« Il y a un véritable feu chez les saints espagnols »
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Le journal de la semaine

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« Il y a un véritable feu chez les saints espagnols »

Sainte Thérèse d’Avila (1515-1582) et saint Jean de la Croix (1542-1592) ont marqué leur époque, laissant pour les fidèles d’aujourd’hui un précieux héritage sur la vie intérieure, rappelle le Frère carme Baptiste de l’Assomption.
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Portrait de Jean de la Croix, par Zurbarán, et de Thérèse d’Avila, par Frère Jean de la Misère (Carmel de Séville).

Parmi les nombreux saints espagnols, un duo a particulièrement marqué l’Église : sainte Thérèse d’Avila et saint Jean de la Croix…

Frère Baptiste de l’Assomption : Sainte Thérèse est issue d’une famille de la noblesse d’Avila. Entrée au couvent du Carmel surtout pas peur de l’enfer, comme elle dira dans sa Vie, elle reçoit un appel du Seigneur, après plus de 20 ans de vie religieuse, à réformer l’ordre du Carmel par l’intériorité. Jean de la Croix est lui un « petit jeune » : il a 27 ans d’écart avec sainte Thérèse. Il est issu d’une famille pauvre et est recueilli par les Jésuites, qui lui enseignent la culture classique : il est formé aux lettres, au latin, découvre les grandes œuvres – en particulier les classiques latins. Il entre au Carmel par amour pour la Vierge Marie et, dès son entrée, il adopte une vie d’une profonde intériorité. De la même façon que sainte Thérèse réformera la branche féminine du Carmel, saint Jean de la Croix réformera la branche masculine. Les deux élaboreront simultanément, chacun dans leur style, un enseignement doctrinal sur la vie d’oraison et la croissance spirituelle.

En quoi étaient-ils des saints espagnols ?

C’est ce qu’il y a de beau dans la physionomie des peuples : on sent que la sainteté qui émerge dans chaque culture a une couleur particulière. Un Newman, saint anglais, n’a pas la même physionomie que sainte Thérèse ! Il me semble qu’il y a, chez les Espagnols, une dimension d’absolu, un véritable feu, un mélange de rugosité et de débordement de joie : « Que je meurs de ne pas mourir [afin de voir Dieu] » disait-elle avec Jean de la Croix ! Ce n’est pas non plus un hasard si Ignace de Loyola, espagnol lui aussi, a fondé la Compagnie de Jésus, qui a eu un rayonnement sur le monde entier… En plein Siècle d’or [période de foisonnement de la production artistique espagnole aux XVIe et XVIIe siècles, NDLR], ils portent la culture de l’Espagne à son plus haut degré. Thérèse est ainsi reconnue pour son apport à la langue espagnole, un peu comme Dante sur l’italien… Et Jean de la Croix est patron des poètes espagnols – et on sent bien que c’est avec lui que la poésie espagnole atteint aussi des sommets.

En quoi consiste la vie d’oraison du Carmel selon ces deux saints ?

Pour le dire avec les mots de sainte Thérèse, l’oraison est « entretien d’amitié avec celui dont on se sait aimé ». Pour elle, cela consiste à aller à la rencontre du Christ, qui habite le centre de notre âme, afin de se recueillir en sa présence et ce malgré les obstacles – les distractions, les tentations… Thérèse en a fait l’un des points centraux de sa vie puisqu’il est nécessaire de faire oraison pour que les autres aspects de la vie chrétienne – la liturgie, la lectio divina, les vertus chrétiennes au quotidien – soient développés.

Est-ce la première fois que des saints mettent en avant l’oraison ?

Quand Jésus prie la nuit, quand le psalmiste se tourne vers Dieu, quand les Pères du désert parlent de « prière pure », c’est déjà l’oraison ! Thérèse, comme Jean de la Croix, enseigne sur une pratique qui s’est tout le temps faite, mais dont ils reprennent les éléments les plus fondamentaux pour les structurer en une sorte de doctrine mûre. Il me semble que c’est justement cela qui la qualifie comme docteur de l’Église : ils n’inventent pas une pratique, mais en expriment la doctrine après des siècles de maturation.

En quoi consiste l’oraison à l’école du Carmel ?

Sainte Thérèse est d’une grande aide pour se lancer dans l’oraison. Si on voulait résumer, on pourrait évoquer trois grands outils « thérésiens ». D’abord, il faut prendre avec soi une image à regarder, intérieure ou extérieure, afin que notre âme soit toujours tournée vers le Christ, ou un saint, ou ce qui nous fait prier. Ensuite, il faut une parole, tirée des Écritures ou d’un livre avec lequel on fait oraison. Enfin, il faut opérer un acte d’offrande intérieur et se donner soi-même à Dieu… mais aussi donner les distractions qui peuvent surgir lors de l’oraison. L’objectif en vaut la peine : l’oraison mène au grand retournement qu’est la contemplation, où l’on expérimente que ce n’est plus nous qui regardons Dieu, mais lui qui nous regarde.

L’oraison a-t-elle encore sa place à notre époque ?

Elle aura été une nécessité quelle que soit l’époque, mais plus encore aujourd’hui. Sur le plan personnel, les forces d’attraction vers le monde sont de plus en plus séduisantes. Je pense notamment aux smartphones et, plus largement, à la communication à tout prix et à toute vitesse dans un monde accéléré. Dès lors, retrouver le contact avec le Christ qui habite en nous devient une nécessité vitale ! Auparavant, on pouvait se dire que l’homme de la terre n’avait qu’à aller aux champs pour trouver cet espace de tranquillité qui lui permettait de se recueillir s’il le voulait.

Au niveau ecclésial, peut-être que certains débats tournent en rond, ou restent infructueux, parce qu’ils ne sont pas suffisamment animés par cette prière intérieure. Il me semble que l’on gagnerait beaucoup de temps à en perdre un peu, c’est-à-dire à se consacrer à l’oraison avant d’exprimer ses opinions et de faire des propositions. Sainte Thérèse de Lisieux, qui était Carmélite, parlait de l’oraison comme d’un « levier pour soulever le monde » !

Les deux réformateurs du Carmel auront vécu à la même période que l’apparition et le développement de la Réforme protestante. En quoi la spiritualité carmélitaine en est-elle une réponse ?

On ne sait pas si sainte Thérèse avait une conscience claire de ce qu’était le protestantisme. Cela étant, ses écrits forment une lumineuse réponse à la grande idée de Luther de la justification par la foi seule, qui traduit l’angoisse du salut et le désir d’être sauvé personnellement. Thérèse d’Avila a unifié tous les éléments qui étaient ou bien niés par Luther, ou bien trop accentués, en articulant la vie d’oraison avec le culte à l’Eucharistie et la relation personnelle avec le Christ et son Église. Dès lors, Jésus n’est pas seulement celui qui vient me sauver en me recouvrant de sa grâce, mais en me transformant de l’intérieur et en me faisant participer avec toute l’Église à sa mission pour le salut des âmes et la glorification de son Père.