800e anniversaire de Saint Louis

par Gérard Leclerc

mercredi 2 avril 2014

Si l’imaginaire national se réfère spontanément aux lieux de mémoire chers à Pierre Nora, il faut admettre que les lieux qui se rapportent au souvenir de Saint Louis sont bien présents à notre bel aujourd’hui. À Paris, l’Arc de Triomphe, les Invalides, le Panthéon projettent les représentations de la gloire nationale. Mais le surinvestissement symbolique que la République persiste à accorder à l’ouvrage de Soufflot n’est pas prêt d’effacer le prestige royal de Notre-Dame et de la Sainte-Chapelle qui demeurent les suprêmes joyaux de la capitale. En dépit de la violence de la rupture révolutionnaire, les historiens organiques de la Troisième République se sont efforcés de réunifier les strates de la mémoire, en imposant parfois des images qui se sont fixées dans les têtes enfantines. C’est Ernest Lavisse, suivi par tous les manuels scolaires, qui a retenu de la chronique de Joinville un trait mythologique : Saint Louis rendant la justice sous son chêne auprès du château de Vincennes, dont le donjon aussi fait partie du patrimoine commun.

L’Église, particulièrement celle de Paris, aurait bien tort de ne pas jouer, elle aussi, du superbe instrument de la mémoire historique et de ses symboles. D’où la magnifique commémoration du huitième centenaire de la naissance de Saint Louis, centré autour de la monstration des reliques de la Passion, dont elle a reçu le legs. Fort heureusement, nous nous sommes débarrassés de la pudeur maladive qui inhibait, il n’y a pas si longtemps, toute velléité de référence au passé et aux traditions populaires. Mgr Patrick Jacquin, recteur de la cathédrale, a montré, durant toute l’année dernière, comment on pouvait réanimer tout le patrimoine de Notre-Dame pour la joie de foules innombrables. Loin des lugubres offices, tétanisés par les réflexes iconoclastes, l’éclat du trésor réjouit les yeux, enchante les cœurs, d’autant qu’il renvoie au contenu substantiel de la foi et au mystère central de la Rédemption.

La médiation du saint roi capétien permet ce genre de miracles. La commémoration de sa naissance, il y a huit siècles, nous convoque d’abord dans l’île de la Cité, mais ménage aussi quelques excursions intéressantes. Pas seulement Vincennes, mais aussi Poissy où il naquit et fut baptisé. Pourquoi pas encore l’extraordinaire abbaye de Royaumont, où l’on peut méditer sur l’indicible attirance du modèle monastique sur le roi qui, jamais, ne cessa de vouloir investir la grandeur du pouvoir de la vertu transformatrice de la différence évangélique ? Non seulement Louis a décidé de la fondation de l’abbaye de Royaumont — attribuée aux cisterciens qui avaient sa préférence à cause de la réforme opérée par saint Bernard — mais il voulut aussi travailler de ses mains à sa construction. Ce qui nous vaut une évocation savoureuse de Guillaume de Saint-Pathus : «  Et comme les moines sortaient, selon la coutume de l’ordre de Cîteaux, après l’heure de Tierce, au travail et à porter les pierres et le mortier à l’endroit où l’on faisait le mur, le benoît roi prenait la civière et la portait chargée de pierres et allait devant, et un moine la portait derrière et ainsi fit le benoît roi plusieurs fois à cette époque.  » À une si longue distance, Louis le Neuvième nous contraint à penser des notions aujourd’hui improbables, dès lors que la sécularisation a produit tous ses effets et que l’idéal du prince chrétien semble appartenir à un monde disparu.

À la présence du roi à Royaumont, on peut ajouter une évocation qui l’apparente au poverello d’Assise. On rapporte qu’un Vendredi saint, Saint Louis qui visitait pieds nus les églises de Compiègne, rencontra dans une rue un lépreux. Il traversa sans crainte de mettre les pieds dans l’eau boueuse et arrivé devant le «  mesel  » (c’est ainsi qu’on nommait les lépreux) lui donna l’aumône et lui baisa la main. Le trait est rapporté par le pape Boniface VIII dans la bulle de canonisation du roi, qui rappelle que Louis accomplit ce genre de choses «  habituellement dans les maisons-dieux et les léproseries  ». À Royaumont, il retrouvait un homme qui vivait complètement reclus, parce que la maladie l’avait cruellement marqué, en le rejetant du commerce des autres.

Jacques Le Goff a publié en 1996 son essai volumineux sur Saint Louis, fruit de plus de dix ans de travail. J’ai relu sa conclusion dans le but de renouer avec la personnalité du roi, grâce à un historien qui avait accumulé toutes les pièces du dossier et s’était efforcé à une empathie, pas si évidente pour un personnage d’une tout autre période. Le Goff ne cache ni son admiration, ni sa difficulté à comprendre certains traits d’un caractère et d’une mentalité qui, parfois, nous prennent à rebrousse-poil, s’ils ne nous indisposent carrément. Il n’empêche que c’est tout de même la fascination qui domine : «  Je ne l’ai pas vu en rêve, mais je crois que j’aurais, comme Joinville, pu le faire. Et ce que j’ai de plus en plus ressenti, c’est l’attraction, la fascination du personnage. Je crois avoir compris que beaucoup aient eu envie de le voir, de l’entendre, de le toucher. Au prestige de la fonction que ses prédécesseurs capétiens avaient soigneusement édifié, s’ajoutait surtout un charisme personnel, celui d’un roi qui n’avait pas besoin de porter sa couronne et les insignes du pouvoir pour impressionner, celui du roi, ce grand maigre et beau Louis, aux yeux de colombe, que frère Salimbene de Parme avait vu arriver pieds nus dans la poussière du chemin qui menait à Sens. Un personnage impressionnant au-delà de son apparence, une des illustrations les plus saisissantes de la théorie weberienne du charisme, une des plus remarquables incarnations d’un type, d’une catégorie de pouvoir : volonté de réaliser un type de prince idéal ; le talent d’être en même temps profondément idéaliste et considérablement réaliste ; la grandeur de la victoire et de la défaite ; l’incarnation d’une harmonieuse apparence contradictoire entre la politique et la religion, un homme de guerre pacifiste, un bâtisseur de l’État, toujours prêt à s’inquiéter du comportement de ses représentants ; la fascination de la pauvreté tout en tenant son rang ; la passion pour la justice, tout en respectant un ordre profondément inégalitaire ; l’union de la volonté et de la grâce, de la logique et du hasard, sans lesquels il n’y a pas de destin.  »

À ces derniers mots le saint roi n’eût pas acquiescé, lui qui ne croyait qu’à la Providence. Dans la proximité et la distance, il nous faut méditer son exemple. Si l’auteur du Fil de l’épée écrivait que la perfection évangélique ne conduisait pas à l’empire, la figure de Louis nous inspire qu’il est quand même possible de surmonter la contradiction inhérente à l’essence du politique. Mais il nous faut pour cela franchir le seuil de la Sainte-Chapelle pour vénérer les reliques de la Passion, celles que Saint Louis voulut dans le plus magnifique des reliquaires pour qu’elles brillent au centre du royaume que Dieu lui avait confié ici-bas.

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