Quels sont les défis de l’enseignement catholique ?
Stéphane Nouvel : Notre plus grand défi est de donner des repères et un cap aux jeunes, pour leur permettre de se construire, en développant leur liberté de conscience, essentielle pour faire de bons choix et trouver leur mission dans ce monde. Il est nécessaire pour cela d’assumer pleinement notre spécificité catholique. Il faut également d’urgence mettre en œuvre la devise du Pape : « En Celui qui est Un, soyons un. » Pour cela, il faut changer notre regard, prendre de la hauteur sur ce qui nous divise, entre écoles catholiques sous contrat et hors contrat, et travailler ensemble, en réseau, au service de la société, en assumant d’être catholiques. Regardons tout ce que nous avons déjà de bon en commun, pour semer l’Espérance !
François-Xavier Clément : Dans le contexte actuel, le grand défi est de pouvoir être ce que nous sommes, dans un dialogue apaisé avec le monde. Cela nécessite d’être bien au clair sur notre identité, afin de pouvoir servir la France et le bien commun, en étant missionnaires. Dans cette période très dure sur le plan de la polarisation politique, avec de violentes attaques contre les écoles catholiques sous contrat et hors contrat, je suis tout à fait d’accord pour que nous, catholiques de toutes sensibilités, travaillions ensemble dans l’unité à rendre un service d’éducation à la société, pour l’avenir de la France. D’ailleurs, rappelons-nous que nous avons la même histoire : avant la loi Debré de 1959 [qui crée le contrat d’association entre l’État et les écoles privées, NDLR], toutes les écoles catholiques étaient indépendantes de l’État, comme le sont actuellement les écoles hors contrat. Ce n’est pas la forme du contrat qui compte : c’est l’œuvre éducative de l’Église. Ce serait bien que tous nos évêques le comprennent.
Qu’attendez-vous des évêques ?
F.-X. C. : Il est essentiel qu’ils comprennent pourquoi les parents créent ou mettent leurs enfants dans des écoles indépendantes, au prix souvent de très grands sacrifices. Ayant le droit et le devoir de penser avant toute chose au bien de leurs enfants, de plus en plus d’entre eux cherchent des établissements scolaires offrant une vie éducative, spirituelle et sacramentelle authentique, offrant un continuum avec la vie familiale, pour soutenir leur travail éducatif. Le droit canon de l’Église précise d’ailleurs que les fidèles ont le droit d’avoir des écoles en cohérence avec la doctrine catholique pour élever leurs enfants et que, s’ils ne les trouvent pas, ils peuvent les fonder (article 800). Bien sûr, il est aussi écrit qu’une école catholique doit être placée sous l’autorité de l’évêque. Les familles de 400 écoles indépendantes catholiques seraient probablement heureuses de les voir reconnues comme œuvres catholiques par leurs évêques. Mais pas au détriment de leur liberté…
Pour quelles raisons ?
F.-X. C. : Les fondateurs de ces écoles sont confrontés à l’incompréhension et parfois à la dureté de leurs interlocuteurs diocésains. Certains évêques et directeurs diocésains continuent aujourd’hui de les caricaturer et demandent aux familles d’inscrire leurs enfants dans les écoles sous contrat, ne comprenant pas leur motivation profondément catholique… Et quand ils en autorisent enfin l’ouverture, ils tentent de mettre l’école sous tutelle, en exigeant que le directeur diocésain siège au Conseil administratif avec un droit de véto. Ces écoles auraient alors les inconvénients du hors-contrat – les frais de scolarité très élevés – et ceux du sous-contrat – le manque de liberté… Pourtant, il y a urgence à libéraliser l’ouverture de classes hors contrat pour pallier l’impossibilité d’ouvrir des classes supplémentaires dans l’enseignement catholique, à cause des retraits de moyens décidés par l’État…
S. N. : Il est vrai que beaucoup d’écoles indépendantes, malgré leur identité catholique, ne sont pas reconnues par l’évêque du lieu. Il y a un gros travail à faire en ce sens. Un document de travail du Conseil national de l’enseignement catholique a été adressé aux évêques en juin dernier pour réfléchir à la manière de travailler avec les écoles hors contrat.
Dans sa lettre du 18 mars, Léon XIV a encouragé les évêques de France à « défendre avec détermination la dimension chrétienne de l’enseignement catholique qui, sans références à Jésus-Christ, perdrait sa raison d’être » : qu’en pensez-vous ?
S. N. : Rendons grâce pour de tels encouragements ! Nos écoles sont des lieux d’évangélisation, missionnaires. Autrefois, les élèves allaient à l’église le dimanche et à l’école catholique en semaine. Aujourd’hui, ils vont à l’école catholique mais ils entendent peu parler de Jésus en dehors… Cela implique pour nous de permettre aux familles et aux jeunes de découvrir Jésus et l’Église. Le Pape nous invite à être audacieux dans l’annonce de la foi et je m’en réjouis ! Sommes-nous, nous, personnels de l’enseignement catholique sous contrat, d’accord avec cela ?
Le risque de « l’entre-soi » est souvent reproché aux écoles indépendantes : qu’en pensez-vous ?
F.-X. C. : Je suis d’accord pour s’ouvrir au monde mais ma priorité, en tant que père de famille, est de sanctuariser la conscience et l’âme de mes enfants. Pour des parents, le risque de « l’entre-soi » paraît bien moindre que celui de « l’ouverture », bien réel, y compris dans des écoles sous contrat, notamment avec le programme Evars [programme public obligatoire d’éducation à la vie affective et relationnelle, dès la maternelle, et à la sexualité, dès le collège, NDLR] …
S. N. : Personnellement, avec mes propres enfants, j’ai choisi de prendre ce « risque » de l’ouverture, en donnant autant que possible les anticorps à côté, à la maison et avec le scoutisme. Dans certaines écoles, cela a été difficile, je le reconnais. Mais les choses commencent à bouger. En novembre, au cours de l’Assemblée à Lourdes, les évêques ont lancé un chantier de réflexion de trois ans sur les défis éducatifs. C’est formidable !
François-Xavier Clément, vous avez organisé les Assises de l’éducation intégrale, au sein d’Alte Academia, le 19 mars. De son côté, le secrétaire général de l’Enseignement catholique, Guillaume Prévost, a appelé l’enseignement sous contrat à viser une formation « intégrale ». Cela peut-il être un enjeu commun ?
F.-X. C. : Le terme d’« éducation intégrale » est issu de la tradition de l’Église. Elle œuvre à unifier le jeune, par la formation globale de ses dons physiques, moraux et intellectuels, en vue du bien commun de la société et de son salut. Pour un catholique pratiquant, cette éducation n’est rien d’autre que le chemin qui mène au Ciel, comme le rappelle le droit canonique (article 795). Le problème c’est que la majorité des éducateurs des écoles sous contrat ne peuvent entendre cela. Comment dès lors transmettre ce message ? C’est beaucoup plus facile dans le hors-contrat.
S. N. : Pour embarquer les directeurs diocésains, et les chefs d’établissements et le corps enseignant dans cette dynamique donnée en début d’année par Guillaume Prévost, il est essentiel qu’ils soient formés sur tous ces sujets, en particulier sur l’anthropologie chrétienne.
La formation du corps enseignant est-elle l’enjeu essentiel ?
F.-X. C. : En effet, l’enseignement est catholique aussi par son recrutement. Nous devons absolument former tous ceux qui y travaillent, des directeurs diocésains aux surveillants, en passant par les professeurs, afin qu’ils soient « structurants » pour les jeunes. Il y a urgence car on ne peut pas fonder un bon enseignement surnaturel de la foi sur un enseignement naturel de l’anthropologie déviant… Or il y a un manque abyssal de formation des éducateurs – dans tous les milieux catholiques – sur l’anthropologie chrétienne, source de tous les sujets majeurs de l’éducation : qu’est-ce que la personne humaine, la sensibilité, les vertus, la volonté, l’intelligence… ? C’est tout l’enjeu de notre travail avec Alte Academia : former tous les éducateurs à une solide anthropologie, basée sur saint Thomas d’Aquin, la ressource absolue pour la formation intégrale de l’homme, esprit, âme et corps. Guillaume Prévost a une très bonne stratégie dans ce sens : il est en train de réveiller l’enseignement catholique sous contrat, en construisant un cadre qui redonne aux éducateurs la capacité d’exprimer leur identité catholique, allant jusqu’à la prière.
S. N. : L’enjeu de la formation concerne en effet tous les éducateurs, dont nous constatons que beaucoup ne savent même pas ce qu’est l’anthropologie chrétienne… N’ayons pas peur de les former en profondeur pour leur donner les moyens de transmettre cette anthropologie et la foi chrétienne qui l’accompagne. Guillaume Prévost nous a donné deux axes dans sa feuille de route au début de son mandat : la qualité de la relation éducative et la spécificité de notre proposition éducative chrétienne. En Vendée, nous réfléchissons à la manière de former nos chefs d’établissements à ces questions d’éducation intégrale et d’anthropologie. Nous avons besoin de travailler ensemble pour réussir cette tâche de formation urgente. Il faut en effet puiser dans les enseignements si riches des deux saints patrons que l’Église donne à l’enseignement catholique : Thomas d’Aquin et John Henry Newman. Ils doivent être notre source de formation et d’enracinement.
L’enjeu de l’éducation est-il aussi la reconstruction de la France ?
S. N. : Il est évident qu’on ne pourra pas bâtir un avenir stable sans l’éducation. C’est le socle de la société. Comme français et comme catholiques, l’enjeu éducatif doit être notre priorité absolue.
F.-X. C. : Oui, c’est l’enjeu le plus grave pour relever la France, dans les vingt ans qui viennent : il est urgent que l’enseignement catholique assume une proposition éducative audacieuse pour le bien commun de la France. Je lance pour cela un appel aux mécènes, aux éducateurs, aux prêtres, aux évêques… Mais aussi aux familles, pour éveiller des vocations d’éducateurs, métier vocationnel absolument essentiel pour préparer l’avenir de notre pays ! Misons tout sur l’éducation catholique authentique : c’est le seul moyen de redonner une espérance profonde à notre pays !