La jeunesse de l'Église en Espagne - France Catholique
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Le journal de la semaine

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La jeunesse de l’Église en Espagne

Quinze ans après Benoît XVI, Léon XIV est attendu avec une grande impatience par l’Église espagnole qui malgré la déchristianisation fait face à un réveil spirituel, notamment de la part de la jeunesse.
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Procession pendant la Semaine Sainte à Séville. 71 confréries ont rassemblé 50 000 pénitents en 2026. © Adobe Stock / Antonio Ciero

Léon XIV portera le Saint-Sacrement dans les rues de Madrid pour la Fête-Dieu en présence de centaines de milliers de fidèles. L’image promet d’être forte et belle, et elle enthousiasme déjà le Père Rodrigo Alfaro Uriarte, curé de l’église Saint-Louis-des-Français. Sa paroisse compte deux cents fidèles français mais plus de trois cents se sont déjà inscrits pour assister à la messe du dimanche 7 juin. « Dans les grosses paroisses espagnoles, plus de 3 000 personnes ont réservé une place, et, depuis trois semaines, le site qui invitait à se porter volontaire pour aider à la logistique lors des déplacements du Saint-Père à Madrid affiche complet. Les Madrilènes sont au rendez-vous et ont hâte d’écouter la parole de Léon XIV », ajoute le Père Rodrigo qui avoue ne plus savoir où donner de la tête avec la préparation de l’événement.

Regain des pèlerinages

L’Espagne aurait-elle soif d’un renouveau catholique ? Que penser de l’appétit spirituel de la jeunesse quand 45 % des 15-29 ans (selon une étude publiée en 2026 par une fondation proche  de l’Église) n’hésitent pas à se déclarer catholiques contre 31,61 % en 2020 ? Pour l’écrivain et journaliste Ricardo Ruiz de la Serna, professeur associé d’histoire mondiale contemporaine à l’université San Pablo-CEU de Madrid, il y a indéniablement « un nouvel attrait pour le catholicisme avec un regain des pèlerinages et une hausse de 12% des baptêmes d’adultes en 2024. Cela s’explique par une fatigue culturelle face à l’hyperindividualisme et au matérialisme ainsi que par une quête d’identité dans une société traversée par les crises économique et migratoire. Comme ailleurs en Europe, beaucoup de jeunes catholiques assument publiquement leur foi d’une manière décomplexée. » Par rapport à d’autres pays toutefois, l’Espagne peut compter sur un maillage solide pour la prise en charge de la jeunesse, notamment sur les écoles et œuvres caritatives portées par l’Opus Dei et l’Église reste un pilier de l’action sociale même si le pays est largement sécularisé. 73 % des mariages étaient célébrés à l’église en 2001 contre 29 % en 2016. Quant aux baptêmes à la naissance, les chiffres sont plus rassurants qu’en France mais dans un contexte de très forte dénatalité : 146 000 baptêmes catholiques en 2024 sur 318 000 naissances soit un taux de 46 % selon le CIS (équivalent espagnol de l’INSEE). José María Ballester, collaborateur au quotidien d’inspiration catholique El Debate, nuance l’attachement des Espagnols au catholicisme : « Ils disent non à l’exigence de fidélité aux valeurs de l’Église mais oui à un attachement intime à ses racines. Ainsi, il est tabou d’oser imaginer que la fête de l’Épiphanie où les Espagnols s’offrent des cadeaux ne soit plus un jour férié le 6 janvier, et tous mes compatriotes trouvent normal de faire le pont du 6 décembre, jour de la proclamation de la Constitution en 1978, jusqu’au 8 décembre au soir, jour de la fête de l’Immaculée Conception. Par ailleurs, la Fête-Dieu est encore très respectée notamment à Tolède où elle est considérée comme un événement de premier plan. Le président de la province, croyant ou non, y assiste forcément. »

Visibilité assumée

Le cœur des Espagnols est en effet à la fête lorsqu’il s’agit de célébrer la solennité du Saint-Sacrement. À Tolède, une magistrale procession composée de confréries, qui pour certaines datent de 700 ans, traverse la ville tandis qu’à Valence l’ostensoir est porté dans les rues transformées en champs de pétales de rose. En participant à cette solennité, le 7 juin, à Madrid, Léon XIV ne pourra ignorer qu’il touche là le fond de l’âme espagnole, « un catholicisme émotionnel, communautaire et public » souligne Ricardo Ruiz de la Serna qui ajoute : « Contrairement à la tradition française attachée à la laïcité, l’Espagne assume une visibilité et une popularité du fait religieux. Le pays s’est construit politiquement et culturellement autour du catholicisme depuis la Reconquista. » Les processions de la Semaine Sainte à Séville, en Andalousie, en sont l’exemple le plus spectaculaire. Elles mêlent liturgie, esthétique baroque et transmission familiale en étant pénitent de père en fils. Portée par ses traditions populaires, l’Andalousie fait d’ailleurs preuve d’une forte résistance au déclin du catholicisme. Ainsi, l’archidiocèse de Séville était constitué de 100 % de catholiques en 1969 et comptait encore 97,8 % de baptisés en 2023 d’après l’annuaire pontifical.

La piété populaire pourrait-elle être évoquée par le Saint-Père pour revivifier le catholicisme dans le pays ? L’Espagne vit un paradoxe : le christianisme laisse indifférent 39 % de la population, tandis que 58 % se déclarent catholiques, mais il redevient un sujet au cœur de la société grâce aux débats portant sur l’identité, les racines culturelles de l’Europe et surtout sur l’immigration. Sur ce dernier sujet, depuis un an, un duel à distance s’est installé entre Santiago Abascal, le président du parti Vox qui défend une vision identitaire du catholicisme et l’épiscopat qui appelle à donner « la priorité à l’Évangile » dans l’accueil du migrant. L’immigration a d’ailleurs changé le paysage religieux espagnol : « Les immigrés latino-américains ont revitalisé certaines paroisses catholiques tandis que l’immigration musulmane rend la question religieuse de nouveau visible dans l’espace public » analyse Ricardo Ruiz de la Serna. Signe des temps, l’universitaire observe un regain d’intérêt pour la Reconquista (voir pp. 32-33), les figures de saint Ignace de Loyola et de sainte Thérèse d’Avila dans les débats intellectuels et les essais historiques alors que ce passé catholique était marginalisé après les années 1980. « La transition démocratique après la mort de Franco en 1975 et la Movida avaient favorisé une rupture culturelle avec tout ce qui rappelait l’Espagne traditionnelle ou franquiste » affirme-t-il. Cependant le chef du gouvernement espagnol Pedro Sanchez reste le tenant d’une laïcité ferme. Il se trouve en conflit avec l’Église sur la promotion de l’école laïque, la constitutionnalisation du droit à l’avortement approuvé en Conseil des ministres en avril 2026,  mais aussi en souhaitant une loi de « mémoire historique » visant à effacer les traces du franquisme dans l’espace public, y compris les symboles catholiques.

Le silence des évêques

La culture pourrait-elle donc favoriser une nouvelle évangélisation ? Sur cette question, comme sur les questions sociétales, la hiérarchie catholique semble toujours choisir une voie discrète et peu conflictuelle. Ainsi le silence de quelques évêques lors de l’affaire de l’euthanasie de la jeune Noelia en décembre 2025 a surpris une partie des catholiques espagnols. Comment comprendre l’attitude de l’épiscopat jugé parfois timoré même s’il rappelle sans cesse la doctrine de l’Église ? José Ballester confie : « Le mariage homosexuel a été voté en 2005 malgré deux millions de manifestants dans les rues, la dépénalisation de l’avortement en 2009 a également mobilisé deux millions de personnes. En 2021 l’euthanasie a été légalisée sans provoquer trop de remous. Aujourd’hui, aucun parti ne reviendra sur ces batailles perdues pour la dignité humaine. » Il explique la perte d’influence de l’Église catholique par le pouvoir qu’elle a détenu du Moyen Âge jusqu’à la mort de Franco en 1975 même si ce n’est que trois ans plus tard, en 1978, que la Constitution stipule que l’Espagne, jusque là un État confessionnel catholique, n’accordera à  « aucune confession […] le caractère de religion d’État ».

Mais le Père Francisco Dolz, espagnol et directeur du Bon Conseil à Paris, ose une autre explication, partagée par José Ballester : « Les évêques espagnols sont-ils réellement libres? » L’Église bénéficie en effet d’un système fiscal spécifique hérité des accords entre l’État et le Saint-Siège. Les fidèles peuvent allouer une partie de leurs impôts (0,7 %) à l’Église en reconnaissance de son action auprès des plus pauvres. En 2020, les finances de l’Église ont atteint la somme record de 300 millions d’euros. Le Père Francisco Dolz estime, par ailleurs, que ce système ne favorise pas, comme en France, l’engagement des laïcs : « Si l’Église a le soutien du contribuable, pourquoi lui donner de mon temps? »

« Léon XIV doit réveiller les Espagnols »

C’est donc une Espagne en recherche d’elle-même que Léon XIV vient visiter, « un pays confronté à la baisse de la pratique religieuse mais où l’imaginaire de la spiritualité du Siècle d’or espagnol fait de mysticisme, de sacrifice et de souffrance rédemptrice reste puissant » souligne Ricardo Ruiz de la Serna. En 1982, lors du premier de ses cinq voyages dans la péninsule Ibérique, le pape Jean-Paul II avait jugé l’Espagne le pays le mieux armé d’Europe pour lutter contre la sécularisation. À l’époque, 90 % des Espagnols étaient baptisés et 70 % allaient à la messe tous les dimanches. « Il faut que Léon XIV réveille les catholiques espagnols pour retrouver une dynamique d’évangélisation » estime le Père Rodrigo qui espère que le Pape insistera lors de ses prises de parole sur le thème de la mission. Le Père Francisco Dolz souhaite, lui, la mise en valeur des racines chrétiennes du pays et des saints illustres qui ont fait sa très grande histoire.

Le programme de Léon XIV en Espagne

6 juin : Accueil par le roi Felipe VI et veillée de prière avec les jeunes de Madrid.

7 juin : Messe place de Cybèle et procession du Saint-Sacrement dans les rues de Madrid.

8 juin : Prière et hommage à la Vierge de la Almudena.

9 juin et 10 juin : Barcelone. Le temps fort : la messe à 19H30 à la Sagrada Família. Inauguration et bénédiction de la plus haute tour de la cathédrale : la tour de Jésus-Christ. Léon XIV se rendra également à l’abbaye bénédictine de Montserrat, grand sanctuaire marial de Catalogne.

11 et 12 juin : îles Canaries.