Accrochées aux murs, la vingtaine de croix prêtes à être assemblées embaume l’atelier de l’association SOS Calvaires, au Lion-d’Angers (Maine-et-Loire), d’une puissante odeur de chêne. Au sol, une dizaine de Christ en fonte attendent de retrouver un support. Certains sont restaurés, d’autres portent les marques du temps, le plus souvent des brisures provoquées par le gel hivernal. Équerre dans une main, crayon à papier dans l’autre, Louis-Joseph Marchal se penche avec attention sur la traverse d’une des croix fraîchement taillées destinées à remplacer l’actuel chemin de Croix du sanctuaire de La Salette. D’abord bénévole dans l’antenne de l’Indre de l’association fondée en 1987, le jeune homme de 22 ans en est son charpentier depuis un an et demi, comptant une centaine de croix à son actif. « Notre travail est très gratifiant, car nous faisons tout de A à Z et nous voyons le fruit de notre labeur, jusqu’à la bénédiction lors de la pose. Tailler une croix n’est pas anodin : si cela a pu être un instrument de torture, elle est aujourd’hui pour nous un instrument de joie » explique celui qui se destinait à une carrière dans l’armée, avant de choisir la charpenterie à la sortie du confinement.
4 000 bénévoles
Le travail ne manque pas : l’association dévouée à la sauvegarde des calvaires, chapelles et oratoires, connaît depuis 2014 une seconde jeunesse, au point de compter aujourd’hui 4 000 bénévoles répartis dans une centaine d’antennes à travers le territoire, et de restaurer un calvaire par jour. « Il se passe clairement quelque chose en ce moment. Depuis quelque temps, on sent que les chrétiens ne craignent plus de s’engager. Que ce soit chez les laïcs ou les consacrés, l’état d’esprit change. Il faudrait que nous soyons trois à quatre fois plus nombreux pour répondre aux demandes des maires et des particuliers qui nous contactent… » avance Louis Guéry, directeur général de SOS Calvaires, confiant également que la moitié des bénévoles « sont des convertis ou des recommençants ».
« Bâtisseurs, nous le sommes à chaque pose, car nous voulons que notre travail s’inscrive dans le paysage : une croix taillée dure entre 50 et 100 ans » sourit Louis-Joseph Marchal, à deux pas d’une croix rongée par le temps et en attente d’être restaurée à l’identique. Le charpentier, qui ne signe d’ailleurs aucune de ses œuvres car « la Croix nous dépasse », insiste sur l’importance de l’aspect communautaire lors de la réinstallation des croix de calvaire : « À chaque fois que nous emportons une croix pour la restaurer, des villageois viennent nous voir et nous partagent des souvenirs qui démontrent leur attachement. S’il s’agissait de simplement restaurer des croix, nous pourrions le faire à quatre gars ! Mais si l’on veut qu’il y ait transmission de la mémoire, il faut qu’il y ait des témoins – des habitants du village, des enfants – pour quand nous ne serons plus là. »
Depuis quelques mois, l’association fait face à un nouveau défi, après avoir reçu des demandes de particuliers et de paroisses pour la création de statues en métal qui, contrairement à celles en plâtre, peuvent être installées à l’extérieur. « Nous nous sommes lancés dans la fabrication de trente Christ en aluminium, ainsi que de statues de la Vierge et de saint Joseph » relate Louis Guéry. L’association constate rapidement que les « fondeurs d’art » ne sont que très peu en France. Avant de découvrir que la zone industrielle où se trouve l’atelier en compte un… à 200 mètres.
Des Christ en métal
Là-bas, la voix en partie couverte par le vrombissement de son four, qui doit porter le métal à plus de 1 000 degrés, Jérôme Horville mélange du sable, de la silice, de l’argile et de l’eau pour fabriquer la matière des moules dans lesquels couler l’aluminium. Car pour créer ces Christ, le fondeur doit mettre en pratique ce qu’il a appris « des anciens », le dernier Christ pour calvaire ayant été fondu il y a plus d’un siècle. « Le moulage prend quinze heures à réaliser, si toutefois il tient. Il faut ensuite le travailler pour affiner le visage, les yeux, les mèches de cheveux, les pieds et bien sûr les mains, qui ont une posture particulière » explique Jérôme tout en mimant parfaitement, avec sa main droite, la main clouée du Christ. Le fondeur, bien que n’étant pas croyant, lance : « Avant, je ne regardais pas les calvaires, mais les restaurer change mon regard, car l’on prend pleinement la mesure du travail qu’il y a derrière. Il faut aller chercher chaque détail… Les sculpteurs de l’époque savaient faire ! » Chaque pièce demande une semaine de travail, mais présente un avantage : celui de s’inscrire dans le temps long, l’aluminium ne rouillant pas.
Depuis Le Lion-d’Angers, l’association observe d’un regard lointain les débats sur « l’identitarisme catholique » qui agitent le microcosme médiatique. « Ces calvaires font partie de l’identité des villages dans lesquels ils sont installés dans la mesure où ils font partie du patrimoine. Or, en latin, patrimoine signifie « l’héritage de nos pères ». Ce ne sont pas juste des morceaux de bois ! explique Pierre-Alain Greco, chargé de communication de SOS Calvaires. Aucun calvaire n’a jamais été posé là par hasard. Il y a un vrai attachement de la population. » Signe des temps, indiquant que le travail des bâtisseurs de SOS Calvaires s’inscrit dans la vie de l’Église : dans les prochains mois, quatre croix de calvaire restaurées seront bénies par des évêques lors de leur installation.
