3132-La visite du Pape en France (synthèse)

mardi 16 septembre 2008

Gérard Leclerc, après quatre jours aussi intenses, il est sans doute difficile d’établir une synthèse de cette visite de Benoît XVI en France. Est-il tout de même possible d’esquisser quelques impressions générales ?

La première impression qui se dégage de ce voyage concerne, d’évidence, la personnalité du Pape. On croyait le bien connaître. Moi-même je pratique la pensée de Joseph Ratzinger depuis fort longtemps. Pourtant, je dois constater que ces quatre journées à Paris et à Lourdes m’ont permis de le mieux comprendre, et presque parfois de le découvrir. On savait quel théologien profond et érudit il est. On connaissait sa grande simplicité. Mais il semble que le fait d’avoir endossé la responsabilité suprême dans l’Église lui ait apporté comme une autre dimension grâce à laquelle toutes ses qualités ont été comme perfectionnées, dans un processus d’achèvement de lui-même. Tous ceux qui l’ont vu et écouté, ont été frappés par son extrême douceur, qui n’exclue pas l’autorité au sens vrai du terme. Même lorsqu’il énonce des principes durs à intégrer, il le fait de telle façon, très intérieure, qu’on a le sentiment d’être plus en présence d’un grand spirituel que d’un chef. Cela était notamment sensible lors de sa rencontre avec la Conférence épiscopale. Sur le fond, Benoît XVI n’a fait aucune concession, et à certains égards, on aurait pu le trouver sévère. Mais la façon dont il a énoncé les exigences évangéliques le mettait toujours du côté des Béatitudes.

C’est bien pourquoi on peut penser que cette première visite en France a vraiment permis aux Français de faire la connaissance du successeur de Jean-Paul II. On a suffisamment insisté sur la différence des tempéraments entre les deux hommes pour ne pas y revenir. Mais un préjugé est tombé. Benoît XVI, devant n’importe quel auditoire, a autant de présence que Jean-Paul II. Il est écouté avec la plus grande attention. Il faut dire à ce propos que la parfaite maîtrise qu’il a de notre langue lui confère une qualité d’écoute exceptionnelle. Il a ainsi montré devant les auditoires les plus divers comment il pouvait s’adresser à chacun de façon à être parfaitement compris. Il s’est fait comprendre devant les hommes politiques et les corps constitués à l’Élysée. Il s’est fait comprendre devant le public d’intellectuels et d’artistes des Bernardins. Il s’est surtout fait comprendre des centaines de milliers de fidèles durant ses homélies et ses méditations spirituelles.

Les Français connaissent donc désormais ce Pape. Il sera difficile de reprendre les vieux clichés qui lui avaient été collés comme défenseur intransigeant de la doctrine - ce qu’il est certes, mais sans la dureté qu’on lui prêtait. On saura désormais que c’est d’abord un homme intérieur, au sens où saint Paul l’entend, qui peut parler avec autorité, parce que cette autorité lui vient d’un Autre. Surtout, le message qu’il a la charge d’annoncer, il le rayonne en sa personne. Il est évident que tous les audi­toires qui l’ont rencontré ont été également marqués par cette personnalité qui est aussi hors du commun que pouvait l’être celle de Jean-Paul II.

Précisément, comment qualifier ces auditoires de Paris et de Lourdes ?

Sans doute le Pape a-t-il rencontré des auditoires très différents où les âges se mêlaient ainsi que les conditions sociales. Mais il est très remarquable qu’à peu près partout, la jeunesse dominait. C’était vrai sur les quais de Seine, à la grand-messe sur l’esplanade des Invalides ainsi qu’à Lourdes. Une de nos collègues a pu faire remarquer que la France se distinguait ainsi par rapport aux auditoires que le Saint-Père avait pu rencontrer aussi bien dans son propre pays, en Autriche, qu’au Brésil. Pour certains, c’est une drôle de surprise. Cette Église de France, que l’on décrivait presque comme moribonde, avec des assemblées de personnes âgées et sans grand espoir de transmission de la foi, s’est brusquement révélée aux couleurs de la jeunesse. De ce point de vue, le sommet fut atteint lors de la nuit du vendredi au samedi, lorsque des dizaines de milliers de jeunes partirent de Notre-Dame vers l’esplanade des Invalides. On a calculé que 60 000 jeunes avaient dormi - ou pas dormi ! - sur l’esplanade en attendant la messe du lendemain. C’est aussi le curé de St-Étienne du Mont qui a rapporté sa surprise alors qu’il attendait un millier de jeunes dans sa magnifique Église auprès du Panthéon, de voir ces quatre mille jeunes qui ont déferlé, complètement inattendus. Moi-même j’ai assisté au départ de la marche des Lumières sur le parvis de Notre-Dame. C’était fascinant. Le parvis archi-comble, avec des masses de jeunes parmi lesquels on distinguait des prêtres, des religieux et des religieuses également jeunes. À ce sujet, on a même rapporté que le Saint-Père avait confié sa joie. Il ne s’attendait pas lui-même à cette réalité qui lui a été rendue sensible dès sa sortie des Bernardins et même pendant les vêpres à Notre-Dame. Lorsqu’il a traversé la cathédrale pour retrouver le parvis, il a salué de véritables cohortes de séminaristes, de jeunes religieux et religieuses, souvent enthousiastes. Sans doute, faut-il moduler cette impression en n’oubliant pas les énormes faiblesses de l’Église de France aujourd’hui et singulièrement dans certains diocèses ruraux. Mais il faut admettre aussi qu’un phénomène est apparu sur lequel il faudra bien s’interroger. Par exemple, une renaissance des vocations est-elle envisa­geable dans ce nouveau cadre ? Mgr Giraud, évêque de Soissons et responsable des séminaires, nous parlait d’un premier frémissement pour la rentrée de cette année. Certes, il ne s’agit pas d’anticiper. Il convient simplement de se demander si nous n’entrons pas dans une nouvelle étape où l’Église de France pourrait déployer une action missionnaire à partir des nouvelles générations disponibles, à l’heure où ses forces anciennes déclinent.

Mais revenons au début du voyage. Comment interpréter les paroles échangées à l’Élysée avec le président de la République ? Sans oublier les réactions des corps constitués qui s’y trouvaient réunis.

On a remarqué que le Président avait sereinement repris ses propositions énoncées lors de son célèbre discours du Latran, sans les assortir des provocations qui avaient suscité beaucoup de polémiques. Il n’empêche que Nicolas Sarkozy a, ipso facto, créé un nouveau climat en ce qui concerne les rapports de l’Église et de l’État. Il semble qu’en dépit de quelques protestations rituelles, il obtienne de plus en plus l’adhésion des milieux éclairés. Benoît XVI n’a pas manqué de reprendre à son compte l’expression de « laïcité positive ». Notons qu’il ne s’agit nullement d’une simple formule dès lors qu’elle marque d’ores et déjà un tout autre climat. Ce n’est plus la méfiance qui préside aux relations entre les pouvoirs publics et les autorités religieuses. Lionel Jospin avait déjà institutionnalisé des rencontres régulières, avec les responsables de la Conférence épiscopale à laquelle était également convié le nonce apostolique. Benoît XVI a rappelé ce fait explicitement dans son allocution à la Conférence des évêques de France réunie dans son auditorium de Lourdes.

Quoi qu’on pense par ailleurs des autres positions de Nicolas Sarkozy, il convient de constater qu’il a, par ses simples paroles, bousculé un conformisme idéologique ancien dans la République. Certains ont soigneusement noté, dans le discours du Président, l’allusion très explicite faite aux problèmes de bioéthique. Il est difficile, et sans doute hasardeux d’en tirer dès maintenant une conclusion définitive, mais il apparaît certain que rien ne sera fait dans ce domaine sans une consultation de l’Église catholique et des autres confessions religieuses. Voilà de quoi provoquer la colère de quelques représentants du laïcisme à l’ancienne qui n’ont pas manqué de protester à la fois contre le voyage du Pape et les propos du Président.

Benoît XVI et Nicolas Sarkozy s’exprimaient devant quelque 700 personnes, représentant les corps constitués de la nation. Il est remarquable qu’à la fin de la réponse du Pape, toute l’assemblée se soit spontanément levée pour applaudir le Saint-Père. Ce n’était sûrement pas par simple courtoisie. Les propos tenus avaient suffisamment de poids pour qu’on interprète les applaudissements comme un véritable acquiescement à la philosophie nouvelle qui avait été si fortement exprimée.

Autre moment fort de l’étape parisienne, l’allocution prononcée au collège des Bernardins. Quel en fut le fond ?

Rappelons brièvement que la restauration de ce collège des Bernardins constitue en lui-même un étonnant symbole. C’est le cardinal Jean-Marie Lustiger qui a voulu acquérir et restaurer les Bernardins pour en faire la vitrine du dialogue du christianisme avec la culture contemporaine. Il s’agissait d’un pari audacieux, ne serait-ce que du point de vue financier. L’accord réalisé avec les collectivités locales, la Mairie de Paris et le Conseil régional d’Ile-de-France, a permis la réalisation de travaux importants, réussis grâce au grand talent des architectes. La venue de Benoît XVI à Paris a été l’occasion d’une extraordinaire promotion pour ce site que peu de Français connaissaient. J’avoue que j’attendais personnellement avec énormément d’intérêt ce que le Pape allait pouvoir bien dire aux Bernardins. J’étais persuadé qu’il préparerait son intervention avec le plus grand soin, avec d’autant plus de cœur qu’il était partie prenante dans ce grand débat de la Foi et de la Culture. Je n’ai pas été déçu.

Je dois préciser que j’avais eu le privilège de lire dès le matin le texte de l’intervention, parce que je devais en présenter le contenu à mes col­lègues journalistes lors d’une conférence de presse. Dès ma première lecture, je fus littéralement saisi par la beauté littéraire des propos du Pape, de l’extrême concentration de sens qu’il comportait ainsi que de la richesse des conséquences qu’on pouvait en tirer. Plutôt que de faire un discours général sur la culture, Benoît XVI est entré dans l’intelligence d’une culture en train de se constituer. Et cette culture, c’était précisément celle qui s’était épanouie dans ce collège des Bernardins, voué à la formation des jeunes cisterciens, rassemblés dans ce magnifique bâtiment, issus de leurs abbayes disséminées sur toute la France.

Ce ne pouvait être qu’un bonheur pour le Pape d’évoquer la vie monastique, pour laquelle il a toujours eu un grand attrait. Mais cette vie monastique n’avait pas pour but direct la création d’une nouvelle culture. Celle-ci fut néanmoins forgée du fait des circonstances et surtout du dynamisme inhérent à la pratique monastique. À plusieurs reprises, Benoît XVI a cité Dom Jean Leclercq, un des meilleurs connaisseurs de saint Bernard et de l’ordre cistercien. C’est lui qui établissait la liaison entre « eschatologie et grammaire », pour montrer à quel point la culture humaine était liée à la recherche de Dieu. « Le désir de Dieu comprend l’amour des Lettres, l’amour de la Parole, son exploration dans toutes ses dimensions. Puisque dans la parole biblique, Dieu est en chemin vers nous, et nous vers Lui, ils devaient apprendre à pénétrer le secret de la langue, à la comprendre dans sa structure et dans ses usages. Ainsi, en raison même de la recherche de Dieu, les sciences profanes, qui nous indiquent le chemin vers la langue, devenaient importantes. La bibliothèque faisait, à ce titre, partie intégrante du monastère tout comme l’école. »

Après l’effondrement de la culture antique consécutif à la chute de l’Empire romain, les monastères sont devenus ainsi des lieux de conservation de la mémoire, non par simple souci de sauver le patrimoine mais de mettre celui-ci au service de la recherche de Dieu. En choisissant ce point de vue historique, Benoît XVI poursuivait sa démonstration continue à propos de l’alliance entre la Foi et la Raison. Mais ce n’était plus, comme dans le célèbre discours de Ratisbonne, à partir d’une étude systématique de cette question. Tout était repris d’une façon originale, à partir de cette vie monastique. Benoît XVI allait en tirer des conséquences très actuelles. Ainsi, le Pape reprenait le problème de l’interprétation de l’Écriture sainte. Ce qui nous valait des rappels brefs mais suggestifs de l’Histoire de l’interprétation des textes sacrés. La Bible ne constitue pas un Livre, mais une collection de livres. Et cette complexité qu’elle constitue, de ce fait même, devait être interprétée. Les théologiens, en écoutant Benoît XVI, pensaient spontanément aux quatre gros volumes du cardinal de Lubac sur l’exégèse médiévale. Il n’y a pas un sens unique de l’Écriture, et d’ailleurs on parle plutôt des Écritures. L’effort de compréhension que requiert cette complexité montre que l’exégèse chrétienne se distingue tout aussi bien d’un subjectivisme débridé que d’un fondamentalisme étroit. Cette rapide évocation montre que le Pape intervenait ainsi directement dans ce débat si contemporain de l’interprétation qui fait difficulté avec le monde musulman. Plus généralement, il mettait dans une autre lumière les rapports de l’intelligence et de la Révélation, tels que les moines avaient pu les saisir.

Mais ce n’est là qu’une des dimensions de l’intervention des Bernardins. Il y avait aussi une introduction très suggestive à l’anthropologie, avec une amorce de réflexion sur la parole, et bientôt sur le chant. Le moine n’est-il pas fait pour chanter la gloire de Dieu à travers la beauté du cosmos ? Mais ici, il faut encore citer Benoît XVI ; « Se trouve ici exprimée la conscience de chanter, dans la prière communautaire, en présence de toute la Cour céleste, et donc d’être soumis à la mesure suprême, prier et chanter, s’unir à la musique des esprits sublimes qui étaient considérés comme les auteurs de l’harmonie du cosmos, de la musique des sphères ».
Autre dimension, la règle de saint Benoît établit l’alliance de la prière et du travail. C’est une nouveauté radicale par rapport à l’hellénisme classique. Le travail est propre aux esclaves, la pensée est l’affaire des hommes libres. Les moines eux, travaillent et prient, conformément à l’ordre de la Création. Benoît XVI se montre ici très original. Il explique que le Dieu de la Bible est un Dieu qui travaille, en façonnant le monde. Le labeur monastique s’accorde avec le labeur divin.

Dernière remarque à propos de cette intervention. La modernité n’a pas mis fin à l’objectif monastique de chercher Dieu. Renoncer à cette recherche, c’est abdiquer. « Une culture purement positiviste, qui renverrait dans le domaine subjectif, comme non scientifique, la question concernant Dieu, serait la capitulation de la Raison, le renoncement à ses possibilités les plus élevées et donc un échec de l’humanisme, dont les conséquences ne pourraient être que graves. Ce qui a fondé la culture de l’Europe, la recherche de Dieu et la disponibilité à l’écouter, demeure aujourd’hui encore le fondement de toute culture véritable. » Telle est la conclusion du Saint-Père.

Comment l’auditoire très divers des Bernardins a-t-il pu réagir à un tel discours ?

C’était en effet un auditoire extraordinairement divers où étaient associées bien des disciplines. L’Université était représentée ainsi que l’Institut qui devait d’ailleurs recevoir le Saint-Père le lendemain sous la Coupole. Mais il y avait aussi quantité d’intellectuels, d’éditorialistes, de romanciers, d’artistes. Il y avait des chrétiens bien connus, mais aussi des incroyants non moins connus. Il y avait pluralité d’appartenances confessionnelles. Parfois c’était de vraies surprises. On ne s’attendait pas à trouver là telle romancière à la réputation sulfureuse. Pourtant les uns et les autres se montrèrent unanimes dans leurs applaudissements et la véritable admiration qu’ils manifestèrent pour cet homme d’exception. Tous avaient attendu longtemps le Saint-Père. Près d’une heure et demie. Mais dès que la simple rumeur de son arrivée s’annonça, ce fut un silence impressionnant. Et l’on put suivre par la suite sur les visages la véritable passion éprouvée à écouter ce discours. Certes, il fut sans aucun doute reçu de façons très contrastées. Les théologiens et les philosophes buvaient du petit-lait, de même que certains spécialistes de l’Histoire médiévale. Pour d’autres, l’exercice était plus difficile. Il est possible que quelques-uns aient été complètement décontenancés. Peu importe : il y avait unanimité dans l’intensité de l’écoute.

Dès à présent, on peut mesurer l’écho de la parole du Pape dans le monde intellectuel. C’est ainsi que France-Culture a décidé de faire en­tendre l’intégralité du discours à ses auditeurs et y a consacré deux émissions de commentaires. Bruno Frappat prête à Robert Badinter, l’ancien président du Conseil constitutionnel, ce propos mi-ironique, mi-élogieux : « C’était digne du Collège de France ». Ce qui est certain, c’est que la nouvelle existence du collège des Bernardins a été consacrée de la façon la plus autorisée. Ses responsables vont pouvoir développer le projet avec enthousiasme, en se fondant sur un discours qui en lui-même énonce tout leur programme.

L’étape parisienne s’est terminée par l’eucharistie célébrée devant l’esplanade des Invalides ?

De ce point de vue, on peut remarquer combien il y a eu de progrès depuis le premier voyage de Jean-Paul II en 1980. J’ai eu l’occasion de parler avec quelques acteurs qui ont gardé un souvenir ému de la messe du Bourget, sous la pluie et le vent, sur ce terrain d’aviation désaffecté, il n’y avait rien pour arrêter le regard, même pas le podium qui n’avait rien de remarquable. La foule escomptée n’était pas au rendez-vous. Il avait fallu toute la fougue de Jean-Paul II, avec son extraordinaire homélie, pour retourner la situation. Personne n’a oublié le fameux : « France, fille aînée de l’Église, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ? » Il est vrai qu’on avait négocié alors longuement avec les autorités et que nul site parisien n’avait obtenu leur agrément. Mais cette fois-ci, avec les Invalides, ce fut extraordinaire. On a pu parler à juste raison, de véritable cathédrale à ciel ouvert. Et il convient de féliciter aussi les Orphelins d’Auteuil pour le magnifique travail accompli avec ce podium si bien accordé au site. C’est l’occasion d’ajouter combien tout le voyage du Saint-Père a été admirablement conçu, jusque dans ses plus humbles détails. Une armée de volontaires s’était mobilisée pour assurer toutes les fonctions utiles, toujours avec le sourire. De plus, l’ensemble des opérations a été admirablement géré depuis le sommet. Cela fut aussi vrai à Paris qu’à Lourdes.

Pour en revenir à la cérémonie des Invalides, on soulignera la beauté de la liturgie. À ce propos, on a pu constater les aménagements nouveaux que le Saint-Père a conçus notamment avec ses céré­moniaires. Le Motu Proprio n’a pas eu pour seul effet de faciliter la célébration du rite dit extraordinaire. Il provoque la confrontation fructueuse de la liturgie tridentine et de la liturgie post-conciliaire. Selon le vœu du Pape, cela conduit à un approfondissement et à un enrichissement mutuel. À Lourdes, à cause du caractère multinational de l’assemblée, le canon de la messe fut même chanté en latin. Cela n’indisposa personne et on comprit l’intérêt d’une langue commune en de telles circonstances.
On peut dire encore que la cérémonie des Invalides fut une manifestation importante pour les chrétiens de la région parisienne qui purent constater la force de leur communion.

Quant au Pape, il consacra son homélie à saint Jean Chrysostome dont on célébrait la fête. Ce grand connaisseur de la Patristique pouvait mettre en œuvre son savoir, en rappelant comment le Père de l’Église avait magnifié le sens de l’eucharistie. Or l’eucharistie, c’est le centre même de la vie chrétienne. D’où une insistance particulière sur ce sommet de la vie chrétienne et un appel pressant à la générosité des jeunes pour qu’ils se posent la question de la vocation religieuse ou sacerdotale : « N’ayez pas peur ! N’ayez pas peur de donner votre vie au Christ ! Rien ne remplacera jamais le ministère des prêtres au cœur de l’Église ! Rien ne remplacera jamais une messe pour le salut du monde ! Chers jeunes ou moins jeunes qui m’écoutez, ne laissez pas l’appel du Christ sans réponse. Saint Jean Chrysostome, dans son traité sur le sacerdoce, a montré combien la réponse de l’homme pouvait être lente à venir. Cependant, il est l’exemple de l’action de Dieu au cœur d’une liberté humaine qui se laisse façonner par sa grâce. »


Benoît XVI a quitté Paris pour Lourdes, en avion, dans l’après-midi du samedi. Vous avez pris le TGV du diocèse de Paris et vous avez retrouvé le Pape dans la soirée en train de parler sur l’esplanade du Rosaire... L’étape se présentait-elle dans un contexte très différent ?

Lorsque je suis arrivé à Lourdes, j’ai eu très peur en constatant qu’il pleuvait très fort. Cela n’avait pas l’air d’impressionner la foule des pèlerins, particulièrement nombreux dans les rues. En entrant dans les sanctuaires, la densité des pèlerins rendait difficile l’approche de l’esplanade du Rosaire où le Saint-Père s’adressait à la foule. Mais déjà, on était dans la tonalité d’une prédication dont le témoignage de Bernadette était le centre. D’emblée il est apparu que Benoît XVI était plus que familier avec l’histoire des apparitions. N’avait-il pas confié aux journalistes dans l’avion qui le menait de Rome à Paris, qu’il était né le jour de la Sainte Bernadette et que ce fait avait revêtu une grande importance dans sa vie.

C’est un trait intéressant car Benoît XVI ne nous a pas habitués à cette familiarité avec notre pays. Jean-Paul II excellait à évoquer ses liens avec la France, comme familier de Paray-le-Monial, de saint Louis-Marie Grignon de Montfort, de celui qu’il appelait le Saint Curé, saint Jean-Marie Vianney. Et puis il y avait toute la longue complicité entre la France et la Pologne, qui trouvait facilement ses exemples et ses rapprochements. On commence à s’apercevoir que Benoît XVI a exactement le même type de rapports avec notre pays, son histoire et singulièrement celle de ses saints. Les nombreuses références qu’il a pu faire non seulement à Lourdes mais aussi à Charles de Foucauld, à saint Julien Eymard, au curé d’Ars montrent combien il est familier avec eux. « J’aime la France, avait-il proclamé », dès le départ : c’était tellement évident dans ses propos et ses attitudes et on peut dire que la France le lui a bien rendu.

Il faudrait pouvoir parler du génie homélitique de Benoît XVI. L’homélie prononcée dimanche matin était un exemple de prédication transparente pour la vaste foule qui emplissait la Prairie. On comprenait tout ! Cet intellectuel raffiné n’a pas recours à l’abstraction pour enseigner. Tout naturellement, il raconte l’histoire de Lourdes et, à partir de là, se dégage une véritable catéchèse accessible à tous. Sans doute n’hésite-t-il pas à citer les Pères. Mais ses citations sont toujours bien choisies, et entraînent l’intelligence sans l’embarrasser.

D’ailleurs l’exemple même de Bernadette atteste la véracité de la Parole évangélique : « Ce que tu as caché aux sages et aux savants, tu l’as révélé aux tout petits ». Il convient donc de suivre le chemin de Bernadette. Le théologien ne manque pas d’évoquer le sens de cette Immaculée Conception si fortement affirmée par la Vierge à la voyante. Marie, « est la beauté transfigurée, l’image de l’humanité nouvelle [...] ce privilège nous concerne nous aussi, car il nous dévoile notre propre dignité d’hommes et de femmes marqués certes par le péché, mais sauvés dans l’espérance, une espérance qui permet d’affronter notre vie quotidienne. C’est la route que Marie ouvre aussi à l’homme. S’en remettre pleinement à Dieu, c’est trouver le chemin de la liberté véritable. Car, en se tournant vers Dieu, l’homme devient lui-même. Il retrouve sa vocation originelle de personne créée à son image et à sa ressemblance. »

Dans l’après-midi du dimanche, le Pape a rencontré les évêques de France à qui il a tenu un discours qu’on a dit sans concessions....

Il est certain que Benoît XVI a abordé devant l’épiscopat français toutes les questions les plus difficiles. Il est vrai aussi qu’il a fait preuve de fermeté sur les sujets de société où l’Église est critiquée pour ses positions à contre-courant. À propos de la famille, il a eu des expressions très fortes, en reprenant la comparaison de la tempête sur le lac : « les vagues se jetaient sur la barque, si bien que déjà elle se remplissait ». Et il a commenté : « Depuis plusieurs décennies, des lois ont relativisé, en différents pays, sa nature de cellule primordiale de la société. Souvent, elles cherchent plus à s’adapter aux mœurs et aux revendications de personnes ou de groupes particuliers qu’à promouvoir le bien commun de la société. L’union stable d’un homme et d’une femme, ordonnée à la construction d’un bonheur terrestre grâce à la naissance d’enfants donnés par Dieu, n’est plus, dans l’esprit de certains, le modèle auquel l’engagement conjugal se réfère. »
Benoît XVI n’a pas pour autant oublié la miséricorde ni la compréhension à l’égard des épreuves douloureuses traversées par certains foyers. Il a rappelé à ce sujet les instructions de Familiaris consortio de son prédécesseur, qui avait ouvert un chemin respectueux de la vérité et de la charité. Mais ce n’est pas le seul thème abordé devant les évêques. Le pape a en effet étudié successivement tous les aspects du ministère de l’évêque, en rappelant la responsabilité déterminante des successeurs des apôtres.

On notera son insistance sur la catéchèse, qui n’est pas d’abord affaire de méthode, mais de contenu : « Il s’agit d’une saisie organique de l’ensemble de la révélation chrétienne, apte à mettre à la disposition des intelligences et des cœurs, la Parole de Celui qui a donné sa vie pour nous. » Saint Paul est nommé à cette occasion « le plus grand catéchiste de tous les temps » et Benoît XVI retient ses conseils à Timothée : « Proclame la Parole, interviens à temps et à contretemps... avec une grande patience et avec le souci d’instruire ».

Le Pape ne pouvait éviter le sujet des vocations sacerdotales en rappelant l’exemple du curé d’Ars et en utilisant l’expression d’Ignace d’Antioche, pour lequel le sacerdoce est « la couronne spirituelle de l’évêque ». On attendait aussi Benoît XVI sur le fameux Motu Proprio qui a permis un plus large exercice de l’ancien rite. Le Pape a redit son désir d’unité : « Nul n’est de trop dans l’Église ». Mais il s’est montré compréhensif pour les difficultés rencontrées sur le terrain par les évêques. Le but ultime est la pacification qui correspond à la mission d’unité des pasteurs.

Il est revenu in fine sur son intervention à l’Élysée : « Il faudrait trouver une voie nouvelle pour interpréter et vivre au quotidien les valeurs fondamentales sur lesquelles s’est construite l’identité de la nation. Votre président en a évoqué la possibilité. Les présupposés sociopolitiques d’une antique méfiance, ou même d’hostilité, s’évanouissent peu à peu [...] Une saine collaboration entre la communauté politique et l’Église, réalisée dans la conscience et le respect de l’indépendance d’une autonomie de chacune dans son propre domaine est un service rendu à l’homme, ordonné à son épanouissement personnel et social. »

La fermeté du propos ne doit pas être séparée du langage habituel du Pape, qui n’est jamais dur. Benoît XVI parle du fond du cœur, en vertu des convictions qu’inspire l’Esprit de l’Évangile. Il est remarquable que son allocution aux évêques ait été suivie d’une adoration du Saint-Sacrement au cours de laquelle le Pape a prononcé une admirable méditation sur l’Eucharistie, peut-être le plus beau texte du voyage. Qui a saisi profondément les milliers de pèlerins revenus sur la Prairie. Le mode d’expression de l´Église est différent de celui des autres communautés humaines. Les Français l’auront compris, grâce au témoignage de Benoît XVI, le langage de l’Évangile parlait différemment des autres langages. Cela ne signifiait pas qu’il était indifférent aux autres modes d’expression. La fin du voyage, tout à fait dans l’esprit de Lourdes, a été marquée par la messe pour les malades et l’imposition du sacrement qui leur est destiné. Ainsi, le Pape pouvait-il repartir pour Rome, mission accomplie, laissant derrière lui un riche enseignement qu’il nous faudra méditer pendant de longues semaines.

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