Le chemin de croix du roi Baudouin - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Le chemin de croix du roi Baudouin

Une biographie puisant dans les archives inédites du roi Baudouin revient sur l’opposition du souverain à la dépénalisation de l’avortement.
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Le roi Baudouin dans les années 1980.

Le geste n’avait pas manqué d’être abondamment commenté par la presse du Plat Pays. S’écartant du programme officiel de son voyage apostolique en Belgique, le pape François s’était recueilli, le 28 septembre 2024, sur la tombe du roi Baudouin, souverain de 1950 à 1993. Devant l’actuel roi des Belges, Philippe, le Souverain pontife avait salué l’improbable « retrait » de Baudouin, durant 36 heures en 1990, pour ne pas avoir à signer une loi dépénalisant partiellement l’avortement. Dans l’avion du retour, François avait, dans le style qui était le sien, enfoncé le clou : « Le roi a été courageux car, devant une loi meurtrière, il n’a pas signé et a démissionné (sic). […] Il l’a fait car c’est un saint et le procès de béatification va aller de l’avant. »

Un dilemme moral

Le courage du roi Baudouin est désormais documenté à hauteur de la trace qu’il a laissée dans l’imaginaire collectif. Fruit d’un travail d’enquête de vingt ans mené par Vincent Dujardin, Baudouin. Un roi face aux crises de son temps (éd. Mame) est abondamment nourri des carnets que tint le roi et mis à disposition de l’auteur par Fabiola, reine des Belges jusqu’à la mort de son époux. On y découvre que Baudouin, profondément croyant, est plongé dès 1982 dans une profonde angoisse. Cette année-là, une proposition de loi déposée à la Chambre par un député socialiste, visant à dépénaliser partiellement l’avortement, est adoptée en commission. Dans un carnet, le roi écrit : « Ma conviction est pratiquement faite que je me refuserais de signer une telle loi, avec les graves conséquences qui en résulteraient. […] Seigneur, montre-moi ta volonté ! » Le roi des Belges se trouve en effet face à un dilemme. Soit, comme le veut la Constitution, il sanctionne une loi qu’il refuse en tant que chrétien. Soit il refuse, entraînant une probable abdication et provoquant une crise institutionnelle majeure aux conséquences imprévisibles.

La proposition de loi est finalement rejetée de peu, le 4 mars. Mais le roi sait que le sujet reviendra. Durant une messe, il songe à un moyen de sortir de ce dilemme quand il se représentera : pourquoi ne pas accompagner sa signature d’une grève de la faim, afin de forcer les parlementaires à voter une nouvelle loi ? Ses craintes ne tardent pas à se concrétiser : dès le 11 mars, une nouvelle proposition de loi est déposée. Dans ses carnets, il raconte avoir été victime d’une sorte de crise de nerfs. Baudouin s’écrie : « Jésus, à présent je te supplie de me donner ton Esprit Saint pour comprendre ce que tu veux de moi si la loi la plus mauvaise sur l’avortement est votée. » La proposition de loi est finalement rejetée, avant de revenir en 1983, puis en 1987. Le 8 novembre, Baudouin écrit : « [Jésus], protège notre pays contre l’avortement. Conduis-nous, guéris-nous ! » Le roi n’en finit pas de se débattre avec sa conscience. Lors d’un vol vers Grenade, alors qu’un des moteurs de l’avion s’arrête, une seule pensée lui vient en tête : « Si l’avion tombe, j’échapperai à la terrible décision de signer ou non la loi. »

« Donne-moi la grâce d’être prêt »

En 1989, l’épreuve qu’il redoute depuis sept ans se profile pour de bon, alors qu’une nouvelle proposition de loi arrive. « Donne-moi la grâce d’être prêt à mourir pour te suivre », écrit Baudouin dans ses carnets. La « mort » dont il parle ici, c’est sa possible abdication. « Ma douce mère [la Vierge Marie], prépare-moi, prépare aussi Fabiola à cette « mort ». Que ce soit une « mort d’amour » pour votre Joie. » Depuis des années, le roi cherche du conseil et multiplie les rencontres, dont une avec Jérôme Lejeune en 1984. Il note : « [Lejeune] m’a fait grande impression, et par sa façon chrétienne de voir les choses, il m’a fortifié dans mes convictions. » Il consulte jusqu’à Rome, rencontrant en novembre 1989 le cardinal Joseph Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi et, probablement, Jean-Paul Il.

Espérant une chute du gouvernement qui ne vient pas, le roi des Belges se retrouve seul face à sa conscience, épaulé toutefois par Fabiola. « Si la reine a joué un rôle, c’est apparemment en ne s’opposant en rien à la décision du roi et en se disant prête à la suivre, quitte à devoir être contrainte à l’exil avec lui » avance Vincent Dujardin.

Sa décision est résolument fixée en février 1990 : il ne pourra jamais signer la loi. « Jésus, tu sais que c’est pour Toi seul que je m’embarque dans cette folie » écrit-il, lui dont le bureau est orné d’un tableau de Thomas More. Le roi imagine d’ailleurs le saint martyr se poser des questions identiques aux siennes : « Ne pourrais-je pas mieux servir en continuant à vivre ? »

L’article 82

Le 29 mars 1990, la Chambre des représentants adopte la dépénalisation partielle de l’avortement par 126 voix pour, 69 contre et 12 abstentions. Le gouvernement, face au refus de signer du roi Baudouin, cherche une sortie de crise : modifier la Constitution et supprimer l’exigence de signature royale ? Accompagner la signature d’un texte notifiant la désapprobation du roi ? Mais Baudouin est inflexible : il fait du refus de signer une question de « conscience ». Alors les ministres pensent à l’article 82 de la Constitution, qui prévoit que les ministres puissent constater « l’impossibilité de régner » du roi. Ils en font part à Baudouin, qui accepte. Pendant 36 heures, le roi ne règne plus. La loi sera promulguée, mais sans sa signature. La Belgique ne le découvre qu’après coup. Mais, contrairement à ce qu’il redoutait, Baudouin constate que les sondages rejettent à une écrasante majorité l’idée d’une abdication. « L’autorité morale du roi n’a donc pas été affaiblie par l’épisode, elle s’est probablement même renforcée » relate Vincent Dujardin.

Le roi reçoit des lettres de soutien, dont celle de Jean-Paul II, louant son « témoignage courageux et exemplaire ». Son attitude en inspirera d’autres : en 2009, le grand-duc du Luxembourg Henri dira qu’il s’était souvenu de Baudouin – qui était également son oncle – au moment de refuser d’approuver la loi sur l’euthanasie, ce qui entraîna la disparition de son pouvoir de « sanction » des lois. Le roi Baudouin mourra en 1993, après 43 ans de règne. Le 17 décembre 2024, le dicastère pour les causes des Saints a ouvert sa cause en béatification.

Baudouin. Un roi face aux crises de son temps, Vincent Dujardin, Éditions Mame, mai 2026, 800 pages, 30 €.