation sulfureuse fait qu’elle est sans doute la moins crédible de toutes, que revient l’honneur de la première rencontre du Ressuscité et la mission d’être « l’apôtre des Apôtres » (Jn 20). Dans les quatre évangiles apparaît encore la figure troublante de Judas : pourquoi Jésus choisit-il parmi les Douze celui dont il dira qu’« il aurait mieux fallu pour lui ne pas être né » (Mt 26, 24) ?
L’accumulation et la convergence de ces éléments à première vue réellement gênants pour les chrétiens fait jouer à plein le critère d’embarras, et appuie la véracité des évangiles, mais il faut aller plus loin… C’est en effet le mouvement même du récit qui est incompréhensible à vue humaine : « scandale pour les Juifs, folie pour les païens » (1Co 1, 23) dira saint Paul… Nos yeux habitués aux crucifix et aux calvaires mesurent bien mal le caractère provocant et même choquant du supplice de la croix : avant qu’elle ne soit abolie comme méthode d’exécution sous Constantin, elle ne fut d’ailleurs pas utilisée comme symbole de ralliement par les chrétiens avant le IVe siècle. Aux yeux des Juifs la croix était l’objet d’une véritable malédiction : « Maudit soit celui qui est pendu sur le bois » (Ga 3, 13 ; Dt 21, 23). Le mystère pascal dans le Nouveau Testament, avec son prolongement dans la propre existence des témoins qui en furent les auteurs – presque tous martyrs de la vérité qu’ils voulurent affirmer en dépit de toutes les persécutions – demeure en lui-même la réalisation la plus éloquente du critère d’embarras tel qu’il est élaboré et reconnu par l’historiographie moderne. Abstraction faite du regard de foi du croyant, mais aussi des préjugés tenaces qui feraient des textes saints un ramassis de superstitions et de légendes, le critère d’embarras donne donc une assise rationnelle solide et puissante à la véracité des évangiles.
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