3016-Jean-Miguel Garrigues

lundi 11 février 2008

Jean-Miguel Garrigues est un religieux éminent dont le parcours difficile dans l’Église, depuis son noviciat chez les dominicains du Saulchoir, est à l’image de l’histoire tourmentée de nos dernières décennies. Les Mémoires qu’il a confiées à deux interlocuteurs amicaux m’ont, bien sûr, passionné, parce qu’il s’agit de la vie d’un de mes contemporains, qui a eu à affronter les mêmes événements et les mêmes obstacles et à qui la Providence a réservé bien des surprises. Je partage énormément de convictions avec lui. J’oserais me dire toutefois plus « opti­miste » que lui bien que mon bernanosisme me rende cet adjectif plus que suspect.

Sa conclusion extrêmement sombre m’interroge. Je n’en puis contester tous les arguments qui tendent à démontrer un déclin quasi universel du christianisme en France, en Europe, dans le monde. Mais quelque chose en moi résiste, qui relève à la fois de l’espérance en ce qu’elle a d’invincible et une sorte de sentiment « rationnel » qui veut que l’on ne saurait résister durablement à la Lumière. Mais il y a tout ce qui précède et qui vaudrait d’être longuement analysé. Tout m’a intéressé : les pages sur l’enfance d’un fils de diplomate espagnol à l’heure franquiste, avec l’émergence d’un courant libéral, les impressions américaines tout en contrastes d’un jeune Européen, et puis le morceau essentiel qui concerne l’engagement dans la vie religieuse. J’avais eu déjà des informations sur le Saulchoir en mai-juin 68, avec le drapeau rouge flottant sur le couvent et les assemblées générales prétendant réguler et transformer l’ordre de saint Dominique. L’épreuve fut cruelle. Avec le recul, je me demande si elle n’était pas inévitable, comme un moment de vérité où tout se révèle et où tous sont sommés de dire ce qu’ils ont au fond d’eux-mêmes.

Le front de résistance à la dissolution qui se crée alors permet à quelques personnalités de s’affirmer : Jean-Miguel Garrigues lui-même, mais aussi Christoph Schönborn, le futur arche­vêque-cardinal de Vienne, André Gouzes, le restaurateur de Sylvanès et liturgiste bien connu… plus quelques autres. Les années qui suivront sont celles de la seconde partie du pontificat de Paul VI où l’après-Concile se dessine au­trement qu’on ne l’avait envisagé et où les vrais conflits s’engagent dans un espace qui échappe aux anticonci­liaires de Mgr Marcel Lefebvre.

La figure du Père Le Guillou se détache : un combat théologique, qui est d’abord spirituel, trouve ses lieux d’expression, aussi bien dans un synode romain - conçu par certains, et non des moindres, comme un dispositif contre le Pape et ce qu’il représente - que sur la scène intellectuelle nationale. Publication est faite du grand ouvrage assumé par Le Guillou - Le mystère du Père - mais préparé par un groupe où Jean-Miguel Garrigues a fourni l’essentiel et où Alain Besançon a rédigé un chapitre important. C’est encore là-dessus que se joue l’avenir de l’Église dans sa fidélité au Christ et à sa mission. J’en suis d’autant plus frappé qu’on est en défaut flagrant d’identification sur les tournants décisifs inhérents au Concile et à l’histoire qui a suivi.

Voilà qui me ramène à l’originalité des Carnets du Concile du Père de Lubac qui, beaucoup mieux que le Journal de Congar, dicerne le changement d’axe qui s’affirme à Vatican II dès lors que les chemins préparatoires sont aban­donnés. Congar n’a pas vu avec la même netteté le rôle joué par Wojtyla ni compris la détermination des Lubac, Daniélou, Le Guillou avec lesquels il ne voudra pas être trop compromis. Jean-Miguel Garrigues fait plus que confirmer mes intuitions : il dit les choses avec la plus grande netteté et tout sort du demi-brouillard où cette période est encore enfouie. Il faut ajouter que c’est une certaine misère intellectuelle qui explique que la véritable réception de Vatican II n’a pas été accomplie et qu’on en reste à une grille d’interprétation assez fruste de notre histoire religieuse depuis un demi-siècle.
Mais pour démêler cela, il faudrait prendre de plus haut le cours des événements et s’interroger notamment sur les fondements idéologiques (au sens large du terme) de l’Action catholique en France, sur ses profondes contradictions, celles qui ont amené son déclin et sa chute au moment même où elle criait victoire pour avoir écrasé le parti ennemi. J’ai été habitué longtemps à une sorte de discours triomphaliste ex­pliquant comment un parti éclairé avait progressivement pris le dessus dans une Église accrochée au monde ancien et ignorante de la civilisation moderne (pour reprendre le langage du Syllabus). Un historien sagace comme Émile Poulat a montré comment cette problématisation répondait très mal à l’histoire religieuse du XIXe siècle. Par ailleurs, l’idéologie Action catholique a été largement bousculée et détruite par la fin des idéologies progressistes. Foncièrement inspirée d’utopies, elle ne pouvait résister à la mutation libérale de la période ultime du XXe siècle. Il est vrai que, souvent, elle prétendait christianiser les utopies du temps, dont le communisme était la plus vivace et la plus attirante. D’où la colère du Père de Lubac au Concile contre certains évêques français qui adhèrent (quand ils ne sont pas manipulés) à cette attitude fusionnelle par rapport à un monde auquel il ne s’agirait que de révéler les valeurs chrétiennes dont il vivrait implicitement !

Le Père Guarrigues était prévenu théo­logiquement et politiquement contre tout cela. Et il résistera sur les deux plans. Théologiquement, j’ai déjà esquissé comment les historiens devront tenir compte de la publication du Mystère du Père lorsqu’ils s’efforceront de comprendre la réception de Vatican II. Certains ont commencé déjà, bien sûr, je pense à l’école Gérard Cholvy - Yves-Marie Hilaire et notamment aux travaux de Ludovic Laloux, mais le discernement sur les décennies post-concil­iaires est encore peu développé ailleurs et on en reste souvent à quelques idées trop simples, du style clivage conservateurs-progressistes, qui rendent d’autant moins compte de la gravité et de la nature des questions en suspens que celles-ci sont ignorées ou caricaturées. Il est vrai que la responsabilité de pareille déshérence n’est pas étrangère à ceux qui avaient la charge de conduire la réforme. Dans le livre du Père Guarrigues, il y a, à ce sujet, des épisodes accablants. Quand Daniélou, Bouyer et Lubac, alarmés au plus haut point par la dérive spirituelle qui semble tout emporter, vont voir le cardinal Marty, la réponse qu’il leur fait alors est ahurissante : « Après le Concile, nous avons pensé que l’avenir était au progressisme. Vous nous dites maintenant que le progressisme ne marche pas. Eh bien, nous reviendrons à l’intégrisme. » Et comme le Père de Lubac s’insurge : « Monseigneur, il ne s’agit ni de progressisme ni d’intégrisme, mais de vérité », il lui est répondu par l’archevêque : « La vérité, voilà un bien grand mot, un mot de théologien mon Père ».

Je conçois la colère des trois théologiens et comprends mieux la charge polémique de certains écrits de Louis Bouyer contre le cardinal Marty, mais comment accabler des hommes placés en situation de crise et visiblement déstabilisés par les folies du moment ? Évidemment, on aurait souhaité des Athanase qui ne ploient pas dans la tempête. Mais n’est-ce pas le même cardinal Marty qui avait rappelé ce grand nom pour signifier à quel point c’était la foi de l’Église qui était en cause à ce moment ?

Mgr Daniel Pézeril, qui était son auxiliaire, m’avait fait un récit circonstancié de ce qui s’était passé à Paris et au-delà : tel évêque s’évanouissant face à la violence verbale d’un groupe de prêtres d’Échange et Dialogue venus le rencontrer.

Une autre arme de Jean-Miguel Garrigues pour contrer la subversion intellectuelle tenait en sa culture politique. Les clercs, en effet, ne sont pas dispensés d’un savoir extra-théologique qui leur permet de com­prendre leur temps et d’échapper aussi à des contagions idéologiques dont les effets désastreux sont apparus nettement dans la période évoquée : « Il est vrai qu’au Saulchoir, pendant le mois de Mai 1968 et les deux années qui ont suivi, j’ai fait en quelque sorte l’expérience du pouvoir idéologique et du terrorisme mental qui l’accompagne. » Cette simple phrase serait à commenter indéfiniment, tant elle renvoie à une expérience historique dense.
Qu’Alain Besançon se soit trouvé sur la route du jeune théologien pour un travail d’élucidation est à saluer comme un bienfait du Ciel. J’ai moi-même à l’égard de l’auteur des Origines intellectuelles du léninisme, et de L’image interdite, une énorme estime intellectuelle. Et je comprends que dans la mouvance de Raymond Aron, Jean-Miguel Garrigues ait trouvé une solidité intellectuelle qu’il n’avait guère de chances de trouver dans les milieux religieux d’ailleurs.

J’ai eu l’occasion de confier à Besançon que j’a­vais lu presque tous ses ou­vrages, que je communiais avec l’essentiel de sa pensée, mais que je continuais à ne pas partager les raisons de sa vive polémique contre ce qu’il appelle « le tolsto-dostoïevskisme à la française » où il englobe des gens comme Bloy, Péguy et Bernanos. Sur le coup, il me répondit qu’il avait quelque peu atténué sa sévérité dans un texte dont j’ai perdu la référence.
Quoi qu’il en soit, ce qui est fort dans la thèse de Besançon tient à son analyse de la tentation néognostique qui fait glisser de la foi à l’idéologie, une idéologie qui s’apparente à une gnose, c’est-à-dire à une religiosité qui a perdu en même temps ses liens normatifs avec la foi et avec la raison.
Certes, nous ne sommes plus directement confrontés au­jourd’hui à ce type de tentation, depuis que la séduction communiste a disparu de notre horizon, mais il n’est pas superflu de nous souvenir que la question s’est posée en ces termes à un moment de notre histoire, parce qu’il est impossible de comprendre ce moment si on n’a pas en tête cette coordonnée. On est encore loin du compte pour peu que l’on observe, dans ce qui s’écrit actuellement, les interprétations très approximatives voire les contresens qui empêchent tout discernement sérieux de ce qui s’est passé dans l’Église autour de Vatican II.

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Jean-Miguel Garrigues, « Par des sentiers resserrés : Itinéraire d’un religieux en des temps incertains », Presses de la Renaissance, 369 pages, 42 €.

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