19 : Fabrègues : L’inachèvement et le déchirement

jeudi 20 août 2009

L’INACHÈVEMENT ET LE DÉCHIREMENT

Lu, non plus en diachronie, mais en synchronie, ce même tableau suscite une autre question - à moins que ce soit la même que la précédente mais formulée différemment : entre toutes ces revues où il collabora et, surtout, entre toutes ces publications dont il eut la direction, court-il un fil, sinon continu, du moins commun ?

Pour mettre au jour, sinon le fil du moins les nœuds de cohérence, il faut se rapporter - ne serait-ce qu’à titre d’hypothèque, à deux confidences - ou quasi-confidences - livrées par Jean de Fabrègues, au temps de la plus prestigieuse des revues qu’il fonda, Combat, et qui d’ailleurs lui échappa très vite, Fabrègues y ayant été débordé par Thierry Maulnier.
Premier nœud, selon nous, cette réflexion-ci : «  M. André Chamson m’a dit un jour... ‘Entre vous et nous, il y a un fossé que rien ne saurait combler et c’est le problème spirituel : un catholique ne pense pas que l’homme puisse gagner sa vie à lui seul, il a besoin de la grâce et, dans l’éternel, de Dieu pour s’achever. Nous croyons à la suffisance de l’homme’... » (in Combat, n°2 février 1936).

Voici, bel et bien, l’un des cœurs, peut-être le cœur de la pensée et des prises de position de Fabrègues. Voici l’idée qui sous-tend aussi bien le Fabrègues des Cahiers de la Corporation et sa conférence sur La Cité antique, le 4 février 1927, que le Fabrègues, directeur de La France Catholique (des années 1960) : l’inachèvement de l’homme par l’homme.
Dans l’entre-deux, elle court dans le liminaire de L’enquête sur l’Ordre qu’il mena dans Réaction pour l’Ordre. On y lisait, il y écrivait, le 5 avril 1930 : «  L’homme crée-t-il... l’ordre qui lui convient (ou) doit-il s’incliner devant un ordre éternel ?  »

D’où précisément cette place que tient la réflexion sur la notion d’ordre chez Fabrègues et sa quête passionnée de la nature et des conditions de l’ordre, de son articulation avec les initiatives humaines : «  Il y a une nature corrompue... mais l’homme pourtant conçoit l’ordre. Il faut un ordre juste, il faut un ordre vrai, c’est-à-dire qu’il y ait correspondance entre les faits et l’esprit, les activités et l’être. Toute la vie humaine est suspendue à cette soif de Dieu. Sans Dieu, il n’est d’ordre que la fiction ou la nécessité... » (Réaction n° 3-4 juin-juillet 1930).

«  Tout ordre est un effort pour défendre les créations humaines et la force même de création contre ce rejaillissement perpétuel du néant. Ordonner, c’est d’abord accroître les forces de la vie, de l’être, ne reconnaissant les lois de l’être et de la vie...

« Un ordre, même politique et social ne peut pas être imposé par pure contrainte. Il doit correspondre à la vie intérieure des êtres à qui il s’applique... C’est pourquoi aussi... l’ordre est toujours en construction, il est toujours à faire et jamais fait... Mais, à côté de cet irréalisable ordre total, l’ordre politique et social, quelque imparfait qu’il soit, nécessite obéissance : c’est seulement par elle, par cette règle, abandon peut-être d’une part de nous-même ; mais matérielle, que l’homme se défend contre le néant, peut construire, progresser, simplement être soi... » (Combat, avril 1937).

Originalité faible ? Pascal déjà ? Ah certes ! Et que Fabrègues est davantage augustinien et pascalien que thomiste ! Ou thomiste et aristotélicien en politique parce qu’augustinien en métaphysique et en théologie.
Quoi qu’il en soit, de ce point nodal sortent plusieurs idées directrices. Le rejet du mythe du «  contrat social  ». «  La supposition du ‘contrat social’ est une absurdité (La Cité antique, 1927). Corrélativement, le «  corporatisme  » de Fabrègues, qui est moins, probablement, un organicisme «  à la Thibon  », voire «  à la Guitton  » qu’un «  tutorisme  » institutionnel. En tout cas, selon lui, il y a une «  impossibilité logique  » de ne pas donner aux associations de toutes origines une part importante dans la conduite des affaires  » (id.). Surtout, de ce point-là dérive le rejet d’abord, la réticence ensuite, à admettre la démocratie car il existe une «  impossibilité de construire un gouvernement sur le consentement des foules  » (id.)

Le «  nationalisme  » même est chez Fabrègues la conséquence nécessaire de cette fragilité de l’individu. «  Notre nationalisme n’était qu’un moyen... moyen de vivre en société pour atteindre une fin supérieure  » (Réaction n° du 5 avril 1930, p. 40), écrivait-il, citant, en outre, cet aveu de Charles Maurras : «  C’est le malheur du siècle et la suite funeste de ses révolutions qui ont voulu que, de nos jours, les nations deviennent les intermédiaires inévitables pour ces rapports lointains qui, sans elle, s’effondreraient  ».
Ajoutons que ce qui lui paraissait nécessaire dans l’ordre politique le lui paraissait non moins dans l’ordre de la religion : «  Peu à peu, et presque sans que nous l’apercevions, toutes les institutions naturelles se sont trouvées ruinées... Avec les institutions naturelles de la vie, c’est la Foi elle-même qui disparaîtra  ». (Credo, octobre 1936).
Au passage, soulignons qu’ici fut le grand clivage. Cathos de gauche / cathos de droite ? Plutôt «  cathos qui croient pouvoir exister sans institutions chrétiennes  » et «  cathos qui croient aux institutions chrétiennes comme une nécessité  ». Peut-être le grand clivage entre Témoignage chrétien, Esprit, d’une part, La France Catholique d’autre part.

Deuxième «  nœud  » de cette constellation de revues, de participations, d’engagements. Il ne relève pas, comme le précédent, de l’ordre de l’intelligence. Il est une sorte d’état d’âme. Jean de Fabrègues était un homme déchiré : «  Mon cher Maulnier, si vous parlez de tout cela avec Maxence, rappelez-lui que nous étions d’accord vers 1924-1925 : il nous faudra lier étroitement l’esprit de charité du Sillon de 1900 avec l’esprit de vérité de l’Action française, en 1910 » (Lettre à Thierry Maulnier, vers 1936-1937-38).
Voilà pourquoi les avances du rédacteur en chef de La Revue du Siècle à l’Esprit : «  Nous signerions des deux mains ‘la confession pour nous autres chrétiens’ (publiée dans Esprit n°6). Mais Esprit ne voulut point de cette main tendue.

Peut-être la cause en était-elle moins au plan des idées qu’au plan des opportunités tactiques. Peut-être esprit était-il justiciable de ce diagnostic-ci : «  Lorsque Sept, ancêtre de Temps présent, paraissait, on y vit souvent prendre à partie Combat et plusieurs fois pas bien justement. Pourquoi ? Parce que Sept tenait à se monter dans une ligne d’opinion qui ne peut être taxée de flirt avec la conservation sociale.
«  Un monde d’opinion n’est pas un monde qui favorise la vérité des positions. Pour gagner cette opinion on se préoccupera d’abord de l’efficacité  » (Combat n°20, décembre 1937).
Loin d’être inexact ce diagnostic. Oui mais... même en ce temps d’intellectuels flottant tous azimuts, difficile à saisir ce Fabrègues qui se déclarait, à la fois «  d’extrême-gauche... par son exigence de réforme sociale  » et «  d’extrême-droite... par son souci d’ordre politique  » (Revue du Siècle, décembre 1934).

L’indice que cette double fascination ne passa pas et qu’il l’éprouvait, sûrement, quand, en 1946, il entra à La France Catholique est le fait qu’en 1964, il publia un passionnant livre «  Le Sillon de Marc Sangnier. Un tournant du mouvement social catholique  » (Librairie académique Perrin, 1964) et, très peu après, «  Charles Maurras et son Action française. Un drame spirituel  » (Librairie académique Perrin, 1966).
Grosso modo, il y avait tout cela et bien d’autres choses dans la tête de Jean de Fabrègues, en venant refonder La France Catholique. Il était, semble-t-il, un «  petit nouveau  » dans la maison. Car, on ne l’avait pas beaucoup vu à la FNC, exception de deux articles dans Credo : l’un en mars 1935 : «  Forces spirituelles de la France  » ; l’autre, en octobre 1936 : «  Comment on détruit les institutions naturelles  ».
En plus de son expérience d’homme de revue et d’homme d’hebdo (Demain), en plus de ses idées et avec son image, il apportait - et ça ne manque pas d’importance - tout un carnet d’adresses d’hommes disposés à écrire à son invite. Voilà pourquoi dans la France Catholique d’après 1944, on trouvera des signatures de La Gazette de France (de 1924).
Dans La France Catholique (des trente Glorieuses), aux fils des disciples et compagnons de La Tour du Pin, se mêlèrent un nombre non négligeable de ces intellectuels qui émaillèrent les années 30 et que l’on a appelé les «  non-conformistes  ».

Oui mais... tout a plusieurs biais. Ce parcours intensif, qui avait été celui de Jean de Fabrègues ne l’avait-il pas fragilisé davantage qu’il n’y paraissait ? Sans la moindre indulgence, Pierre de Boisdeffre le suggère, à travers un jugement inévitablement partial (in Contre le vent majeur) :
«  Autant Fabrègues, jeune homme en colère des années 30, avait été un escrimeur fougueux, autant, la cinquantaine venue, chat échaudé par la politique, il craignait les coups. J’essayais de l’amener au Rassemblement : peine perdue ! Je lui demandai de soutenir, aux élections législatives, des amis qui partageaient ses convictions : rien à faire ! Mais il y avait pire : Fabrègues tremblait devant l’Épiscopat. Comme s’il avait été le débiteur de l’Église alors qu’il en était le créancier. Sa feuille aurait triplé son tirage s’il avait consenti à se battre pour les prêtres-ouvriers : pour les théologiens de Fourvière sanctionnés par le Saint-Office ; pour les dominicains du Saulchoir dispersés par Rome ; pour Teilhard condamné au silence et à l’exil. Nous eûmes, sur ce chapitre, des disputes amères. «  Vous auriez donc laissé condamner Jeanne d’Arc ? Vous n’auriez pas souffleté l’évêque Cauchon ?  » Souffleter un évêque ! Fabrègues ne savait que s’agenouiller et baiser l’anneau. C’est sur Teilhard que nous finîmes par nous séparer. Le thomiste impénitent qu’était Fabrègues ne voulait rien savoir de l’évolution. En matière d’exégèse aussi, c’était un fixiste. J’avais préparé une double page à la gloire de Teilhard. Je finis par la porte à La Croix où elle parut... nous valant une belle volée de bois vert du père Garrigou-Lagrange.
Je ne partage pas le mépris sans nuance qu’Henri Guillemin témoignait aux «  honnêtes gens  ». Fabrègues, hélas ! était dans tous les sens du terme un ‘honnête homme’. Lorsque, au moment de la fermeture des maisons closes, je citai le mot prophétique de Céline, selon lequel la civilisation chrétienne était portée par trois pieds : le bistro, l’église et le bordel - ‘Ôtez l’un des pieds, tout s’effondre’ - je crus qu’il allait s’évanouir. Il aurait fallu, pour faire de La France Catholique l’équivalent de ce qu’était Carrefour ou Combat (celui de Camus, pas celui de Fabrègues) non pas un marguiller de paroisse bourgeoise mais un polémiste comme Léon Daudet. L’honnête Fabrègues n’avait que de la petite ambition. Elle ne l’a même pas conduit à l’Académie des sciences morale.  »

À l’évidence, Pierre de Boisdeffre, emporté par une sorte de dépit d’auteur, néglige la situation faite à La France Catholique, dans les années 1950-1960, par l’esprit dominant du temps, par les rapports de force dans le monde catholique, par le «  marché  » de la presse catholique.
Difficile de s’imposer pour une publication comme coincée entre L’Homme Nouveau - d’une certaine manière, plus proche de La France Catholique 1 que de La France-Catholique-Demain - sur un front, et, sur l’autre, l’irrésistible vague des organes d’expression des «  catholicismes de mouvement  » : La Vie Catholique (diffusion en 1960 : 477 000 ex), Panorama d’Aujourd’hui (diffusion en 1960 : 167 000 ex), Témoignage Chrétien (dif. 1960  : 38 000), La Vie intellectuelle, etc. La marge de jeu était faible.

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