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La vérité et les médias

par Gérard Leclerc

mardi 3 janvier 2017


On dira que chacun voit midi à sa porte et que la vérité est souvent sujette aux pulsions et aux passions individuelles. Lorsque l’éditorialiste du Monde dans sa dernière édition s’insurge contre les risques d’une information « dans laquelle les faits objectifs ont moins d’influence sur la formation de l’opinion que l’appel aux émotions et aux croyances personnelles », on s’interroge. L’indignation est légitime, son objet est pertinent. Mais le journal en question est-il indemne des reproches qu’il adresse à ceux qui seraient les adeptes de la « post-vérité » ? Nier, par exemple et de la façon la plus obstinée, qu’il existe une théorie du genre, fondée sur des préjugés anthropologiques à distinguer des procédures des sciences humaines, c’est aussi le signe d’une solide orientation idéologique, fondée sur des passions partisanes. Celles qui supposent la désignation d’un ennemi, le plus souvent à abattre.

Je ne dénie certes pas à mes confrères le droit de se réclamer d’une déontologie rigoureuse et suis prêt à reconnaître que les cibles indiquées le sont à juste titre. Mais lorsqu’on s’engage dans ce type de croisade, on prend garde de s’interroger sur ses propres pratiques et sur ses procédés intellectuels. A-t-on, à ce propos, réservé la place qu’il mérite à l’ouvrage d’André Perrin intitulé Scènes de la vie intellectuelle en France [1] et qui jette une lumière crue et cruelle sur des procédés d’intimidation qui empêchent trop souvent le débat. Mais il est vraisemblable que les thèmes retenus par André Perrin risquent de rebuter une certain bien-pensance progressiste. Pourtant, le livre n’a rien d’un pamphlet, il se distingue par sa rigueur démonstrative, en donnant aux faits leur importance première. Nous n’avons pas fini d’épuiser la perversité du propos nietzschéen selon lequel il n’y a pas de faits mais seulement des interprétations.

Il serait temps de retrouver l’art en perdition du débat, qui s’est trouvé si souvent brutalisé ces dernières années. Personne, évidemment, ne peut se targuer a priori de détenir la vérité et de la défendre avec des arguments légitimes. Mais le temps est peut-être venu de faire effort pour échapper à ce que Pierre Manent appelle « la tyrannie paralysante du politiquement correct sans tomber, précise-t-il, dans la licence improductive du politiquement incorrect ».

Chronique diffusée sur Radio Notre-Dame le 3 janvier 2017.

Notes

[1] Éditions L’artilleur, préface de Jean-Claude Michéa.

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