3069-Le retour du Père Bro

vendredi 27 avril 2007

15 MARS

Les paraboles du Père Bernard Bro sont publiées en 4 volumes (Cerf-Edifa/Mame). C’est une excellente nouvelle. Et surtout c’est l’occasion de passer de l’écoute de la parole à la méditation de l’écrit avec un même bonheur. Voilà plusieurs années que le célèbre prédicateur prononce ses paraboles sur KTO, notre télévision catholique, selon une formule mûrie depuis longtemps devant divers publics, à la radio et dans la presse écrite. Pour un religieux de l’ordre de saint Dominique, la prédication est la forme privilégiée de l’apostolat. Ici les séquences sont relativement courtes, l’attention du téléspectateur ne saurait défaillir d’autant qu’il est toujours ramené au concret de l’existence pour qu’en jaillisse la perle de signification qui nourrira une méditation et qu’on n’oublie pas.

Très jeune, le dominicain a compris les données premières d’une bonne écoute, notamment auprès d’enfants qu’il devait “catéchiser”. Le plus grand ennemi du prêcheur est la dispersion de la faculté de réception qu’un discours trop abstrait risque de décourager. Certes, il y a d’autres formes de discours possibles. L’Evangile lui-même nous montre que Jésus, pour de grandes occasions, pouvait développer un enseignement de longue haleine : discours sur le pain de vie, discours du Jeudi saint... mais, d’ordinaire, c’est grâce au langage le plus familier, de la parabole, que le peuple des chemins de Palestine est initié au Royaume.

Le Père Bro a repris en somme la formule en jouant sur tous les registres de la mémoire et de l’imagination, faisant appel à son extraordinaire expérience du monde, celle d’un prédicateur globe-trotter qui a parcouru tous les continents, tous les pays, et a ramené une provision inépuisable d’évocations et d’anecdotes. Il m’est arrivé de dire qu’à l’heure de la mondialisation, avec la facilité des déplacements, le Père était un des rares voyageurs à regarder le monde dans sa diversité avec les yeux du cœur. A l’encontre de la vitesse, des stéréotypes qui cachent la réalité, lui sait voir, comprendre, aimer. Ces paraboles nous donnent souvent l’écho des images conservées de partout.

Mais il y a aussi le trésor immense de la littérature, de la poésie, du cinéma, de la politique, de la grande et de la petite Histoire, des confidences et, en fin de compte, cet autre trésor qu’est la vie de ceux que Bernanos appelait “nos amis les saints”. A partir de là, l’auditoire est captivé et il en redemanderait : “Père Bernard, encore une histoire ! D’une histoire on se souvient, ainsi que de la signification qui s’y rapporte. C’est la loi de tout bon “sermon”. N’est bon que celui dont on se souvient et qu’on est capable de raconter soi-même ! C’est pourquoi c’est un art si difficile. Le genre littéraire qui lui correspond ouvre à un registre très particulier de la
langue, française en l’occurrence.

Je me souviens avec une certaine prédilection des prédicateurs de mon enfance, notamment des jeunes prêtres qui avaient une véritable éloquence et aimaient enflammer leurs auditoires. Les références littéraires abondaient avec une insistance particulière sur Bernanos. J’entends encore tel vicaire citer une lettre du grand romancier à Christiane Magnificat - un nom qui ne s’invente pas et que je retrouverai bien plus tard dans les tomes de correspondances publiés par mon ami Jean-Loup Bernanos. Le Père Bro prolonge pour moi cette tradition avec sa manière très personnelle et surtout cette liberté totale dans l’expression qui crée un climat d’écoute avec un silence si particulier quand “il se passe quelque chose”.

17 MARS

On me transmet un article de Pierre Lance, commentant un de mes éditoriaux de France Catholique. Je connais un peu ce personnage, héritier du néo-paganisme de la Nouvelle Droite. On m’avait demandé, il y a quelques mois, de lui adresser une réponse à propos de ses attaques contre le Pape et l’Opus Dei (au sujet du Da Vinci Code). Cette fois, c’est moi qu’il interpelle directement à propos de mon interprétation du sondage du Monde des religions, sur la foi des Français. Là où je mettais en cause l’ignorance de plus en plus grande de nos concitoyens en matière de christianisme, l’intéressé, chroniqueur d’une publication intitulée “Les 4 vérités - hebdo” discerne tout le contraire : “car c’est précisément le progrès des connaissances qui a rendu incroyable les fables religieuses. Depuis l’aube de l’Histoire, les deux piliers de toute religion ont été l’ignorance et la peur, sœurs jumelles s’il en fut. Peur de la mort, peur de l’inconnu, peur de l’insondable immensité cosmique, peurs d’ailleurs légitimes, compréhensibles et nullement honteuses, tant que l’on ne savait à peu près rien de la formation des astres ou de nos propres cellules. Mais ces peurs ne pouvaient que reculer peu à peu devant le savoir. Non certes que la science ait réponse à tout, mais le dieu biblique, lui, ne répondait par rien et n’était qu’une pancarte collée sur un mystère.”

En dépit de l’absurdité d’un tel discours, j’ai voulu reprendre son passage le plus "démonstratif”, qui s’ajoute, il est vrai, à cette affirmation que si j’étais d’humeur, je qualifierais d’hilarante : “le télescope et le microscope ont anéanti le Dieu personnel anthropomorphique.” C’est d’évidence, l’inverse qui est vrai. Le monothéisme biblique a désenchanté le monde, autrefois machine à faire des dieux, et le Tout Autre de la révélation abrahamique est le Dieu hors de prise, étranger à toute réduction cosmique, naturaliste ou même anthropomorphique. Si l’homme est créé à la ressemblance de Dieu, c’est ce qui est inconnaissable en lui, hors de prise mondaine qui se rapporte à une telle parenté. Et c’est cette transcendance absolue qui permet la lecture scientifique de l’univers et son appropriation technique sous un mode qui n’a rien à voir avec la magie. Pierre Lance devrait quand même songer à Pascal, prodigieux témoin en son siècle d’une émancipation scientifique qu’il apprécie en savant et qui n’altère en rien sa foi dans le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob.

C’est pourquoi je maintiens mon affirmation. L’ignorance crasse des nouvelles générations en matière religieuse s’explique par un éloignement d’une culture proprement chrétienne que n’atteint en aucune manière la culture scientifique. Les catholiques français qui ont réellement la foi ont plutôt, aujourd’hui, une culture supérieure et n’ignorent rien des plus récentes découvertes et explorations du monde. Le Dieu biblique continue à répondre aux requêtes les plus profondes d’une personne à qui il révèle sa vocation et sa destinée divine.

21 MARS

Hier, rencontre à l’archevêché de Paris avec Mgr Vingt-Trois. Le Père Ludovic Lécuru m’a demandé de l’accompagner pour un entretien sur l’Église à l’heure des élections présidentielles. Deux ans déjà que Mgr Vingt-Trois a succédé au cardinal Lustiger. Les souvenirs défilent dans ma tête, et notamment celui de ma première rencontre avec ce dernier. C’était dans ce même hôtel du 7e arrondissement où je n’étais venu qu’une fois avant 81, pour me recueillir devant le corps du cardinal Veuillot. La première rencontre avec Jean-Marie Lustiger m’avait beaucoup impressionné. Je la raconterai peut-être à une autre occasion. Elle fut suivie de beaucoup d’autres. Je me souviens particulièrement d’une visite tard le soir où le Cardinal avait voulu m’ouvrir complètement le dossier de la catéchèse. Et à cette occasion, il avait fait venir dans son bureau, son vicaire général, le père André Vingt-Trois. C’est dire que pour moi, il y a continuité totale entre les deux hommes, même s’ils sont différents dans leurs démarches intellectuelles et leurs tempéraments.

J’ai retrouvé dans les propos de l’archevêque de Paris une problématique assez proche du petit livre de Jean-Luc Pouthier, qui plaide pour une présence chrétienne en démocratie (Dieu est un homme politique, Fayard). Mgr Vingt-Trois acquiesce sans nul doute à ce qu’écrivait le cardinal Ratzinger (cité par Pouthier) : “Il est clair dans le monde d’aujourd’hui que l’exigence d’une dimension publique de la foi ne peut pas limiter le pluralisme et la tolérance religieuse de l’Etat. Mais on ne doit pas en déduire pour autant que la position de l’Etat doit être celle d’une totale neutralité des valeurs.” Autrement dit, le relativisme moral est devenu une des plus graves questions de l’heure. Et les chrétiens doivent l’affronter alors que les formations politiques du type “démocrate-chrétien” disparaissent : “Existera-t-il, à côté de l’Eglise, des forces politiques chrétiennes, pour le prendre en charge ? Ou l’Eglise, enfin débarrassée des partis chrétiens, compagnons de route qu’elle n’a jamais beaucoup aimés, prendra-t-elle, elle-même les choses en mains ?”

Mgr Vingt-Trois insiste prioritairement sur la formation des chrétiens. c’est donc qu’il demeure persuadé qu’ils ont un rôle à jouer dans la cité pour servir le bien commun en s’inspirant des vertus évangéliques. Ce faisant, il écarte le danger de relativisme propre à la démarche pluraliste. Il ne choisit pas la facilité. Et c’est l’intérêt de l’essai de Jean-Luc Pouther de démontrer que depuis l’Ancien Testament, il y a un écart insurmontable entre Dieu et César et que ce qui est dû à Dieu est irréductible.

Son parcours historique est suggestif jusque dans ses étapes les plus récentes, notamment les débats entre Blondel, Fturzo, Maritain, Archambaut, Mounier permet de comprendre beaucoup de choses, sans que le sujet puisse être épuisé. Je suis même resté sur ma faim à propos du débat Descoqs-Blondel. Il est vrai qu’il renvoie à un énorme dossier qui, pour l’essentiel - du moins le plus intéressant - s’est constitué avant la première guerre mondiale.

23 MARS

Rémi Brague est un des plus sûrs veilleurs de l’intelligence que je connaisse. J’aime son côté intempestif et provocateur qui n’est jamais gratuit. S’il aime aller à contre-courant, c’est moins pour déconcerter que pour obliger à réfléchir sérieusement. Par exemple, dans son dernier ouvrage (Au moyen du Moyen Age, éd. de la Transparence) qui regroupe des études très précises et même assez techniques sur la pensée médiévale, il en vient à aborder quelques interrogations très actuelles : “Parler de l’héritage chrétien de l’Europe le gêne”. Et encore plus de la “civilisation chrétienne”. Celle-ci a été fondée “par des gens qui se souciaient de la civilisation chrétienne comme d’une guigne. Ce qui les intéressait, c’était le Christ, et le retentissement de sa venue sur l’ensemble de l’existence humaine. Les chrétiens croient au Christ, non au christianisme lui-même ; ils sont chrétiens, non pas christinianistes.”

Rémi n’est pas pour autant adversaire d’une civilisation où d’institutions inspirées par l’esprit de l’Evangile. Mais il les considère sur la longue durée et surtout à travers les transformations de fond qu’ils ont opéré dans les habitudes et les conceptions sociales. Il cite spontanément le mariage fondé sur la liberté absolue du consentement des époux et qui a complètement bouleversé les traditions immémoriales de l’humanité. Et de poser cette question très inhabituelle : “Qui me dit que le christianisme a eu le temps de traduire en institutions la totalité de son contenu ? J’ai plutôt l’impression que nous sommes encore au début du christianisme.” Tel est d’ailleurs un sentiment que le cardinal Jean-Marie Lustiger a souvent exprimé.

Rémi Brague m’aide ainsi à clarifier des pensées que j’ai dans la tête depuis un certain temps et que j’ai encore peu articulées. Ainsi le rappel des origines chrétiennes de l’Europe n’est pas une thématique qui me convient particulièrement. Certes, il s’agit d’une vérité historique, qu’il est absurde de nier. Mais si “les fondations” sont importantes dans une civilisation, il y a quelque danger à se polariser exclusivement sur les origines et sur les racines. Au risque d’accorder des points à “l’adversaire”, qui affirme que c’est une époque bel et bien révolue, et que grâce à Voltaire, Condillac, Diderot, Condorcet et quelques autres, on a franchi une étape de libération qui déclasse les origines et les refoule à un stade précritique et pré-moderne de l’Europe...

D’où l’importance d’une prise de distance par rapport à cette thématique pour ressaisir le sujet global dans sa dynamique. La direction de recherche qu’indique Remi m’est d’autant moins indifférente que j’ai commencé à la pratiquer dans mon livre L’Amour en morceaux ? adoptant une perspective complètement nouvelle pour moi et qui a parfois désorienté lecteurs et auditeurs. Je me souviens d’une conférence sur la Côte-d’Azur où j’avais testé quelques-unes des idées de mon livre et qui avait provoqué d’assez fortes dénégations d’un professeur de philosophie pourtant amical, mais qui avait mal compris ou admis que je fasse du christianisme le vecteur principal du bouleversement de la société traditionnelle. Il m’aurait fallu marquer des nuances et même redessiner le tableau dans son ensemble pour ne pas être compris à contre-sens.

Mais l’essentiel ne réside-t-il pas dans la perception de la transformation chrétienne qui n’est guère perçue que de manière marginale ?

On a laissé dans la tête des gens l’impression que le christianisme avait épuisé ses forces de renouvellement et qu’il ne défendait plus que des interdits solidaires d’un monde en voie de disparition. Alors que c’est tout le contraire ! Là aussi Rémi Brague formule la proposition qui fâche, mais qu’il faudra bien envisager quelque jour dans toute sa portée : “Mais les Européens sont-ils vraiment vivants ? Veulent-ils encore vivre ? Ou sont-ils des zombies qui s’agitent frénétiquement pour se faire passer pour de vrais vivants ?” C’est d’ailleurs la question préalable pour l’Europe. Il est assez vain de se plaindre que le sujet soit absent de la campagne présidentielle dès lors que cette Europe demeure un objet largement non-identifié et que les peuples qui la composent vont vers un déclin démographique qui produira - il faut du moins l’espérer - de durs réveils.

Là encore, Rémi Brague fait retentir ses provocations bienfaisantes : “L’homme est non seulement mortel, mais comme le dit Hannah Arendt, natal.” En d’autres termes, pour mettre des enfants au monde, il faut avoir d’autres motifs qu’utilitaristes. Et d’abord une conception de la vie qui vaut la peine d’être vécue, parce qu’elle est bien supérieure à “la charmante promenade dans la réalité” que le vieux Renan célébrait, peu conscient, semble-t-il, du fait que le scepticisme européen déboucherait sur une disparition de civilisation, si belle, si riche et si grande qu’elle ait été.

(à suivre)

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