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Tzvetan Todorov

par Gérard Leclerc

jeudi 9 février 2017


On apprécie la différence d’une presse quotidienne, lorsque celle-ci consacre une juste place pour rendre hommage à Tzvetan Todorov qui vient de nous quitter. Rendre compte de la pensée, de l’œuvre d’une telle personnalité suppose qu’on lui laisse de l’espace. Il faut prendre le temps de conter un itinéraire et de dresser un portrait digne de lui.

Todorov a beaucoup à nous apprendre, parce que son enseignement et ses livres s’inspiraient de son expérience vécue depuis sa naissance en 1939, à Sofia en Bulgarie. Le garçon qui avait été éduqué dans le cadre du formatage stalinien, s’était rapidement émancipé du carcan, et son passage à l’Ouest en 1963 lui avait permis de s’exprimer enfin au grand jour. L’épreuve totalitaire l’avait vacciné à tout jamais contre la fascination de la démesure utopique, ce qui lui avait permis de ne pas être dupe de certaines dérives soixante-huitardes.

J’ai lu, en leur temps, plusieurs de ses ouvrages, dont l’érudition critique m’avait accroché, et j’avais apprécié, par exemple, qu’il mette en valeur la figure d’une Germaine Tillon, dont la profonde humanité permettait de donner aux choses de ce monde leur densité authentique, au-delà des idéologies. Et lorsqu’il lui associait de surcroît Etty Hillesum, on comprenait encore plus ce qui donne du prix à la vie. Cette dimension morale était plus qu’édifiante, car elle conférait toute son acuité au regard que Todorov projetait sur l’évolution politique actuelle. Cet anti-totalitaire ne craignait pas d’exercer sa critique à l’égard de nos démocraties, en montrant comment elles aussi pouvaient dériver, en perdant les justes mesures humaines. Le Monde a publié hier les bonnes feuilles d’un dernier ouvrage, qui doit paraître dans quelques jours. Il y donne une solide leçon qui doit nous alerter. « Nous rêvons, écrit-il, d’améliorer l’espèce humaine, même si nous comptons moins sur la force de l’éducation et l’influence du milieu, et plus sur la manipulation du code génétique. » Souvent c’est la technocratie qui prend le dessus au moyen de la gouvernance par le nombre. Attention, danger ! Todorov nous aura avertis, et nous devrions lui prêter une oreille singulièrement attentive.

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 9 février 2017.

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