La malice à l’état pur ne nous est pas familière. Nous péchons, hélas, nous nous révoltons contre Dieu. Mais n’est-ce pas parce que nous sommes entraînés et aveuglés par nos passions ? Parce que nous sommes fragilisés par le péché, et suffisamment idiots pour nous laisser tromper par les faux-
semblants du bien ? Conscients de notre faiblesse, nous cherchons spontanément à expliquer la folie meurtrière des tyrans par un traumatisme, une idéologie, une blessure. Mais rien de tout cela n’existe en Satan. Sa volonté est sans hésitation, et son intelligence telle qu’il ne peut être la dupe des faux biens. Rien d’extérieur à lui-même ne le tente et, pur esprit, il n’est pas le jouet de ces passions charnelles qui peuvent mener les hommes aux pires extrémités. Quel mystère ! Comment un ange, lumineux, d’une nature aussi parfaite que possible pour une créature, peut-il avec toute sa clairvoyance, toute la fermeté de sa volonté, choisir délibérément le mal et renoncer à l’amour éblouissant de Dieu ? Opter pour ce qui mène à l’enfer et à la souffrance, en sachant pertinemment ce qu’il fait ?
L’éclairage de saint Thomas
Les motivations ultimes du diable sont un mystère qui dépasse notre intelligence, et dont les docteurs disputent depuis l’aube du christianisme. Néanmoins, la tradition et saint Thomas donnent des clés solides pour l’éclairer. Les créatures spirituelles, enseigne l’Église, sont créées bonnes par Dieu. Elles sont, dans leur être intime, attirées par Lui. C’est-à-dire que leur volonté est irrésistiblement entraînée par le Bien comme l’aimant par le fer. Si Dieu nous apparaissait dans la fulgurance de sa gloire, nous ne pourrions pas ne pas le choisir, nous serions emportés par notre amour pour Lui. Et pour toutes les choses qui ne sont pas Dieu Lui-même, nous les choisissons parce que nous voyons un aspect bon en elles, comme un reflet de Celui que notre cœur cherche. Pour saint Thomas, nous ne choisissons pas le mal pour lui-même, mais toujours « sous couvert de bien ».
Les anges eux-mêmes n’échappent pas à cette règle. Toutefois, lorsqu’ils furent créés, ils ne jouissaient pas encore de cette vision immédiate de Dieu que l’on appelle la vision béatifique. Car aucune créature, aussi puissante soit-elle, ne peut connaître l’essence de Dieu sans une grâce surnaturelle. « Une telle félicité, écrit saint Thomas d’Aquin, surpasse les forces naturelles de toute intelligence créée, quelle qu’elle soit. » Ils connaissaient Dieu d’une manière incomparablement supérieure à la nôtre, mais ils ne le possédaient pas encore dans cette union définitive qui rend impossible toute défaillance. Il leur a donc fallu faire un choix.
Accepter de recevoir
Or choisir, c’est préférer. On opte pour un bien plutôt qu’un autre. C’est donc toujours un certain renoncement. On écarte quelque chose que l’on estime valoir moins. Satan n’a pas voulu renoncer à lui-même, pour aimer Dieu plus que lui-même. Il retint jalousement le rang qui le rendait proche de Dieu, refusant de s’abaisser, de prendre la condition de serviteur. Car l’amour de charité implique de préférer le Bien suprême à sa propre excellence. Il exige ainsi un sacrifice, un don libre de soi-même, une confiance sans réserve. Quand Dieu offre son amitié à l’ange, le partage de son intimité, celui-ci ne peut répondre que par un don gratuit et libre. « Quant à se tourner vers Dieu comme vers l’objet de la béatitude surnaturelle, cela vient d’un amour gratuit (ex amore gratuito) dont l’ange peut se détourner en péchant » écrit saint Thomas (Somme théologique). Le motif de ce refus est l’orgueil. Il a voulu être comme Dieu. Il n’a pas voulu recevoir sa béatitude d’un autre. Car ce serait reconnaître que son bonheur le plus profond lui vient d’une source qui le dépasse.
Jacques Maritain, dans un bel essai intitulé Le Péché de l’ange, développe l’idée que Satan s’attache à sa volonté propre comme si elle était sa béatitude. Il préfère s’attacher au pouvoir qui est vraiment le sien : suivre sa volonté plutôt qu’un Bien qu’il n’a pas décrété. La vraie béatitude, au contraire, ne peut être fabriquée ni produite par la créature. Elle ne peut être que reçue. Or recevoir, c’est reconnaître qu’un autre est la source de notre bonheur. C’est précisément ce que refuse l’orgueil.
À la fin du classique Quo Vadis ?, l’inoubliable Néron a cette parole étonnante : « Je t’ordonne de ne plus m’aimer ! » Voilà, peut-être, la folie ultime de l’orgueilleux devant Dieu. Il veut être source plutôt que bénéficiaire. Il préfère régner seul dans son propre univers plutôt que consentir à un amour qui le dépasse. Or la béatitude consiste précisément à accueillir un amour qui échappe à notre volonté et dont nous ne sommes pas l’origine.
Un acte de liberté qui nous concerne
Cette idée nous rappelle que le choix entre l’amour de soi et l’amour de Dieu n’est pas du même ordre que nos choix quotidiens entre le sel et le poivre. Il s’agit de consentir à un ordre des choses qui nous dépasse radicalement, d’aimer un Dieu incréé, un Deus Excelsus Terribilis (« Dieu très haut et terrible », cf. Ps 95), plus que soi-même. C’est là que se joue le drame de la liberté créée.
Car la chute de Satan nous révèle, de façon chimiquement pure, en quoi consiste notre vocation et notre appel à la liberté. Il ne s’agit pas seulement d’adhérer extérieurement à l’Évangile, mais d’opérer une radicale conversion, de consentir librement et joyeusement à la volonté d’un Dieu bon qui nous dépasse, et de recevoir de lui notre accomplissement. Et ce n’est pas si facile. En un mot, il nous faut choisir le « je suis la servante du Seigneur », plutôt que le non serviam (je ne servirai pas). C’est-à-dire faire de nos actes quotidiens une adhésion toujours plus pure à l’amour de Dieu, un « oui » du fond de l’âme qui ressemble de plus en plus à celui que prononça Marie dans l’intime de son cœur.
