13 - LA GRANDE PEUR DES ÉVÊQUES

jeudi 13 août 2009

Il s’agit du scannage et de la reproduction par reconnaissance de texte d’un polycopié du travail effectué par René Pucheu en 1994 et qui est resté complètement inédit à ce jour.

Changement de décor ! Changement d’atmosphère ! Changement de «  La France Catholique  » ! Et quel changement ! Changement de nature en quelque sorte.

La France Catholique du «  temps des catastrophes  » avait été un organe combattant, d’intervention politique, destiné à en appeler, à chaque instant, à la mobilisation des catholiques contre les ennemis de Dieu et de la Patrie.

Il y avait du capucin ligueur et gallican en son âme.

La France Catholique de «  L’Age d’Or  » - des Trente Glorieuses pour dire «  à la Jean Fourastier  », se présenta et exista autrement.

Elle fut conçue et réalisée comme un hebdomadaire culturel, moyen de défense et d’exposition d’une culture catholique. Son contenu, qui mériterait une radioscopie serrée, n’est pas simple à définir.

Bien sûr, cette France Catholique de deuxième type fut l’une des expressions du catholicisme intransigeant et intégraliste. Plus intégraliste que son «  ancêtre  ». En tout cas, plus inconditionnellement «  romaine  ».

Autre innovation, tout en gardant la fibre nationale, elle se montra d’un européisme bon teint.

En revanche, un point commun entre La France Catholique 1 et La France Catholique 2, l’une et l’autre, à un moment ou à un autre finirent par indisposer la Hiérarchie catholique française.

Cependant, n’anticipons pas.

Il s’agit, ici et maintenant, d’évoquer le «  recommencement  », le lancement et quelques-unes des modalités de réalisation.

VIII
LA GRANDE PEUR DES ÉVÊQUES

Le général Noël, Marie, Joseph, Édouard de Curières de Castelnau étant mort et enterré, les requiem ayant été chantés, pour que Dieu donne le repos éternel à celui qui fut déclaré preux par le cardinal le plus glorieux de France, en cette année-là, mais dut être qualifié d’«  emmerdeur  » in peto, par d’autres cardinaux, archevêques et évêques, il fallut organiser la succession.

Délicate opération. «  Ah, non ! par pitié, ne recommençons pas  », s’écria, quasi terrorisé, un des Monseigneurs glorieusement - on non - régnant.

D’ores et déjà, il s’imposait de décider de l’avenir de la Fédération Nationale Catholique (FNC).

Dès l e 25 mars 1944, Jean Le Cour Grandmaison posait le problème, dans une lettre au cardinal Emmanuel Suhard, cardinal-archevêque de Paris :

«  Votre Éminence a daigné s’associer à notre deuil [...]
Fondateur de la FNC, le Général tenait son autorité, non seulement du prestige attaché à sa personne et à sa gloire, mais de la confiance explicite de la Hiérarchie et, à vrai dire d’un mandat dont la lettre du 3 décembre 1924 de Son Éminence le Cardinal Dubois constitue un témoignage authentique et le texte public.
«  Ce mandat personnel expire avec celui qui en était le détenteur ; mais l’œuvre accomplie par le Général, en vertu de ce mandat, demeure. Faut-il la poursuivre ? Doit-elle disparaître avec celui qui en fut l’incomparable ouvrier et que personne ne saurait dignement remplacer ?
«  Telle est la question que j’ai le devoir de soumettre [...]
« La FNC - c’est l’évidence-même, reposait, dans une large mesure sur la puissante personnalité de son fondateur… Après quatre ans de régime d’armistice, la FNC… végète dans plusieurs diocèses. Ce n’est pas sans apparence qu’on a pu parler, récemment, de dissolution virtuelle… »

Puis, abordant la question du futur JLCG la posait en dilemme :
« ...Ou la FNC demeure, comme en 1924, le cadre assigné par l’Épiscopat au ralliement de ‘toutes les forces catholiques’ - l’expression est celle du cardinal Dubois - et l’organisation d’hommes, réclamée par Pie XII dans son allocution sur les nécessités actuelles ... ou elle s’efface…  »

On ne peut que savourer cet art de dire, mêlant la soumission filiale à la fermeté du propos. L’insistance sur la position du cardinal Dubois, le vénérable prédécesseur, l’évocation finale du Pontife glorieusement régnant relèvent de la diplomatie aigre-douce. Il savait y faire - si j’ose dire - ce Le Cour Grandmaison !

Quoi qu’il en soit, la balle était dans le camp des évêques ! Qui en furent dans un grand embarras. Quoi de plus difficile pour un évêque que de choisir clairement ? Il fallait, ainsi, trouver soit une manière de choisir sans en avoir l’air, soit imaginer une solution de compromis.

AH NON ! PAR PITIÉ ! NE RECOMMENçONS PAS !

Leurs Seigneuries délibérèrent, ainsi, par correspondance. Dans une lettre à Mgr Courbe, Mgr Guerry ne manquait pas de mettre en place le décor : «  Dès que la paix sera revenue, il est vraisemblable que l’anticléricalisme reprendra ses campagnes avec plus de violence que jamais… » Sous-entendu : 1924 aura des airs de simples escarmouches !

Quand même :

«  De toute façon, il ne me paraît pas possible de donner en ce moment à la FNC telle que nous l’avons connue, une mission quelconque  » (24 juin 1944). «  In petto  » : ne nous lançons pas dans pareille galère !

Le cardinal Liénart était plus catégorique : «  Je suis tout à fait partisan du maintien d’une FNC, mais à la condition que celle-ci, au lieu d’être un mouvement civique de défense religieuse, devienne franchement une grande Action Catholique, comme la Ligue… »

Autrement dit : sauvons l’outil, mais changeons-en la substance. Surtout qu’il passe à nos ordres. Silence dans les rangs ! Et d’ajouter : «  J’estime cependant nécessaire de demander à la FNC le sacrifice de son nom. Qu’on le veuille ou non, ce titre évoquera toujours dans les esprits le groupement de défense religieuse qui a joui d’un grand prestige certes mais qui a éveillé aussi bien des défiances et qui, en tout cas, ne répond plus à l’orientation nouvelle qu’on veut donner  » (25 juin 1944).

Il y a de l’apparatchik dans cette missive. Tous les «  appareils  » se ressemblent ! Jusqu’où l’Église ne doit-elle pas «  s’incarner  » !

Pour sa part, l’évêque d’Avignon était plus positif : «  La France Catholique, dans ces dernières années surtout, était devenue un organe de pensée et un élément de documentation précieux. Il serait grand dommage de voir cet outil disparaître… (la solution serait de) réorganiser sérieusement le Comité directeur et de le faire travailler en contact étroit avec le Comité central de l’ACJF.  » Sous-entendu : «  qui est plus sûr  » ou sur lequel «  nous avons davantage barre  » !

Comment cela finit-il ? Après bien des tergiversations, le 18 juin 1945, l’Assemblée des Cardinaux et Archevêque de France décidait de la création de la Fédération Nationale d’Action Catholique (FNAC) en précisant clairement que «  l’objet de ce groupement (est) différent de l’ancienne FNC : celle-ci agissait sur le plan civique ; la nouvelle Fédération agira comme mouvement d’Action Catholique Générale. D’autre part, elle ne sera pas la Fédération des mouvements d’Action Catholique spécialisée, mais la Fédération des Unions diocésaines, groupant elle-même les Unions paroissiales  » (Lettre de l’ACF, 12 juillet 1945 à JLCG).

C’était la solution préconisée par J. Le Cour Grandmaison qui avait dû lutter ferme pour que l’on garde l’appellation de Fédération - tant la FNC hantait certains prélats ! - J Le Cour Grandmaison fut désigné comme président.

À L’heure de feu la chrétienté, PLUS BESOIN DE SOLDATS ! SOYONS LEVAIN !

Il serait peu équitable et impertinent, inexact et falsificateur de réduire à une question d’enjeu de pouvoir l’embarras des cardinaux et archevêques de France, quand ils furent «  libérés  » de la présence du Général qui, encore en février 1944, les titillait. Bien sûr, cette dimension du problème était très importante. D’ailleurs, elle le fut tout au long de l’histoire de toutes les œuvres et de l’Action Catholique, encore plus. Le pouvoir clérical eut même peur d’Albert de Mun et de son influence sur l’ACJF naissance ! Sans parler de Sangnier ! N’empêche, hic et nunc, l’embarras avait, non moins, une autre source. Moins classique.

Au fil des années 1920 à 1940, le «  mouvement catholique  » avait, sous l’effet de quantité de circonstances, une nouvelle vision du monde et du christianisme. Une vraie «  révolution culturelle  » comme eut dit Mao ! Une sorte de «  nouveau catholicisme  » désirait vivre. En ce temps-là, ses plus récents prophètes et théoriciens avaient été ou étaient Jacques Maritain et Emmanuel Mounier.

Ce n’est pas le lieu de faire l’analyse de ce nouveau regard sur les choses de la vie et de la foi. Simplement, en rapport avec cette fin de la FNC et cette difficile gestation de la FNAC, avec cette fin de «  La France Catholique  » du premier type, on soulignera deux innovations capitales :

- «  Les réalités terrestres  » et le «  monde moderne  », dans l’esprit des nouveaux militants changeaient de sens. Fini l’idée que la terre était une «  vallée de larmes  » et que le «  monde moderne  » était une décadence par rapport à la belle époque de la Chrétienté d’antan.
- L’Église et les chrétiens n’avaient plus pour mission de gouverner le monde mais de «  l’animer  ». Ils n’étaient plus censés appeler à le diriger comme des tuteurs, mais à le travailler de l’intérieur. Fini donc le temps de la Chrétienté-Forteresse, venu l’ère évangélique du «  levain dans la pâte  ».

De ces deux idées-forces, il résultait des conséquences pratiques importantes. D’une part, puisque le «  monde  » est étape du dessin de Dieu, est «  création continuée  », même à travers les forces apparemment antireligieuses, il devenait inconcevable qu’il existât des organisations catholiques de «  défense religieuse  ». Au musée, la lutte «  antimaçonnique  ». Pour beaucoup in-sensé l’anticommunisme. D’autre part, plus besoin d’institutions chrétiennes. En particulier, des écoles «  catholiques  » ? Inutiles, archaïques, etc.

En vérité, même ceux qui adhéraient à ces idées ou inclinaient pu ou prou vers elles, hésitaient à en tirer toutes les conclusions. À renoncer à toute organisation de «  défense  », à faire fi de toute institution. Passionnant de suivre les hésitations de plusieurs dans l’hebdomadaire Sept. Dans la suite des articles qu’il donna à cet hebdomadaire dominicain et «  de pointe  », très anti France Catholique en plus, Étienne Gilson gardait la notion d’«  ordre catholique  » et soutenait la nécessité d’une action politique coordonnée des catholiques en vue de se protéger, éventuellement. Même en 1937, le colonel André Roullet - encore un militaire ! même à Sept ! - hésitait à brader «  l’action civique  ». Il est vrai qu’à cette époque Sept était à son tour, sous haute surveillance vaticane et que, prudence obligeait. Quand même ce colonel devait «  parler vrai  » quand, pesant les avantages et les inconvénients des mobilisations civiques  », il écrivait : «  Le catholicisme n’est pas un parti... Le catholicisme est une vie... La force de l’Église, c’est sa sainteté...
« On dira peut-être que je parais oublier la nécessité d’un catholicisme civiquement fort, capable d’imposer à ses adversaires le respect de ses libertés.
«  Non, je n’oublie pas que l’hostilité du pouvoir politique, lorsqu’elle s’exprime dans des actes précis de persécution, pousse les catholiques à se grouper et à organiser leur résistance sur le terrain civique. Si je n’en ai pas parlé, c’est que je vois dans ce cas extrême un moindre mal.

«  En effet, par cette mobilisation civique, le catholicisme fait provisoirement figure de parti, ce qui est, déjà pour lui, une grave déformation et en outre de parti en guerre contre l’État et contre la majorité des citoyens dont cet État est le représentant. Obligé de se mettre sur la défensive, il est paralysé, dans sa mission essentielle, qui est l’apostolat auprès des incroyants devenus en même temps des adversaires.
«  Il fait donc se persuader que cette tâche de la préparation et de l’organisation des catholiques est secondaire, même si elle devient nécessaire, et l’erreur serait grave de lui donner le pas dans nos préoccupations sur le travail de l’Action Catholique. Moyen de défense, elle n’est ni un moyen de progrès, ni un moyen de conquête. Il faut s’y résigner plutôt que la désirer.
«  Elle constitue, en un sens, une faiblesse plutôt qu’une force, par l’obligation de réunir non seulement des catholiques, mais le plus grand nombre de citoyens sympathiques au catholicisme, si éloignés qu’ils soient d’en partager l’esprit et d’en pratiquer la règle. Le nombre qui, dans ce cas, est une condition du succès, est en même temps un risque terrible car, au regard des incroyants, le catholicisme apparaît d’autant plus différent de ce qu’il est en réalité, qu’il acquiert des chances plus grandes de vaincre civiquement.
«  On voit combien il est souhaitable qu’on puisse tenir séparées l’Action catholique et l’action civique des catholiques, sans oublier que la première forme doit nourrir l’esprit qui inspire la seconde. Sans oublier surtout que la première manifeste seule utilement la vraie forme du catholicisme.  » Sept, 28 mai 1937).

Et vlan sur le bec du feu Général et de la FNC, sous-entendue à chaque ligne ! C’est vraiment fou comme ils s’aimaient ces cathos ! «  Misère de l’homme  » disait Pascal ! Reste que ce texte est très révélateur. Il met bien en lumière qu’avec «  le nouveau catholicisme  », une nouvelle conception de l’«  Action catholique  » est arrivée.

Chiche ! Que NN SS les Cardinaux et Archevêques avaient ce texte en tête quand, en 1945, ils transformèrent la Fédération Nationale Catholique en Fédération Nationale d’Action Catholique, mouvement d’Action catholique générale et non plus d’action civique. Ils murent d’autant plus suivre les suggestions du colonel Roulet que, pour l’action dans la cité, le Mouvement Républicain Populaire (MRP) était déjà là !

N’empêche qu’ils avaient, aussi, en tête de mauvais souvenirs, ceux qui étaient encore des Excellences et des Éminences ! Car ce général au tempérament de «  ligueur  » leur en avait fait beaucoup voir ! Au moins à certains et pas des moindres ! D’où une certaine crispation agacée dans les débats sur l’après-FNC.

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