Le météore napoléonien a donné à la France sa dernière grande épopée. Elle ne fut certainement pas bénéfique en tous points mais elle demeure une épopée. On connaît le refrain de la chanson célèbre de Béranger : « Bien qu’on dise qu’il nous ait nui, parlez-nous de lui grand-mère, parlez-nous de lui. » Et c’est vrai qu’il faut plaindre les enfants qui n’ont pas eu de grand-mère pour leur parler de Napoléon.
Pour conter l’épopée, il fallait un poète épique, sorte d’Homère du XIXe siècle. Hugo se présenta et saisit l’occasion. Il n’avait pas commencé ainsi. Le jeune Hugo était catholique – avant d’être séduit par l’occultisme – et royaliste comme l’était alors toute la « jeune France ». Il avait des dons poétiques exceptionnels puisqu’il savait tout faire : le sonnet, le rondeau, la ballade, l’ode et, il le démontrera, la poésie épique. Si Hugo est catholique et royaliste comme le sont Chateaubriand, Musset, etc., il est peut-être aussi et d’abord romantique. Le romantisme est l’exaspération du Moi, la prédominance du sentiment sur la raison, de l’individu sur la communauté et de la conscience individuelle sur la raison établie. C’est aussi le goût de la démesure et Hugo devait ainsi trouver en Napoléon de quoi satisfaire cette passion. Ce n’est d’ailleurs pas dans le récit de l’épopée napoléonienne que l’on trouve ses meilleurs vers mais l’on sent qu’il a tout de même été habité par le souffle de cette ambition. Victor Hugo y trouvait aussi l’image de son père : « Mon père, ce héros au sourire si doux » dans le souvenir duquel il excelle.
Le génie multiforme de ce poète hors-norme nous a donné, malgré les enflures excessives, quelques vers immortels que Gustave Thibon aimait citer et commenter. Sur Dieu : « Il est l’inaccessible, il est l’inévitable. » Le philosophe paysan racontait que, lorsqu’il avait fait connaître ce vers à l’une de ses amies carmélites, celle-ci s’était écriée : « Il a écrit cela, Victor Hugo ? Comment faisait-il pour ne pas être un saint ? » Thibon ajoutait : « Je lui ai répondu qu’il s’entendait très bien à ne pas être un saint mais il y a ainsi, entre les génies et les mystiques, des rencontres supérieures. » Ce vers résumait en effet l’expérience de vie intérieure de cette carmélite. On trouve aussi dans La Légende des siècles cette formule que Victor Hugo met dans ce qu’on pourrait appeler la bouche du temple d’Éphèse : « Je suis la Vérité écrite en marbre blanc / Le Beau c’est, ô mortels, le Vrai plus ressemblant. »
Les pépites de Hugo
Dans l’amoncellement des 150 000 vers qu’a écrits Hugo, il y a ainsi des merveilles qu’il faut trouver comme les chercheurs d’or trouvent les pépites. Il faut dire aussi que le génie de Victor Hugo ne s’arrêtait pas à la versification mais s’étendait au roman, au théâtre, aux contes et nouvelles et aux mémoires. Son romantisme et la contemplation qu’il avait de lui-même ont pu gâter son génie sans cependant parvenir à l’étouffer.
Lorsqu’il souffre et parle de sa fille, lorsqu’il parle de la famille et de ses petits-enfants, il trouve alors des accents que personne n’a égalés et manifeste ainsi une extraordinaire renaissance de la poésie après un siècle qui n’avait connu qu’un seul vrai poète, André Chénier, mort guillotiné pendant la Révolution à l’âge de 36 ans. C’est dans Chénier que Victor Hugo a puisé les leçons d’un art poétique et il s’est naturellement imposé comme le chef de cette renaissance. On a le droit de regretter que le romantisme ait quelque peu abîmé ce beau génie, mais on est obligé de lui reconnaître d’avoir redonné au poète la place analogue à celle qu’occupait Homère dans l’Antiquité.