Qu’est-ce qui fait tenir votre père en prison ?
Sébastien Lai : Sa foi catholique fait de lui un homme toujours debout. Il prie beaucoup et dessine de nombreuses images du Christ et de la Vierge Marie. S’il tient, c’est aussi parce qu’il sait qu’il a tout donné pour défendre ses principes de liberté. Il n’a aucun regret, alors que ses conditions de détention sont horribles. Il est totalement isolé et a seulement droit à quatre visites par mois et 40 minutes d’exercice en extérieur, entre les miradors de la prison de Stanley, à la pointe sud de l’île. Dans sa cellule, il ne voit jamais la lumière du jour car sa fenêtre a été obstruée, notamment pour que l’on ne puisse pas prendre de photos de lui en détention. Sa santé en pâtit : il a des problèmes cardiaques et il a perdu 10 kg. À 78 ans, il subit une mort lente et cruelle. Même les meurtriers à Hong Kong ont de meilleures conditions de détention ! Bien entendu, il n’a pas le droit d’aller à la messe et, jusqu’à il y a deux ans, il ne pouvait pas avoir accès à la communion. Désormais, il peut recevoir de temps en temps l’Eucharistie, mais tout est fait pour le briser et détruire son esprit. Le gouvernement chinois n’a rien compris à la foi catholique car mon père est encore plus croyant qu’avant. Il est porté par ses lectures, notamment par celle du pape Benoît XVI qu’il avait rencontré à Rome avec le cardinal Zen, lui aussi dans le collimateur des autorités chinoises parce qu’il dénonce deux Églises en Chine : celle fidèle au Pape et celle inféodée au Parti. Mon père est également porté par son espérance. Il croit en Dieu, mais aussi en sa justice.
Pourquoi Jimmy Lai a-t-il été arrêté en 2020 ?
Mon père a été arrêté dans les locaux de sa société de médias Next Digital juste après la promulgation de la loi sur la sécurité nationale, conçue et imposée par Pékin pour mater les manifestations pro-démocratie en 2020. Les autorités n’attendaient que cela : attenter à la liberté de la presse et à la liberté de mon père. Il aurait pu s’enfuir lorsqu’il a senti l’étau se resserrer mais il savait qu’en partant il laisserait ses principes derrière lui, ainsi que ses collaborateurs, ce qui est inimaginable pour un homme qui s’est fait vraiment tout seul. Les délits invoqués le 9 février pour sa condamnation à 20 ans de prison sont grotesques. Les juges ont évoqué la « collusion avec des forces étrangères » et la publication de « contenus séditieux ». Il lui a aussi été reproché d’avoir « voulu renverser le parti communiste chinois ». Son crime est seulement de vouloir une respiration démocratique à Hong Kong.
Est-ce parce qu’il est catholique de Pékin l’accuse de collusion avec une puissance étrangère ?
Mon père est-il perçu comme un résistant à cause de sa foi chrétienne ? Sans doute, mais peu lui importe la façon dont le perçoivent les autorités communistes. Il s’est converti en 1997, l’année de la rétrocession de la florissante Hong Kong à la Chine. À l’époque, c’est un homme qui a déjà fait fortune. Sa foi donne alors à sa vie une nouvelle dimension. Lorsqu’il prend la tête de la défense des libertés contre le régime de Pékin, il n’y a rien de rationnel dans sa démarche. Il estime avoir reçu un appel, un appel qui vient de Dieu.
Comment s’est opérée sa conversion au catholicisme ?
Mon père est né en Chine communiste en 1947 ou 1948, et il n’avait jamais entendu parler de Dieu dans son enfance, encore moins de Jésus et de la Vierge Marie. Sa conversion s’est faite progressivement. D’abord en épousant ma mère, Thérésa, qui a une foi catholique immense, puis en côtoyant des chrétiens de Hong Kong. Le territoire compte 7 millions d’habitants, dont 900 000 protestants et 600 000 catholiques. L’influence du cardinal Zen, aujourd’hui évêque émérite de Hong Kong, a été déterminante. Ils avaient tous deux de grandes conversations et le cardinal a baptisé mon père en 1997. Le cardinal est âgé de 94 ans aujourd’hui et il se déplace très difficilement, mais il était auprès de ma mère lorsque la sentence de la condamnation a été prononcée le 9 février et, tant qu’il a pu, il a gravi les étages de la prison pour s’entretenir avec mon père lorsque cela était possible avant le jugement.
La condamnation de votre père est-elle un sombre présage pour les chrétiens de Hong Kong ?
Absolument. C’est la persécution du courage qui est désormais à l’œuvre à Hong Kong, la persécution feutrée de tous les hommes qui font le bien portés par leur foi. Ma mère, Thérésa Lai, et ma sœur Claire ont rencontré à Rome le pape Léon XIV le 15 octobre 2025 après l’audience générale pour le sensibiliser à la situation de mon père, qui attendait alors le verdict de son procès, mais aussi à celle de tous les chrétiens de Chine.
Un destin hors norme
Lorsque la révolution communiste éclate en 1949, le père de Jimmy Lai quitte Canton. Étiquetée ennemie du peuple parce que riche et instruite, sa mère est envoyée en camp de travail et ne rentre que le week-end. Le petit Jimmy est réduit, à l’âge de 5 ans, à chercher de la nourriture pour lui et ses deux sœurs. À 12 ans, il fuit la Chine maoïste, caché au fond d’une jonque et gagne Hong Kong. Il apprend l’anglais sur le tas et fait rapidement fortune en fondant sa marque de prêt-à-porter Giordano. En 1990, un an après le massacre de Tian’anmen à Pékin, Jimmy Lai se lance dans les médias. En 1996, il crée un quotidien Apple Daily, critique à l’égard des hommes au pouvoir. En 2014, il soutient le mouvement pro-démocratie des « parapluies jaunes » à Hong Kong.
Le jugement du 9 février a été condamné par les ministres des Affaires étrangères du G7 et par l’Union européenne. De son côté, Donald Trump a promis de faire tout ce qu’il pouvait pour sauver le militant démocrate.
V.J.
