Accueil du site > Actualités > Le Journal de Gérard Leclerc > Les enjeux politique de l’histoire

envoyer l'article par mail envoyer par mail Imprimer cette page

Les enjeux politique de l’histoire

par Gérard Leclerc

jeudi 12 janvier 2012


L’histoire n’est pas seulement cette discipline que l’on range dans la catégorie des sciences humaines, catégorie d’ailleurs très problématique. Elle est un enjeu de légitimité politique et idéologique. On se dispute ardemment, violemment, sur des sujets dont il ne s’agit pas seulement d’établir la réalité, les circonstances et les causes mais aussi la portée symbolique. Une portée qui justifie des combats très actuels. Les historiens eux-mêmes sont marqués par certains choix, leur philosophie, leurs appartenances. Et il n’est guère d’objet neutre dans leur domaine. Les conflits d’interprétations ne sont pas d’hier. A la fin de l’Ancien Régime, on se disputait à propos des origines de l’aristocratie française qu’un Boulainvilliers voulait franques pour mieux la distinguer du peuple qui lui aurait été d’origine gauloise. Il s’agissait de soutenir la réaction nobiliaire contre la monarchie de Louis XIV. Plus tard, viendront les querelles sur la Révolution Française. Elles courront tout au long des XIXe et XXe siècles, et elles seront ranimées par la volonté des historiens marxistes d’établir une pleine continuité entre le 1789 des jacobins et le 1917 des bolcheviques. François Furet viendra en arbitre de la bataille, comme avant lui Fustel de Coulanges avait arbitré dans l’affaire des Francs et des Gaulois.

Depuis la seconde Guerre mondiale, la lutte a pris de nouvelles dimensions avec la mémoire de la Shoah que l’on a voulu protéger par la loi, en s’attaquant aux tentatives des négationnistes. Mais une véritable guerre des mémoires s’en est ensuivi, avec la volonté de faire reconnaître officiellement les autres génocides de l’histoire. On sait que le Sénat, après l’Assemblée Nationale, s’apprête à voter une loi condamnant la négation du génocide arménien. Les passions sont à vif, d’autant que le gouvernement d’Ankara ne supporte pas ce qu’il considère comme une agression.

Je ne saurais pour ma part arbitrer dans ce domaine précis, quoi qu’il n’y ait pour moi aucun doute quant au massacre des Arméniens. Mais, en même temps, je suis sensible aux arguments de Pierre Nora qui craint une inflation de ce qu’il appelle les lois mémorielles. Il faut être net à propos des grands crimes, et nous connaissons les plus cruels que nous avons vécus avec le Cambodge et le Rwanda. Mais en même temps, il s’agit de se méfier d’un jeu de mémoire qui, dit Pierre Nora, nous propose d’entrer dans l’avenir toujours à reculons.

Chronique lue sur Radio Notre-Dame le 11 janvier 2012.

4 Messages de forum

  • 12 janvier 14:00, par Blanc denis

    Il manque un mot, quand même, et cpte-tenu du sujet traité, sur la
    Vendée.....Étonnant s’agissant de l’auteur
    Si Il n’y a pas de génocide vendéen, il n’y a pas de génocide arménien

    Répondre à ce message

    • Les enjeux politique de l’histoire 13 janvier 08:53, par Bernard Richard

      L’instrumentalisation politique de l’Histoire, les interprétations politiques des événements du passé, du passé qui ne passe pas, c’est une constante de la vie politique.

      Nous en avons fait encore tout récemment l’expérience avec le 600ème anniversaire de la naissance de Jeanne d’Arc célébré les 6 et 7 janvier (pourquoi une telle date exacte ?), à l’occasion duquel seul l’historien étranger, en l’occurrence allemand, Gerd Krumeich, a su éviter la "récupération politique", tandis que JM Le Pen et le président se disputaient âprement la chose, chacun jurant que la sainte était patrimoine commun des Français (des seuls Français donc ?).
      Lisez-donc, et je prêche pour ma chapelle, Les Emblèmes de la République, de Bernard Richard, préfacés par Alain Corbin, CNRS Editions (j’ajoute honnêtement ou benoîtement 27 euros), ouvrage qui vient de sortir et qui, par le prisme de l’emblématique républicaine, et antirépublicaine, fait vivre de la Révolution à nos jours ces querelles franco-française, le tricolore paré de l’insigne -vendéen - du Sacré-Coeur, la fête de Jeanne d’Arc concurrente pour le journal La Croix fin XIXe du 14 Juillet, la Marseillaise concurrencée par maints autres chants aujourd’hui oubliés, sans oublier l’image du chef de l’Etat dans les bâtiments publics, image si présente et vénérée sous Louis Napoléon Bonaparte, qu’il soit président ou empereur, encore plus que jamais présente et adorée sous Philippe Pétain, Maréchal de France chef de l’Etat français (là elle entre dans les foyers domestiques comme jamais, avant d’être remplacée par celle du Général, autre sauveur de la patrie), etc. Cette utilisation de l’Histoire, certes abusive, pleine d’erreurs historiques dans l’interprétation, pleine d’anachronismes, fait partie intégrale de l’action politique.

      Notre si présent président baigne et nage avec entrain dans ce phénomène d’utilisation du passé, de Guy Môquet à Jeanne d’Arc en passant par l’"identité nationale", Jaurès ou la laïcité toujoiurs affublé d’un qualifcatif complémentaire nouveau.

      Les historiens et autres intellectuels qualifiés, par divers ouvrages et articles (Pierre Nora, Nicolas Offenstadt, Jean-Luc Nancy pour les plus actifs) disent "Touche pas à mon Histoire" mais rien n’y fait.

      Les Français restent les Français et vous ressortent la Vendée, la Révolution, l’Occupation, la Libération, l’Epuration, l’Algérie aussi bien sûr, cela fait partie intégrale du jeu politique et non pas de la vie de l’esprit, encore que l’esprit sache analyser, voire déplorer le phénomène. Et les Français ne sont pas un cas isolé, voyez les Belges, les Italiens, les Hongrois... Alors génocide pour génocide, ajoutons les Arméniens (est-ce en Europe ou en Asie), les Vendéens, les Rwandais et pourquoi pas, pour faire bonne mesure les Algériens, voires tous les Africains, sans oublier les Vietnamiens, les Syriens, les... et nous voilà bien avancés...

      Répondre à ce message

  • 13 janvier 09:33, par yves Floucat

    Il faut, en effet, demeurer à mon avis très attentif aux arguments de Pierre Nora. Les "lois mémorielles" présentent un danger extrême. Outre qu’elles rendent impossible tout débat historique serein, elles vident le politique de sa signification. La mémoire d’une nation - y compris celle des crimes odieux de la Révolution française et de la guerre de Vendée que Graccus Babeuf qualifiait déjà de "populicide" - ne saurait être régie par des lois. Elle est une présence vivante dans la conscience des peuples et le fruit d’un enseignement issu lui-même d’une libre recherche qui ne doit pas devenir prisonnière d’enjeux idéologiques.

    La notion de "génocide" gagnerait d’ailleurs à être plus précisément définie. Elle devient tellement élargie qu’elle en est presque équivoque et qu’on ne parvient plus à la distinguer de ce qui serait de l’ordre des crimes de guerre (plus ou moins programmés)...

    Répondre à ce message

  • 16 janvier 20:11, par Melmiesse

    Les penseurs de la révolution russe de 1917 ont bien étudié la révolution française de 1789 et la Commune de 1870 pour leur réussite en Russie:comment la Commune limitée à Paris sans la province était vouée à l’échec et comment les Montagnards ont réussi leur entreprise : l’histoire apprend toujours à qui veut s’en servir.Pour que les Français acceptent la révolution de 1789,il fallait bien que la classe bénéficiaire en escamote les sujets peu glorieux. Et pour que les Turcs reconnaissent le génocide arménien, ils leur faudrait distinguer ou amalgamer des causes militaires, politiques, et religieuses pour une population probablement analphabète à l’époque

    Répondre à ce message

Répondre à cet article