20- « La France Catholique » côté public

samedi 22 août 2009


XII

«  LA FRANCE CATHOLIQUE  » COTÉ PUBLIC

Lorsque le dimanche 25 mars 1945, en la fête de l’Annonciation - ce qui est un signe pour son directeur - La France Catholique du deuxième type s’élance dans sa nouvelle carrière, elle ne manque pas de brandir en titre de l’éditorial : «  Catholiques et Français toujours  ».

En ce temps-là, La France catholique paraît - comme les autres - sur une seule et unique feuille (de format 60 x 40). Sa diffusion est de l’ordre de 10 000 exemplaires. Dans les milieux dominants, elle n’a guère de prestige. Voire, elle est suspecte. ça ne passera pas vite.

Face à elle, d’une certaine manière, occupant les plus fortes «  parts de marché  » - du marché hebdo catho d’information générale : Le Courrier français du Témoignage Chrétien. Tout auréolé de gloire, frémissant d’enthousiasme, il se balade autour de 150 000 exemplaires. Autour du célèbre Père Chaillet - le fondateur des Cahiers (clandestins), sous l’impulsion d’André Mandouze, «  T.C.  » draine les «  grandes plumes  » : Daniel-Rops, Robert d’Harcourt, le Père Daniélou, le Père de Lubac, François Mauriac, etc.

Au bout des Trente Glorieuses, Témoignage Chrétien titre autour de 50 000 et diffuse autour de 40 000. L’Homme Nouveau (surgi en 1946) tire à 58 000 et diffuse à 30 000 (OJD avril 1974). La France catholique ? Elle est devenue France Catholique-Ecclésia. Elle a changé de visage. Elle est publiée en format quasi-news, en cahier 44 x 30 avec photo à la Une. Avec titre en couleur jaune doré. Elle se présente en 20 pages. Elle avoue un tirage de 70 000 exemplaires. Même en pondérant, elle est, incontestablement revenue au score. Belle remontée ! Peu signalée, au demeurant ! Ses trois directeurs successive, Jean Le Cour Grandmaison (10 à 12 ans), Jean de Fabrègues (une quinzaine d’années), P.-H. Parias (depuis 1970) peuvent être satisfaits.

En plus, La France Catholique ne sent plus le fagot !

Il conviendrait de se demander pourquoi et comment ce changement. Présentement, on se contentera d’observer le parcours. Pour commencer, La France Catholique comment s’est-elle annoncée ? Comment a-t-elle été considérée ? Comment s’est-elle présentée ? Qui l’a produite ?

UNE «  ANNONCE  » PROVOCATRICE

Feuilleter l’Annuaire de la presse, y suivre sur ces trente ans ce que La France Catholique y dit d’elle-même ne manque pas d’intérêt. Même si les messages sont laconiques.

Dans un premier temps, suivons la notule qui, chaque année, donne les coordonnées géographiques, administratives. Scrutons essentiellement la «  petite phrase  » qui décline l’identité de la publication. Remarquablement, au long des trente années, elle ne variera pas quant à l’essentiel :

1946-1953 : «  La France Catholique, hebdomadaire de la FNAC (Union paroissiale) exprime la doctrine catholique sur tous les terrains : familial, social, civique, spirituel  ».

1954-1957 : «  La France Catholique exprime la doctrine catholique sur tous les terrains : familial, social, civique, spirituel  » (Ainsi, la référence au mouvement d’Action catholique disparaît. Le propriétaire devient invisible).

1958-1974 (et après) : «  La France catholique exprime la doctrine catholique sur tous les problèmes de l’actualité nationale, civique, sociale, familiale, spirituelle  ».
(On le constate : aux «  terrains  » succèdent «  les problèmes d’actualité  ». Laissons aux linguistes le soin d’expliquer ce changement de mots - et le «  national  » s’ajoute au civique, social, etc. - mine de rien, on est en 1958 !

Reste qu’au long des années, La France Catholique se déclare l’organe de «  la doctrine catholique  ». Celle-ci étant suggérée une, unique et indivisible. Il perce comme d’une volonté de jouer le rôle d’hebdo officiel. Volonté ou nostalgie ?
Toujours est-il que cette prétention agacera fort d’aucuns. On y reviendra.

UNE «  PUBLICITÉ  » DE MOINS EN MOINS «  DOGMATIQUE  »

Dans un deuxième temps, prenons garde au placard publicitaire que s’offre, dans le même annuaire La France Catholique, de 1951 à 1971. C’est sur la «  bande annoncé  » qui enveloppe ou prolonge le titre que l’on doit polariser son attention.
Surprise ! D’une part, ces termes et son sens diffèrent de la «  petite phrase  » précitée. D’autre part, ces mots ont, presqu’à mi-course, changé. Ah ! le poids des mots !

Or donc :

1951-1956, on annonce ceci :
« La France Catholique confronte les idées et les faits au dogme et aux enseignements pontificaux  ».

1957-1971, plus de mention du «  dogme  » ni des «  enseignements pontificaux  » ; on se déclare : «  La France Catholique, l’hebdomadaire d’information et de culture chrétienne  ».

Jean de Fabrègues était-il donc moins assuré des vertus du magistère romain que Jean Le Cour Grandmaison ? Ou bien, cet effacement vint-il de «  l’esprit du temps  », peu sensible aux charmes du mot «  dogme  » - s’il a du charme !

UN ÉVENTAIL DE PLUS EN PLUS OUVERT

Cependant, ce placard publicitaire ne comprend pas que cet énoncé bien révélateur. Il affiche, non moins, pour illustrer son propos, des noms. Il mentionne les appellations et certaines qualités des collaborateurs les plus prestigieux écrivant, régulièrement ou épisodiquement, dans l’hebdomadaire. Assurément, il est intéressant de s’intéresser à ces listes. Elles révlènent aussi bien les références dont La France Catholique était fière que les «  grandes plumes  » attractives pour les lectrices et les lecteurs actuels ou potentiels.
À titre documentaire, on citera la première et la dernière liste des «  principaux collaborateurs  » :

1951 : en ce temps-là, ils sont cinq :
Robert d’Harcourt, de l’Académie française, Daniel-Rops, Gustave Thibon, Jean Guitton, Abbé Teiller de Poncheville et une équipe de jeunes collaborateurs qui traite des problèmes de l’actualité  ».

Gustave Thibon, Jean Guitton ? Sans surprise ! Déjà, ils signaient à Demain. C’est le réseau «  communautariste  ». Daniel-Rops ? Certes, collaborateur hebdomadaire de Sept, l’hebdo anti-France Catholique en 1934-1937, de Témoignage Chrétien, en 1944-45. Mais, écrivain tous azimuts en catholicie ! Peut-être, toutefois, est-il venu, ici par La Fédération et la filière pro-européenne. Aussi bien, l’un de ses premiers articles (le 12 août 1945) est-il titré : «   La véritable Europe   ». Teiller de Poncheville, c’est le filon Action Catholique.

Robert d’Harcourt, en revanche, sinon plus surprenant, du moins remarquable. Ce fut, dans les années 1930, le grand germaniste catho. L’un des premiers, dès 1931, à dénoncer le nazisme dans Les Etudes, la Revue des deux Mondes, etc. Résistant, deux fils déportés, auteur de livres sur l’Allemagne d’après-guerre faisant autorité. Pas innocent qu’il figure dans ce placard, au moment où dans beaucoup d’esprit, Le Cour Grandmaison et Fabrègues n’ont pas encore perdu leur stigmate vychiste.

Lui aussi en 1945 à Témoignage Chrétien. Probablement venu ici de par la tendance fabréguienne à la réconciliation franco-allemande.

1971, à l’heure de L.H. Parias (directeur), les 5 sont devenus 14. Un vrai feu d’artifice : «  Pierre Emmanuel, de l’Académie française, Jean Guitton, de l’Académie française, Pierre-Henri Simon, de l’Académie française, cardinal Daniélou, Mgr Rhodain, Etienne Borne, Père Louis Bouyer, Gilbert Cesbron, Jean de Fabrègues, Paul Guth, Père Jacques Loew, Jean Montaurier, Henri Queffelec, François Russo s.j..

Des habits verts à gogo. Encore en aurait-on probablement compté un de plus si Robert d’Harcourt n’était pas mort en 1965. De la pourpre cardinalice, de la prélature, des écrivains à forte popularité !

Surtout, un sacré œcuménisme intracatholique ! De Jean Guitton à Etienne Borne ! Et même Pierre-Henri Simon qui, dans les années 1930, vouait Castelnau et sa France Catholique aux gémonies. Significatifs de multiples évolutions culturelles, pareil tableau de «  grandes plumes  » qui, souvent, naguère, discordèrent. Pourquoi donc et étrange rassemblement, au lendemain de 1968 et au surlendemain de la fin du concile Vatican II ?
À explorer !

Il va de soi qu’entre ces deux «  tableaux  », il passa des signatures qui ne figurent ni dans l’un ni dans l’autre.

Ainsi, le chanoine Vancourt (mentionné treize fois de suite), professeur à l’Institut Catholique de Lille. [1]

Ainsi Bertrand de Jouvenel, collaborateur de l’hebdo en 1954, 1955, 56, 57, 58. Sans conteste, un prolongement des rencontres non-conformistes des années 30. Non moins, la passion de la construction européenne. En plus, l’anti-étatisme de l’auteur du livre Du pouvoir se sentant à l’aise avec la suspicion de l’Etat, venue du catholicisme social.

Ainsi André Piettre, professeur d’Economie politique - comme il se disait. Lui aussi, ayant rencontré Fabrègues dans les années 1930. Un temps, président d’Economie et Humanisme. Ayant publié, dans cette revue, en 1944, une série d’article : «  Les trois âges de l’économie  ». très révélatrice d’une certaine utopie catholico-économique.

Ainsi Pierre Mesnard, fondateur du Centre d’Etudes Littéraires sur la Renaissance à Tours. Présent en 1964, 65, 66 et 67, 69.

Arrêtons l’inventaire ! En oubliant des noms ! Avec injustice ! Pour conclure cette revue sommaire, laissons nous aller à une esquisse de statistique. Au bout du compte, dans ces placards publicitaires de l’Annuaire de la Presse publiés de 1951 à 1971, à une ou deux années près exceptées, quelles signatures battent les records de présence ?

Détaché - bénéficiant, assurément de la disparition de Daniel-Rops en 1965 et de celle de Robert d’Harcourt la même année : Jean Guitton, puis le chanoine Vancourt, puis Daniel-Rops, le Père Daniélou, Gustave Thibon.
Telles furent les six «  colonnes  » permanentes. Est-ce, par conséquent, aux feux croisés de leurs visions du monde que l’on peut éclairer l’ «  étymon   » de la France Catholique ?

En partie seulement car, outre ces noms affichés, il y a les autres. Auteurs, souvent, eux aussi. «  Compositeurs  » en toute hypothèse ! Avant que d’aller à leur rencontre, revenons, toutefois sur une remarque que l’on a, déjà, faite sans s’y attarder.

LE PÉCHÉ ORIGINEL NE PASSA PAS EN UN JOUR

En effet, nécessaire quand on tente de saisir La France Catholique en sa dynamique des trente glorieuses, de souligner qu’au cours de ces décennies-là, la situation qui lui était faite dans le «  monde catholique  » par les milieux dominants culturellement a changé.

Au début, sur cet hebdo pesait une sorte de péché originel. L’aujourd’hui renvoyait chez certains - et non des moindres - à Demain. Voire à la FNC. D’où la vivacité de quelques polémiques.

À titre d’exemple, l’incident de mai-septembre 1949 avec Esprit et Mounier. Dans le fascicule I, on l’a signalé. Citons : «  En mai dernier, nous avons pris à partie M. Jean de Fabrègues pour son habitude d’écrire dans La France Catholique des articles politiques jusqu’à l’ongle, les intitulant : ‘Ce n’est pas de la politique’ (sous-entendu : c’est du religieux...) » M. de Fabrègues nous répond, non sur le fond, mais pour ‘rectifier des faits dont certains engagent simplement son honneur’... Mais M. de Fabrègues tient surtout à se défendre du rappel désagréable de son rôle à Demain sous l’Occupation. Nous n’avons jamais ici joué les procureurs. Fabrègues aurait pu se tromper, comprendre et se racheter : nous ne serions pas allés réveiller son passé... » (Esprit, septembre 1949, p. 425 ; cf. aussi Esprit, mai 1949, p. 711).

Autre exemple, la charge venue d’Étienne Borne, en décembre 1949. À propos des réticences émises par La France Catholique à une initiative d’apaisement scolaire prise par Albert Baylet, le président de la Ligue de l’Enseignement, Étienne Borne se déchaîne : « ...De l’autre côté de l’opinion, par exemple à L’Époque et à La France Catholique, beaucoup ont de même affiché précipitamment leur répugnance au dialogue [...] Il ne suffit pas à un journal de prendre comme enseigne le trop beau titre de la France Catholique pour parler avec autorité au nom du catholicisme français. Son équipe dirigeante ne professe pas toujours l’intransigeance des principes ; quand l’État n’est pas républicain, elle pratique plutôt l’opportunisme et le réalisme politique. Son crédit s’en trouve entamé... » (L’Aube, 26  au 26  décembre 1949).

À travers ces textes, on peut constater que La France Catholique n’avait pas une bonne image, non seulement à « gauche   » mais même au centre, au Mouvement Républicain Populaire. Par la suite, ces souvenirs et ces querelles s’atténueront. On l’a observé précédemment.

DU «  NOIR ET BLANC  » AU JAUNE DORÉ

Retour au journal, par d’autres biais ! On a rapporté comment il s’annonçait, on a cru devoir rappeler ses handicaps originels, regardons-le tel qu’il se présente. Avant d’entrer dans sa ou ses salles de rédaction.

Évidemment, inévitablement, en ces trente années où tout bougea en France, La France Catholique a formellement changé.

À sa naissance, en mars 1945 : 1 feuille, en septembre 1945 : 2 feuilles, donc 4 pages, en 19 ? : 6 pages.

En 1954, ces six pages sont ainsi distribuées : page  1 : l’actualité politique et religieuse ; page  2 : Les Lettres et les arts ; page  3 : La vie du monde ; page  4 : Familles et Cité ; page 5 : la vie de l’Église ; page  6 : les grandes enquêtes.

Dans les années 1960, généralement, huit pages. Avec variation de coloris du titre selon les étapes du cycle liturgique : mauve pendant l’Avent et le Carême, vert le plus longtemps.

Page  1 : l’actualité politique et religieuse et sommaire ; page  2 et page  3 : «   Les livres, les spectacles, les idées et les hommes  » ; page  4 et  5 : la politique intérieure et la politique étrangère ; page  6, intitulée «   La France Catholique   » publie des informations diverses ; pages  7 «   L’Eglise en France et dans le mond e  » ; page  8 : la fin des articles de la page  1.

En 1974 fini le format «  quotidien  ». En 1974 aussi, la France Catholique absorbe le mensuel, fondé en 1974, par Daniel-Rops, revue de sélection d’articles, publication qui se disait «  la revue de tous les foyers chrétiens  » et qui apporte à la fois un moyen d’enrichissement et des distractions  » (Annuaire de la Presse). Ce mensuel s’intitulant Ecclésia, La France Catholique devient France Catholique-Ecclésia.

Format 44 x 30. Sous le titre, une devise : «   Chaque instant vient à nous avec un ordre de Dieu  ». En sous-titre toujours : «  Hebdomadaire d’information et de culture chrétien  ».

20 pages. 3 éditoriaux généralement : L.-H. Parias, Luc Baresta, Jean de Fabrègues. Une kyrielle de rubriques : «  La Semaine   », «  Politique   », « Vie littéraire   », «   Science  », «  Technologie  » , «   Religion   », «   Vie sociale   », «   Vie économique  », « Vie familiale   », «   Spectacles   ». La dernière page réservée soit à un des éditoriaux, soit à une « grande plume ».


[1Le père Pierre Descouvemont ne manque jamais une occasion de dire combien il lui doit dans sa formation intellectuelle

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