L’IMPOSSIBLE RETRAITE - France Catholique
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Le journal de la semaine

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L’IMPOSSIBLE RETRAITE

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De l’enfant qui dessine à l’ingénieur qui fabrique, l’homme crée pour communiquer. Il s’agit pour lui de donner corps à sa pensée pour que d’autres sachent ce qu’il pense. « Regarde ma maison », dit l’enfant. « Vois ma nouvelle voiture » dit l’ingénieur. L’un et l’autre se servent de ce qui existe déjà pour dire quelque chose de nouveau. Leur invention procède d’un inventaire. « Emplissez la terre et soumettez-la » dit le livre de la Genèse.

A l’image de Dieu créateur, mais à sa manière, l’homme est créateur lui-même. Son rôle est celui d’un sous-traitant. Avec lui, l’œuvre de Dieu se poursuit (le monde ne s’est pas fait en un jour). Comme ouvrier, il prend place sur un chantier dont il n’est pas l’architecte. Il accepte une double responsabilité : celle de bien comprendre le sens de l’ouvrage et celle de n’y rien ajouter qui ne respecte pas le plan.

Comprendre le sens c’est l’affaire de la science, en ce qu’elle nous apprend, de mieux en mieux et de plus en plus profondément, les mécanismes de la nature. Ainsi, par exemple, notre regard ouvre-t-il le ciel comme un livre d’histoire. Nos télescopes y voient naître et mourir des étoiles, se former et se disperser des galaxies, « comme si nous y étions ». Là nous sommes témoins d’un passé qui, dans d’autres domaines, ne nous est accessible qu’à travers des témoignages ou de savantes et hypothétiques reconstitutions. Un ordre nous apparaît ainsi, qui nous parle de son auteur et oriente nos découvertes.

Il est inconcevable, en effet, « qu’un univers aussi pensable n’ait pas été pensé » (E.Barbotin). Cette « pensée » écrit Saint Jean (1,1) est le « Verbe » de Dieu. La création est son expression dans l’espace et dans le temps. En ce sens, elle est « médiatique ». « Les cieux racontent la gloire de Dieu et l’œuvre de ses mains, le firmament l’annonce (Ps 19,1-3). En effet, « le Verbe, c’est Dieu ». Sa pensée dit tout ce qu’il est et, « par Lui, tout a été fait ». Il est le projet de Dieu qui s’accomplit et se révèle depuis le commencement du monde. Cette oeuvre continue sous nos yeux tandis que nous sommes appelés à y contribuer nous-mêmes.

Observant dans le ciel le passé de l’univers, l’astrophysicien Trinh Xuan Thuan pense y constater que le mouvement se fait du « chaos à l’harmonie », quelque chose qui ressemble à ce que Teilhard de Chardin a appelé la « loi de la complexité croissante ». A partir d’un certain stade de complexité, par le jeu d’interconnexions multiples, apparaîtrait une réalité nouvelle d’ordre supérieur.

Tel serait donc le sens de la création : la recherche d’un rassemblement dans l’unité.

Ce sont là des hypothèses qui peuvent sembler hardies mais le fait est qu’elles s’appuient sur des avancées de la science. Elles peuvent aider l’homme à comprendre et à situer son travail dans l’espérance d’une réussite finale, et, par conséquent, dans la joie.

Malheureusement, bien souvent, ce travail a une mauvaise réputation héritée, il faut le dire, de la tradition biblique. L’avertissement divin : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » résonne comme une punition qui fait oublier la noblesse de la mission primitive : « emplissez la terre et soumettez-la». Une situation paradoxale soulignée par le choix des mots qui l’évoquent. Travail, du latin « tripaliare » occulte la joie de la naissance au profit des douleurs de l’accouchement. Si l’on préfère une autre racine latine : « labor » qui a donné « labeur », on retrouve le même effet, car si la moisson est bien en vue, c’est au prix de la peine du laboureur.

La pénibilité ou seulement l’ennui du travail, pourraient bien expliquer la frénésie de la retraite qui s’est emparée de l’opinion. Celle-ci ignore ou feint d’ignorer la dignité du travail. Or non content d’assurer les ressources nécessaires à la vie, remarquons qu’il trouve sa consécration dans la liturgie et, précisément, dans la célébration eucharistique. En renouvelant mystérieusement à la fois la mort et la résurrection du Christ, cette cérémonie réalise la synthèse de la peine et de la joie. La clef nous est donnée dans la formule de la prière d’offertoire : « Tu es béni, Dieu de l’univers, Toi qui nous donnes ce pain, puis ce vin, fruits de la terre et du travail des hommes ». Ainsi nous est signifié que le don de Dieu, la création, transformé par l’activité humaine, va réaliser pleinement le projet de Dieu, son Verbe.

En évoquant le « Christ total », St Augustin envisageait l’intime union du Christ et de l’Eglise. Saint Paul invite à étendre le concept à la création matérielle elle-même, en ce qu’elle est l’œuvre conjointe de Dieu et des hommes qui la prolongent. Ainsi, plus qu’à humaniser la terre, ce qu’il fait en la rendant toujours plus confortable pour l’homme, le travail tend à diviniser l’homme en faisant de lui le collaborateur de Dieu. « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu » disait Jean-Paul II. Et là, il n’y a pas de retraite possible. « Dieu a besoin des hommes »* avant d’être «  tout en tous » et en tout.

* un film de Jean Delannoy, paru en 1950