On glosait sur le « Londonistan », le système britannique qualifié de « communautariste » parce qu’il laissait les musulmans libres de s’organiser sur un mode « ethniciste ». La majorité des musulmans vivant au Royaume-Uni sont en effet des Indo-Pakistanais habitués à ce mode de gouvernement.
Al Qaïda avait une vision « mondialiste » obsédée par la toute-puissance américaine et quasi trotskiste sur la révolution mondiale. L’État islamique prône une autre approche à la fois territoriale et djihadiste. Il vise à rassembler les « vrais musulmans », sunnites rigoristes, sur une base arabisante, utilisant le symbole du califat comme le foyer auquel peuvent se rattacher tous ceux qui vivent en « diaspora », majoritairement en Europe. Outre les combats de voisinage (Sinaï, Liban, Turquie, Kurdistan) et quelques loups solitaires (Ottawa, Sydney ou Copenhague), l’EI n’a sérieusement frappé à l’étranger qu’en France (janvier et novembre, outre les attentats déjoués). Pourquoi la France ? Parce que s’y concentre la plus grande minorité originaire des pays arabes, mais aussi à cause du modèle religieux qui y prévaut, en l’occurrence la laïcité. Que veut dire ce concept pour les dirigeants d’EI sinon une forme d’islamophobie officielle où les musulmans intègres sont religieusement mais aussi socialement marginalisés ?
La Belgique adhère à cette culture laïque du fait d’une histoire parallèle à celle de la France mais accentuée sur quelques points particuliers où la libre-pensée s’est longtemps opposée à la place dominante de l’Église catholique dans la société, consubstantielle de la fondation de l’État belge contre les Pays-Bas. Quand on dit la Belgique, encore faudrait-il préciser la partie francophone et notamment bruxelloise où se concentrent la majorité des musulmans marocains et turcs (22 % dans le grand Bruxelles). Anvers, qui compte certes une grande communauté musulmane (17 %), regarde plus vers le système néerlandais qui laisse chaque religion prospérer en vase clos (système dit des piliers). L’État belge a suivi une autre voie en cherchant à légiférer sur le modèle des relations avec l’Église catholique. Non content d’organiser un conseil des musulmans de Belgique dûment élu (en 1998), il a entrepris de rémunérer les imams (saoudiens en majorité) et de subventionner la construction et l’entretien des mosquées par les provinces. Salué à l’époque comme un progrès démocratique plus avancé que les réflexions françaises analogues, le processus a connu des ratés. Les secondes élections en 2005 ont été boycottées par les Marocains (du bureau sortant et tous francophones), ce qui a eu pour effet de faire tomber l’exécutif du Conseil dans les mains du Directorat des cultes de Turquie ! De plus, les provinces et les communes ne reconnaissent que quelques mosquées dites officielles. Ainsi à Molenbeek-Saint-Jean (40 % de musulmans), seules quatre mosquées sont reconnues sur au moins vingt-deux ! Ce qui explique que les jeunes qui évoluent autour des djihadistes se réunissent au sein d’associations culturelles innombrables et éventuellement au cabaret (le bistrot belge) du type « les Béguines » !
Les efforts méritoires des ministres de l’Intérieur français successifs depuis Pierre Joxe et Jean-Pierre Chevènement jusqu’à Nicolas Sarkozy ont aussi connu des hauts et des bas. Ils n’ont pu prévenir la radicalisation des jeunes islamistes ni réussir la déconnexion nécessaire entre l’islam européen et les crises du Moyen-Orient. L’épuisement du modèle conceptuel de laïcité à la française et la difficulté à faire advenir un « islam français » ne peuvent avoir que des conséquences défavorables sur l’évolution de l’islam francophone. Or la francophonie occupe une place de choix au sein de l’islam. Le tiers des pays membres de l’OCI (Organisation de la Conférence Islamique) sont francophones, essentiellement en Afrique. Au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, la laïcité n’était pas regardée comme anti-musulmane. Le modèle était au contraire jugé pertinent. Au-delà de tous les Français, ce sont tous ces musulmans francophones et francophiles qui sont frappés de stupeur et qui s’interrogent sur leur avenir.
