Le Dieu de l’Ancien Testament est-il un Dieu terrible ? - France Catholique
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Le journal de la semaine

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Le Dieu de l’Ancien Testament est-il un Dieu terrible ?

À lire l’Ancien Testament, on pourrait conclure que le Dieu d’Abraham est un Dieu sans merci. Une impression que permet de corriger l’historiographie biblique.
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Bataille de Josué contre les Amalécites, XVIIe siècle, René-Antoine Houasse (1645-1710), musée des Beaux-Arts de Brest, France.

À ne lire que le Nouveau Testament, comme souvent font les catholiques, on finit par oublier que le Dieu d’Abraham s’appelle aussi le « Dieu des armées » (Yahvé Sabaoth) et que l’histoire du peuple élu est pleine de fer et de sang. À tel point que certains, dans les premiers temps du christianisme, furent tentés de rejeter l’Ancien Testament.

La guerre, direz-vous, passe encore ; il en est de justes (cf. FC n° 3800). Mais comment comprendre les passages de l’Écriture où Dieu commande à son peuple la guerre de conquête et l’extermination des civils ? Car c’est bien ainsi qu’est racontée l’arrivée du peuple hébreu sur la terre promise, la terre de Canaan. Les ordres sont terribles : « Nous vouâmes toutes les villes à l’anathème, hommes, femmes et petits enfants, nous n’en laissâmes pas échapper un seul » (Dt 2, 34). Lisez la prise de Jéricho : « Ils s’emparèrent de la ville, et ils vouèrent à l’anathème, au fil de l’épée, tout ce qui était dans la ville, hommes et femmes, enfants et vieillards, jusqu’aux bœufs, aux brebis et aux ânes » (Josué 6, 21).

« Sois sans pitié »

Et voici le sort des Amalécites : « Va les attaquer et extermine-les totalement avec tout ce qui leur appartient. Sois sans pitié et fais périr hommes et femmes, enfants et bébés, bœufs, moutons, chèvres, chameaux et ânes » (1 Samuel 15, 3).

Comment comprendre ces textes ? Je retiendrai ici trois interprétations principales.

D’abord, l’interprétation littérale. C’est celle de saint Augustin, pour qui ces textes rapporteraient des faits réels (Questions sur l’Heptateuque, VI). Mais alors, comment justifier que Dieu lui-même ait donné de tels ordres ?
On pourrait rappeler que les peuples combattus par les Hébreux – Cananéens en tête – pataugeaient depuis des siècles dans une barbarie effrayante, s’adonnant aux sacrifices humains, et particulièrement aux sacrifices d’enfants, immolés en grand nombre au dieu Baal. Il s’agirait donc d’une guerre contre un ennemi radical que Dieu ne pouvait plus souffrir : « Le Seigneur a en abomination toutes ces choses, et il exterminera tous ces peuples à votre entrée, à cause de toutes ces sortes de crimes » (Dt 18, 12). Certes, mais comment justifier que Dieu ait ordonné de tuer, au sein de ces peuples, ceux qui étaient pourtant des innocents ? N’est-ce pas un crime ? Comment Dieu pourrait-il commander ce qui semble constituer des actes intrinsèquement mauvais ?
Ici, les théologiens antiques et médiévaux allaient très loin : « La mort, écrit saint Thomas d’Aquin, peut être infligée sans aucune injustice par ordre de Dieu, à n’importe quel homme, coupable ou innocent » (I-II 94, 5 ad 2). L’idée est la suivante : alors qu’aucun homme n’a le droit, de son propre chef, d’ôter la vie d’un innocent, Dieu, lui, peut le faire sans commettre d’injustice, puisqu’il ne nous doit rien. « L’Éternel a donné, l’Éternel a repris » (Jb 1, 22). Si donc l’Éternel ordonne à un homme d’en tuer un autre, le tueur ne pèche pas. En l’occurrence, on dira que Dieu, se servant des Hébreux comme d’un pur instrument, leur a commandé des actes très durs, prenant sur lui la responsabilité de leurs agissements.

Pédagogie divine

Il est toutefois difficile à une conscience moderne d’accepter cette vision : nous avons spontanément tendance à penser que si une « voix » venue du Ciel nous demande de commettre un acte contraire au Décalogue, la seule chose certaine… c’est qu’il ne peut pas s’agir de la voix de Dieu ! « Si ce que cette voix nous commande est contraire à la loi morale, aussi majestueux et transcendant que le phénomène puisse lui apparaître, il faudra le considérer comme une illusion », disait Kant (Le Conflit des facultés, 1798).
Qu’on se rassure tout de même : les tenants de l’interprétation littérale n’en tiraient pas argument pour justifier le fanatisme ; ils estimaient que de tels ordres ne sont plus possibles : ils étaient adaptés à un régime moral désormais dépassé, étape sur le chemin de la pédagogie divine qui a sorti les Hébreux de la barbarie environnante.

Ce qu’en disaient les Pères grecs

Passons à l’interprétation allégorique.
Elle n’est pas récente, mais date des premiers Pères grecs, comme Origène et Grégoire de Nysse, que ce déchaînement de violence laissait perplexes. Ils leur dénièrent donc toute portée et même toute intention historiques. À les suivre, en dépeignant ces guerres atroces, l’auteur sacré entendait seulement figurer la lutte sans compromis de la vertu contre les vices, de Dieu contre le Mal. « Si on prend ces textes à la lettre, écrit Origène, Dieu y apparaîtra comme l’auteur de choses cruelles et inhumaines. Mais il convient de les comprendre spirituellement » (Homélies sur Josué, 7, 1). « Ces guerres ne sont pas menées de façon charnelle, mais contre les puissances spirituelles du mal » (15,3). Voilà qui est rassurant, mais au prix d’un abandon complet du sens littéral.
J’en viens enfin à l’interprétation « historico-critique », que l’on pourrait présenter comme la synthèse actualisée des deux précédentes. Sur le plan des faits, elle précise, grâce aux progrès de l’archéologie, que les Hébreux n’ont pas exterminé les Cananéens. Ils se sont installés sans rupture brutale. La fin du livre de Josué en témoigne, tout comme le livre des Juges, qui donnent toutes sortes de conseils de coexistence avec les Cananéens. En témoigne aussi la présence symbolique d’une Cananéenne, Rahab, dans la généalogie de Jésus-Christ (Mt 1, 5).

Affirmation de pureté

Quant à l’histoire du texte, elle conduit à penser que le récit de la conquête de Canaan fut produit des siècles après l’arrivée des Hébreux, à l’époque de leur retour d’exil à Babylone, quand le peuple d’Israël voulut en quelque sorte se refonder et proclamer sa rupture totale avec l’idolâtrie. Il s’agit donc moins d’un souvenir historique que d’une affirmation de pureté religieuse. C’est d’ailleurs le sens des ordres d’extermination totale, qui sont des hyperboles rhétoriques, et non des proclamations réelles.
Voilà qui, somme toute, donne tout de même le dernier mot aux Pères grecs : la violence biblique est d’abord un appel à combattre nos démons.