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Traduit par Pierre

Morale et autres principes

par Howard Kainz

samedi 21 décembre 2013


Le lien entre la morale et la loi, la religion et la politique est évident — plus précisément, était évident. Les lois devraient être conformes à la morale et impliquer une morale. La religion, pour le moins, devrait promouvoir la morale. Les politiciens détenant un pouvoir devraient appliquer des lois conformes à la morale, et, à l’occasion, devraient rejeter des lois clairement contraires à la morale.

Mais ces différents domaines — lois, religion, etc. — sont distincts de la morale et bien souvent n’y coïncident pas. La morale touche le bien et le mal, et, dans l’idéal, s’appuie sur des considérations de conformité à la loi naturelle. Les lois publiques ont pour but le maintien de l’ordre social et de la justice, et peuvent donc négliger les infractions morales indépendantes de la loi. La religion, dans l’idéal, doit nous guider au-delà du strict minimum de nos obligations pour développer perfection et harmonie socialement et personnellement. Et les politiciens attachés à la morale, pratiquant "l’art du possible" et souvent confrontés à des situations complexes se heurteront à des limites entre leurs pouvoirs personnels et les attitudes morales de leurs mandants.

On a de nombreux exemples de tels cas dans des affaires judiciaires américaines récentes. Quand la sentence de l’affaire Griswold v. Connecticut (1965) a retoqué les lois de l’État restreignant la contraception, même un juge de la Cour Suprême considérant que la contraception est immorale ne pouvait que reconnaître, avec la majorité, l’impossibilité de réglementer des pratiques privées et intimes au nom des lois existantes.

Quand fut traité le procès Lawrence v. Texas (2004) contre les lois sur la sodomie de semblables considérations auraient pu être évoquées — le bras de la loi ne peut atteindre les pratiques privées d’adultes consentants. St. Thomas d’Aquin, d’accord avec St. Augustin, reconnaissait que les lois civiles pouvaient tolérer la prostitution dans certains cas afin d’éviter les manifestations qu’entrainerait une interdiction. Plus récemment, des législateurs des États de Washington et de l’Oregon [extrême Nord-Ouest, côte du Pacifique] peuvent opposer la morale à l’usage de la lmarijuana, ce qui ouvrirait la voie à la pratique de la drogue, mais décidèrent de le dépénaliser tout simplement pour préserver l’ordre social et orienter ailleurs l’action de la police.

On le sait bien, faire la part des choses à propos de ces affaires "de précaution" est une chose (et pourtant combien croient que "permission" signifierait "approbation"). Mais les questions fondamentales soulevées par l’avortement, le mariage gay, et les procédures douteuses introduites par les obligations de l’assurance-santé "Obamacare" sont autre chose, de tout autre importance.

Les sondages de ces dernières années montrent que plus de 70 pour cent des personnes interrogées considèrent que l’avortement devtrait être interdit, ou autorisé seulement dans certains cas. Les plus fréquemment cités sont : le viol, l’inceste, la mise en danger de la mère. En d’autres termes, une grande majorité soutiendrait une mise hors-la-loi de l’avortement pour convenances personnelles. Et donc, si un législateur catholique, au niveau de l’État ou au niveau Fédéral, pour qui tout avortement est immoral, et préfèrerait se réfugier derrière un amendement à la Constitution, devait s’exprimer sur une loi interdisant l’avortement, avec les exceptions mentionnées, se sentirait-il (elle) en droit d’approuver cette loi ? Les trois exceptions impliquent un conflit de droits — dans le cas du viol ou de l’inceste les "droits de procréation" de la femme (et non le "droit de choix de procréation", comme dit en gaucho-novlangue). Quant aux menaces sur la vie de la mère, les bioéthicistes catholiques reconnaissent que certaines procédures peuvent être suivies, induisant l’avortement. Le législateur imaginaire évoqué ci-dessus pourrait aussi se sentir justifié en soutenant une loi limitant l’avortement au premier trimestre de grossesse, suivant l’exemple de nombreux pays européens — si une telle loi avait une chance d’être adoptée et appliquée.

Mais le devoir moral pour un tel législateur est parfaitement évident : voter pour un droit illimité à l’avortement ne saurait jamais être moralement permis. Trop peu de gens semblent le comprendre.

Comme je l’écrivais dans un article récent, il y a une grande mais souvent insoupçonnée différence de compréhension de la signification du mariage entre catholiques, protestants, et laïques. Si le mariage n’est qu’un contrat civil soumis aux règlements de l’État, avec d’immenses possibilités d’extensions concevables pour la plupart d’entre nous, on peut imaginer qu’un contrat entre personnes de même sexe, c’est-à-dire une union civile enregistrée par des autorités protestantes ou civiles soit déclaré "mariage". En raison d’évolution dans les points de vue, beaucoup de gens, y-compris, hélas, des catholiques, ont adopté la thèse, sans bases scientifiques, que les homosexuels le sont "de naissance". On assiste maintenant à l’émergence d’un "droit civil" selon l’égalité de race et de sexe. Une telle évolution largement répandue (mais sans fondement scientifique) autoriserait-elle un politicien catholique, même exprimant des objections morales à la sodomie, à soutenir des lois permettant ces "unions civiles" ?

Une question saute aux yeux : l’Église serait-elle contrainte de célébrer des mariages entre homosexuels — ce qui serait blasphématoire [NDT : aux États-Unis il n’y a pas de mariage civil précédant un mariage religieux éventuel. Une "Licence" étant acquise auprès des services de l’État-Civil, c’est la cérémonie, religieuse ou civile, qui concrétise et légalise l’union matrimoniale devant un religieux ou un juge.]. La décision d’un politicien, en dernière analyse, doit se prendre selon le principe de liberté religieuse.

Au-delà de ce cas hypothétique, on touche le sérieux et très grave problème de liberté religieuse posé par les contraintes de l’assurance-santé "Obamacare". On pourrait faire appel à la casuistique jésuite en l’occurrence. Au niveau du contribuable, si un catholique contractant son assurance-santé n’a pas le choix d’exclure les cotisations relatives à la contraception, la stérilisation et l’avortement mais a l’obligation de souscrire la-dite assurance — c’est un cas analogue pour un contribuable à qui on demande de participer indirectement à des dépenses gouvernementales qu’il réprouve comme injustes, immorales ou criminelles. Autrement dit se soumettre à cette loi injuste (Obamacare) est vraisemblablement tolérable au plan individuel.

Mais en ce qui concerne les législateurs catholiques, voter pour une telle loi sans la combattre serait inexcusable, et, pour des politiciens catholiques, soutenir et promouvoir de telles lois — en-dehors de l’évidente anti-constitutionnalité à propos de liberté religieuse — serait plutôt bizarre.

Dans le chaos éthique de notre système démocratique actuel, nous traversons chaque jour des champs de mines morales. Il faut garder un œil vigilant sur les principes de morale — expliquant soigneusement quand et comment émettre des jugements de prudence. Mais le gros du travail consiste, comme toujours, à ratisser la moralité afin de réduire la menace de ces champs de mine.

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Photo : En France, Manif contre le "mariage pour tous" - avril.

Source : Morality and Its Interconnections