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Albert Camus

par Gérard Leclerc

mardi 24 novembre 2009


Les médias ont orchestré le vœu de Nicolas Sarkozy de faire entrer Albert Camus au Panthéon. Il semble que le fils de l’écrivain, mort il y a bientôt cinquante ans dans un accident de voiture, s’oppose à ce projet qui, par ailleurs, a suscité des réactions assez diverses.

Je me permettrai de proposer aujourd’hui la mienne, qui est quelque peu paradoxale et qui peut se traduire en deux propositions. J’aime énormément l’écrivain Albert Camus, mais le Panthéon me pose énormément de problèmes. Et pour tout dire, ce n’est pas le sort que je souhaite à mes écrivains préférés. Surtout que les restes de Bernanos demeurent à Pellevoisin, que ceux de Claudel demeurent à Brangues, ceux de Péguy à Villeroy ! Et je pourrais allonger indéfiniment la liste. Pourtant, j’ai bien quelques amis dans la crypte du grand temple de la République et même parmi les tout derniers transférés. Je pense à André Malraux et à l’auteur immortel des « Trois mousquetaires ».

Mais avant de m’expliquer là-dessus un peu plus, un mot sur mon admiration pour Albert Camus. Elle date de mon adolescence et de mes premiers choix littéraires. En classe de philo j’avais fais un exposé sur « La peste », qui n’est pas son meilleur roman mais qui me reste particulièrement cher, notamment, à travers le face à face entre le héros du livre, le docteur Rieux et le Père Paneloux, en qui certains critiques ont voulu reconnaître le futur cardinal Jean Danielou. Mais il y a tout le reste : le merveilleux chantre de Tipaza, le journaliste de « Combat », l’essayiste de « l’Homme révolté ». C’est lui qui s’opposa à toute l’intelligentsia parisienne, dont Sartre était le symbole, pour refuser le totalitarisme stalinien et qui encourut tout son mépris. Je pense aussi au Français d’Algérie, déchiré par le sort de sa terre natale et qui voulait défendre sa mère, l’humble femme de ménage, contre la pseudo-justice des terroristes. Cet amour, qu’on pourrait dire malheureux, nous a valu son roman posthume inachevé, « Le premier homme », auquel Alain Finkielkraut a rendu le plus juste des hommages dans son essai récent.

C’est dire que vouloir distinguer Albert Camus comme une des figures de la France, une des figures de notre littérature me va droit au cœur. Mais c’est plus fort que moi, le Panthéon me pose des problèmes. Tout d’abord, je déteste que l’on sécularise une ancienne église, vouée dans ce cas précis à la patronne de Paris, sainte Geneviève. Secundo, autour de ce curieux temple rôdent de non-moins curieux fantômes, dont le culte s’est particulièrement répandu au dix-neuvième siècle. Lisez là-dessus les pages que Philippe Muray a consacré au Panthéon dans un livre incroyable intitulé « Le dix-neuvième siècle à travers les âges » et vous serez édifié sur l’occultisme qui a peuplé ces murs. Quand on ne croit plus à la résurrection on court derrière les spectres. Voyez Hugo, voyez Sand et toutes les idoles du temps. Muray a la faculté de nous faire rire. Et ce n’est pas rien en ces temps-ci.

Bien sûr je ne force personne à partager mon avis. Mais tout de même : un conseil à ceux que la visite de la crypte du grand monument aurait décontenancés, voire démoralisés. Courrez vite à côté dans la superbe église Saint-Etienne du Mont. Vous verrez la lumière d’en haut, vous prierez Sainte Geneviève, vous verrez même les tombes de Pascal et de Racine. En leur compagnie vous intercéderez pour tous nos amis écrivains, morts et vivants.

Gérard LECLERC

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4 Messages de forum

  • Quelle séparation des cultes et de l’Etat ?

    11 décembre 2009 15:18, par Blaise

    Gérard Leclerc parle de désacralisation. Voilà qui m’étonne ! en entrant dans le Panthéon, ex église Sainte-Geneviève, je me suis plutôt senti submergé par le sacré. Quand il parle de désacralisation, Gérard Leclerc devrait être plus précis dans les termes qu’il emploie, au risque de passer à côté du problème essentiel. S’il y a « désacralisation », c’est exclusivement au sens d’extirpation du sacré chrétien.

    Mais il existe aussi un sacré païen, où l’on rend un culte non à Dieu mais à ses créatures, et qui a peu à voir avec le sacré des chrétiens. Voilà mon expérience : celui d’entrer dans un temple païen dédié aux Grands Hommes de la Nation. Un culte des morts héroïsés, en quelque sorte. J’ai été horrifié. J’apprécie l’indignation de Gérard Leclerc, mais je lui reprocherai amicalement son analyse un peu molle. Il n’y a pas simple « désacralisation » mais changement de sacré. Puisqu’il évoque Claudel, je lui ferai remarquer que lui aussi a fait le diagnostic de l’idolâtrie. Je ne me souviens plus où, mais on doit pouvoir retrouver cela dans le tome des Œuvres en prose, dans la collection de la Pléiade.

    Une spécialiste d’Auguste Comte expliquait dans une émission, sur Fréquence Protestante, que ce philosophe attachait une grande importance au culte que la nation rendait aux morts. Elle citait comme institution typiquement comtienne le Panthéon. Il ne s’agit donc pas d’une élucubration de ma part. D’ailleurs, pendant la Révolution de 89 le culte des grands hommes et les liturgies révolutionnaires accompagnaient symétriquement la politique de déchristianisation. Il y bel et bien eu volonté de substitution. Auguste Comte n’a fait que s’inscrire dans une tradition qui traverse tout le XIXe siècle et qui se concrétise définitivement sous la IIIe République anticléricale et positiviste. Sur ce point, je vous conseillerai d’écouter la conférence de Badiou disponible sur le site de l’ENS, intitulée Quel est le vrai sujet de Parsifal ? http://www.diffusion.ens.fr/index.php ?res=conf&idconf=1248

    Même s’il est moins vivant qu’aux Etats-Unis, l’Etat-nation Français à son propre culte ; il cherche à s’auto-déifier à travers l’adoration idolâtrique de ses grands hommes. Qu’en est-il alors de la prétendue laïcité ? Soi-disant la République ne salarie ni ne subventionne aucun culte… mensonge ! un culte reste un culte, même lorsqu’on n’a pas classé l’Etat-Nation parmi les « religions » (cette dernière notion étant par ailleurs obscure).

  • Albert Camus

    29 novembre 2009 22:43, par Augustin
    Bien vu monsieur Leclerc. Le Laïcisme est au Christianisme ce que l’Hypocrisie est à la Franchise. Le Panthéon est son Hommage. La Vérité éclate sur ses murs et le mensonge rôde sous terre. Si beaucoup d’hommes admirables ont été interdits de "panthéonisation", voire même "dépanthéonisés" secrètement, je reconnais volontiers, qu’il y a là, quand même, pour beaucoup, un touchant Hommage de la Patrie reconnaissante !
  • Albert Camus

    27 novembre 2009 14:33, par Ideslys
    Merci, Monsieur Leclerc, pour la sagesse et la noblesse de votre analyse, comme toujours. continuez à être passeur d’intelligence : je rends grâce au Ciel qui vous inspire Is R
  • Albert Camus

    26 novembre 2009 12:39
    Ouais, Gérard ! Luc



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