14 - La polémique avec Emmanuel Mounier

vendredi 14 août 2009

IX

RECOMMENCEMENT DE QUOI ?
DE «  LA FRANCE CATHOLIQUE  » OU DE «  DEMAIN  » ?

À l’automne 1944, la France se trouva donc libérée de l’occupant allemand et de «  l’autorité de fait se disant gouvernement de Vichy  ».

Ce même automne, l’Église française se trouva - disons-le carrément, il faut «  parler vrai  » - débarrassée du général de Castelnau, mort au mois de mars précédent.

Jean Le Cour Grandmaison, «  son dauphin naturel  », désigné par le Général, désiré par les anciens de la FNC, chaleureusement promu par la Hiérarchie (catholique) - on a précédemment rappelé cela - prit la nouvelle Fédération Nationale d’Action Catholique (FNAC) en main.

Dans le brouhaha de ces saisons, en plein changement de climat culturel et idéologique, de décor politique, au fort des passions, cela ne pouvait aller sans mal.

LA PROVIDENCE ET SES INCONNUES

En vertu des fameuses Ordonnances de 44 sur la presse, La France catholique était frappée, comme la majorité des publications, d’interdiction de paraître. Sauf à bénéficier d’une autorisation délivrée par le ministre de l’information.
Dès l’abord, à en croire le «  journal  » personnel de Jean Le Cour Grandmaison, il sembla que cette autorisation ne pourrait être obtenue qu’à la suite de longs délais. Or, tout-à-coup, la procédure se précipita. Autour du dimanche des Rameaux de 1945, La France Catholique obtint «  l’autorisation de paraître  ».

«  Je n’ai pas cessé de sentir le bienfait des prières faites pour nous (La FNC) et vous savez que celles de sainte Scolastique comptent parmi les plus précieuses. À plusieurs reprises... des difficultés en apparence insurmontables se sont aplanies providentiellement.
«  C’est ainsi que l’autorisation de faire paraître notre journal La France Catholique... (JLCG, p. 207).
On ne contredira pas Jean Le Cour Grandmaison. Cependant on aimerait repérer qui fut l’instrument de la divine Providence.
Bien sûr, juridiquement considérant - encore que ces drôles d’Ordonnances furent appliquées plutôt avec fantaisie qu’avec rigueur et heureusement ! Bernard Voyenne l’a montré, La France Catholique dut pouvoir bénéficier des mêmes considérants que ceux formulés afin de permettre au quotidien La Croix de reparaître, le 1er février 1945. À savoir : il s’agissait d’une publication, majoritairement, distribuée par abonnements et d’une publication confessionnelle. Toutefois, dans des situations de cette nature, le Droit obéit à la politique ou, au moins, la suit.
S’aperçut-on, tout-à-coup, que le général de Castelnau avait eu la dent dure contre Pétain ? Le général de Gaulle se souvint-il qu’il avait apprécié le discours social de Le Cour Grandmaison à la Chambre en 1937 ? Les dirigeants du MRP ou certains imaginèrent-ils que La France catholique du deuxième type, dans la conjoncture 44-45, pouvait leur «  rabattre  » des suffrages ? François Mitterrand lui-même, qui avait apprécié Combat, la revue de Fabrègues et de Thierry Maulnier dans les années 38-39 et avait dû rencontrer Fabrègues dans les réseaux d’anciens prisonniers, dont un collaborateur immédiat, Jean Védrine avait donné à Demain plusieurs articles (4 juillet 1943, 18 juillet 1943, 15 août 1943) intervint-il en faveur de «  l’autorisation  » ?
Ou bien, un lobby «  catholique social  » composé d’entrepreneurs catholiques et de hauts fonctionnaires agit-il ? Enfin, le Vatican, rassuré par la personnalité de Le Cour Grandmaison et qui, dans l’état et les orientations dominantes du catholicisme français ainsi que dans la perspective de la guerre froide, était loin d’être hostile à La France Catholique - à laquelle il versera une aide en 1947, se manifesta-t-il ?
Aucune de ces hypothèses d’exclue les autres. Leur cumul est possible et plausible. Points à élucider en tout cas.
Pas les seuls. Car les premières semaines de La France Catholique du deuxième type sont dans le flou. Les pages du journal de Jean Le Cour Grandmaison qui ont été publiées - il semble qu’il en existe d’autres, exclues par discrétion de l’impression ? - attisent la curiosité davantage qu’elles ne la satisfont. Ainsi :

«  ... Dimanche des Rameaux 1945,
«  ... La maladie d’un nouveau collaborateur, laborieusement engagé, et sur lequel je comptais beaucoup, m’avait d’abord paru un contre-temps vraiment grave ; le temps manquait pour le remplacer mais, en quarante-huit heures, la Providence nous envoyait quelqu’un que je connaissais, mais à qui je n’avais jamais pensé, et qui convient beaucoup mieux que celui dont je regrettais le départ forcé... » (p. 207)

« 17 août 1945
« ... Je vais à la Fédération et trouve X seul... Peut-être sera-t-il possible de le garder ? Son départ serait une fameuse tuile ! D’autant qu’on n’est pas encore arrivé à mettre à jour les listes d’abonnés de La France Catholique, d’où retard à les servir et réclamations. Sans parler des fonds qui ne rentrent pas. D’autre part, l’équipe que je me réjouissais d’avoir constituée, branle dans le manche et tout risque d’être à recommencer. Au fond c’est normal, le diable s’agite et il est dans son rôle, mais ce n’en est pas moins une épreuve... Espérons que la Providence débrouillera cet imbroglio... » (p. 209-210).

De quoi, de qui s’agit-il dans, sous ces lignes. On aimerait d’autant plus être à même de le décrypter que, vu de l’extérieur, on incline à supposer que La France Catholique du deuxième type fut fille de Demain, dès sa conception et que, partant, Le Cour Grandmaison y avait pensé du premier jet. Cela sera-t-il jamais mis en lumière ?

L’OMBRE DE «  DEMAIN  »

Dans toutes les occurrences imaginables, le détour par «  Demain, l’hebdomadaire de la cité française  » est utile ou nécessaire. C’est à travers ce périodique qu’aussi bien Jean Le Cour Grandmaison que Jean de Fabrègues ont fait leurs armes dans ce genre journalistique. Il en alla de même de Jacques Boudet qui deviendra directeur de France Catholique-Ecclésia en 1974.

Surtout, si Demain ne dura pas (er février 1942 - juin 1944), sa trace persista et ne fut pas sans porter ombrage à La France Catholique de la fin des années 1940 et des années 1950. La publication de Demain avait, en effet, suscité des mouvements divers en 1942. Certains, franchement critiques et amers. Pierre Limagne, dans journal quotidien des années noires, L’Éphémérides, que l’on a déjà eu l’occasion de citer, manifeste dépit et colère :

«  Mercredi 4 février 1942 :
« Autour du nouveau journal Demain, qui compte dans sa rédaction beaucoup de représentants de l’Action Française, commencent à se grouper les partisans d’une dangereuse idée du catholicisme politique. Le N°1, daté du 1er février, a été envoyé à de nombreux démocrates-chrétiens, dont les adresses ont été obtenues par des moyens mystérieux, voire louches.

«  Lundi 9 février 1942,
«  Demain, dont nous venons de recevoir le dernier numéro, veut être - sans doute certains de ses dirigeants sont-ils sincères - l’organe de réconciliation des catholiques traditionalistes et progressistes. Les noms de deux ou trois de ces derniers ont paru, il y a huit jours, et les noms de deux ou trois autres viennent d’être donnés cette semaine ; ces gens ont l’air d’entrer dans une société anonyme où on leur fait cadeau d’actions à condition que leur groupe s’engage à n’en jamais posséder que 49 %. intelligent, en temps que loyal, Le Cour Grandmaison, mis en vedette dans le nouveau journal, devrait comprendre que si ses amis d’extrême-droite et lui-même ne s’imposent carrément un «  Politique ensuite  », ils ne sortiront pas du néfaste «  Politique d’abord  ». D’ailleurs, le vice-président de la FNC ne doit pas être l’âme de cette machination. Remarquons que Demain a été créé au moment où l’on imposait les plus grandes restrictions de papier et il est fort difficile, par conséquent, d’obtenir l’autorisation de publier une feuille nouvelle, qu’il a le droit d’envoyer à flots des numéros de propagande... »

Comme souvent, l’obsession de l’A.F. fausse le diagnostic idéologique de ces réactions à vif. Du moins donnent-elles le ton. En outre leur appréciation des objectifs immédiats du journal reste pertinente. À un moment où l’opinion catholique et l’esprit public français commençaient - en ce début 1942 - de s’arracher à l’envoûtement du Maréchal, il s’agissait bien d’enrayer la tendance. Dans cette perspective, qu’il y ait eu un projet de «  racolage  » des démocrates-chrétiens paraît incontestable. Les surprenants articles de Jacques Madaule - qui deux années et demi après sera une des têtes pensantes du MRP et qui venait de la mouvance d’Esprit - dans les numéros 8 (L’Europe et la chrétienté à deux tournants de l’histoire) et 10 (2 avril 1942 : les catholiques et la cité) ne permettent aucun doute sur cet aspect d’opération politique conjoncturelle.

Doit-on en déduire - comme le suggère Limage et comme l’affirmera Emmanuel Mounier que, pour faciliter cette reconquête des démocrates-chrétiens, les pouvoirs en place avaient communiqué à Demain le fichier des abonnés, saisi à esprit ? Jean de Fabrègues s’en est toujours défendu et, de fait, on peut imaginer d’autres manières et d’autres voies moins contestables pour disposer des noms et adresses considérées. Il n’empêche, cette hypothèse pèsera sur l’avenir. On la retrouvera au cœur d’une vive querelle entre Mounier et Fabrègues, au printemps et à l’automne 1949 (cf Esprit, mai 1949 et septembre 1949 ainsi que La France Catholique). On doit noter, à ce point, qu’à l’occasion de cet incident, Jean de Fabrègue, reçut une lettre de réconfort du nonce apostolique en poste, Mgr Roncalli : «  Permettez-moi de vous féliciter de votre réponse très mesurée et de votre attitude : il vaut mieux ne pas descendre aux arguments personnels.  » (20 juin 1949) cf. Véronique Auzépy-Chavagnac, in Jean de Fabrègues et la Jeune Droite catholique, aux origines de la Révolution nationale, Presses Universitaires du Septentrion, 2002).

De son côté, Pierre de Boisdeffre (in Contre le vent majeur) ne manque pas d’en signaler les effets, fut-ce plutôt lourdement : «  Fabrègues m’ouvrit les portes de La France Catholique où devait paraître mon enquête sur «  La génération de 1950  ». Si j’avais été mieux conseillé, je me serais gardé d’écrire dans une publication, certes honorable, mais qui, c’est le moins qu’on puisse dire, n’avait pas choisi les chemins de l’avenir. Mounier avait pris son directeur pour cible. Tout ce qui, de près ou de loin, touchait à l’hebdomadaire se voyait aussitôt suspect de maurrassisme. Je devais l’apprendre à mes dépens.

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